Première partie

La collaboration des postiers français avec le service de renseignement

CHAPITRE PREMIER

LE S.R. ET LES ECOUTES MICROPHONIQUES D'ALGER

Alger : 31 juillet 1942

Le capitaine Von Gagern reposa le combiné sur le socle bakélisé, puis s'endossant dans son fauteuil, il contempla longuement d'un air dubitatif l'appareil téléphonique qu'il venait d'utiliser. Au bout de quelques instants, il quitta son siège de bureau et vint se planter devant la fenêtre. A ses pieds, deux étages plus bas, la rue d'Isly frémissait déjà de l'animation habituelle des débuts de matinées. Remontant vers leur dépôt d'El Biar, les arroseuses municipales se frayaient un chemin à grand renfort de tintements vibrants, aspergeant au passage les petits cireurs arabes assis sur les marches et les trottoirs. Contemplant le va-et-vient de la foule qui déambulait devant les échoppes et les magasins, les habitués sirotaient déjà à la terrasse des cafés leur traditionnelle anisette nacrée. Le chaud soleil africain illuminait les toits blancs et ocres de la ville, accrochant des reflets mordorés sur les façades au crépi neigeux.

Le Capitaine Von Gagern soupira ; que la guerre paraissait lointaine et irréelle dans cette douceur méditerranéenne ! Allait-il être obligé, comme les notes de plus en plus insinuantes de Berlin le laissaient entendre, de quitter cet endroit paradisiaque pour rejoindre une garnison, ou qui sait ! une unité combattante sur le front de l'Est ? Laissant retomber le rideau de tulle qu'il avait écarté, il revint à son bureau. Parmi les papiers épars, il extirpa le dernier message de la Chancellerie qu'il relut pour la énième fois :

" Il est confirmé que des fuites graves existent dans votre service. Des renseignements préalablement " sélectionnés " par l'A.U.S.L.2, transmis confidentiellement aux membres de la Commission d'Armistice à Alger, sont actuellement connus des Alliés. Confirmation nous en a été donnée par nos propres agents en A.F.N. En conséquence, il vous appartient de... " Von Gagern reposa la note avec un geste d'agacement. Il savait parfaitement ce qui lui restait à faire, et quelle menace pesait sur son avenir en cas d'échec. Il savait aussi que là-bas, dans un bureau de l'Abwehr III de Berlin, son dossier, comme celui de tous ses collègues et subordonnés en poste à Alger, faisait l'objet d'une étude particulière. Il savait également que son courrier personnel, aussi bien celui qu'il envoyait que celui qu'il recevait, était minutieusement examiné, analysé, contrôlé. Mais ce qu'il ignorait, et qu'il ne découvrirait qu'un peu plus tard, c'est qu'aucun des membres de la commission d'armistice n'était responsable des fuites constatées par les services de sécurité nazis. Si les Alliés étaient effectivement aussi bien informés des plans du Reich, tant politiques que militaires en A.F.N., c'est que depuis près d'un an un extraordinaire dispositif d'écoutes microphoniques captait toutes les conversations dans tous les locaux, y compris les chambres à coucher, occupés par les commissions d'armistice allemande et italienne. Et ce tour de force était l'œuvre d'une équipe de postiers français agissant pour le compte du S.R. français, solidement implanté à Alger sous couvert d'un bureau des Travaux Ruraux (T.R.)

Issu des " Services Secrets Militaires ", dont il était l'une des composantes, le S.R. se développa surtout au cours des années 1930. Étendant son rayon d'action dans les domaines économique et politique, après avoir bénéficié de l'apport du Contre-Espionnage qui lui fut rattaché un peu plus tard, il devint très rapidement le fournisseur essentiel des sources du Deuxième Bureau. Il est bon de dénoncer au passage la confusion qui a souvent été faite entre ces deux organismes. Le rôle du Deuxième Bureau était d'informer le Haut Commandement, et parfois le Ministère, en leur présentant une synthèse des renseignements émanant de multiples origines, telles que : les échanges d'informations avec les services correspondants de certains pays amis, les rapports des attachés militaires, les études des systèmes de défense de nations considérées comme menaçantes, le dépouillement minutieux des revues spécialisées, etc. Le S.R., s'il représentait la part essentielle des moyens de renseignement du Deuxième Bureau, n'en demeurait pas moins que l'un de ses rouages. Leurs relations se limitaient à celles d'un client avec son fournisseur, mais elles furent toujours excellentes et fructueuses.

La mission principale du S.R. consistait à rechercher et à regrouper le maximum d'indications sur les projets militaires des ennemis éventuels de la France. Dans ce but, son activité s'étendait à un grand nombre de secteurs : recensement des unités, des services, et des équipements des armées adverses, étude de leur organisation, de leurs instructions, de leurs fortifications ; mise à jour permanente de l'implantation des industries travaillant pour l'armement ; prise en compte des arrivages de matières premières stratégiques telles que minerais, métaux, alliages, pétrole, etc. A ce travail fort délicat, s'ajoutaient ses compléments naturels : étude de l'évolution politique de ces pays et analyse constante de leurs rapports avec les autres nations.

Enfin, le S.R. devait établir des exposés prévisionnels sur le comportement de certains gouvernements directement concernés par la conjoncture internationale du moment. C'est ainsi que de 1934 à 1939, il se pencha tout particulièrement sur l'attitude de l'Allemagne et de l'Italie vis-à-vis des Balkans, et qu'il s'efforça de prévoir les réactions des pays d'Europe Centrale : Tchécoslovaquie, Hongrie, Grèce, Roumanie, Pologne, Yougoslavie, devant les visées expansionnistes qui se manifestaient à Rome et à Berlin. De son côté, sa branche C.-E. s'employait à déjouer les plans de pénétration des services secrets étrangers dans nos propres organismes de Défense Nationale.

Telle était, schématisée à l'extrême, l'activité du S.R. entre 1930 et 1939.

Bien implanté en Allemagne à la faveur de l'occupation de la Ruhr en 1923, le S.R. ne tarda pas à disposer d'un réseau serré d'informateurs allant des " Honorables Correspondants " (H.C.), personnes de bon rang social telles que commerçants, industriels, hommes d'affaires, négociants, journalistes, etc., jusqu'aux " agents de pénétration ", gens de métier infiltrés dans les services et les offices nationaux. Fort bien structuré de surcroît, il apparaît dès 1930 comme l'un des meilleurs du monde. A partir de 1933, année où, appelé par Hindenburg, Hitler s'installe à la Chancellerie, le S.R. suit pas à pas l'évolution du 3e Reich. Dès lors, il transmet régulièrement au Deuxième Bureau, qui les répercute aussitôt au Haut Commandement, une masse d'informations dont, malheureusement, celui-ci ne saura jamais tirer profit. C'est ainsi qu'il explique en mars 1933 de quelle manière les nazis ont ourdi leur provocation à l'égard des communistes allemands en incendiant le Reichstag ; manœuvre qui devait aboutir au régime de dictature, après que le Parlement effrayé eut voté les pleins pouvoirs à Hitler le 24 mars 1933.

En janvier 1934, avisé par les agents de pénétration, le S.R. annonce une nette accélération du réarmement de l'Allemagne, surtout dans l'aviation, et, trois mois plus tard, il met en garde contre le service obligatoire du travail de six mois que préparent les conseillers du Chancelier. Ces premiers signes de la réorganisation d'une forte armée allemande n'émeuvent pas plus l'État-Major français que le gouvernement.

En février 1935, le S.R. fait état d'un probable rétablissement du service militaire ; et cette mesure devient en effet effective le 16 mars 1935. Quelques mois se sont à peine écoulés qu'un important agent, dont le nom de code était " H.E. ", indique que se prépare à Berlin un plan de réoccupation de la Rhénanie. Le S. R. procède à des recoupements qui confirment les dires de " H.E. " et il en informe aussitôt l'autorité supérieure.

Bien que prévenu, le Haut Commandement français ne bouge pas et, le 7 mars 1936, les troupes allemandes investissent la zone démilitarisée. Au cours de l'été 1937, le S.R. présente un rapport indiquant que le Reich a dépassé le programme prévu par les traités, et que son armée ne tardera pas à distancer celle de la France en force et en effectifs.

Personne n'en tient compte ! À la fin de cette même année, des indices sérieux font apparaître l'imminence d'un coup de force hitlérien contre l'Autriche, et le 20 janvier 1938, le S.R. alerte les autorités en annonçant que cette opération sera tentée vers la mi-mars. Aucune réaction en France ; et le 12 mars, c'est l'Anschluss, l'annexion de l'Autriche ! Le mois suivant, la même source d'informations fait état d'un plan d'invasion de la Tchécoslovaquie étudié par l'État-Major allemand, mais il faudra que Daladier pour la France, et Chamberlain pour la Grande-Bretagne, aillent à Munich, en septembre, humilier leurs pays, en acceptant un honteux diktat, pour que le Haut Commandement commence à s'émouvoir ! Cela n'empêche nullement Hitler, qui a maintenant pris la mesure des Alliés, d'accaparer l'État tchèque le 15 mars 1939. Avec cette nouvelle annexion, le Reich acquiert une puissance redoutable.

Malgré les protestations hypocrites du Führer, le S.R. va déceler les préparatifs d'une attaque contre la Pologne et, dès avril 1939, il en avertit le gouvernement par l'intermédiaire du Deuxième Bureau. Le 22 août, celui-ci fournit aux autorités le dispositif des armées allemandes déployées à l'Est et insiste sur la légèreté de la couverture face à l'Ouest. Peine perdue ! Deux jours plus tard, le S.R. parvient à déterminer les dates probables de l'offensive : entre le 28 août et le 3 septembre. Le ter septembre, les troupes du Reich envahissent la Pologne. Cette nouvelle agression met au pied du mur la France et l'Angleterre liées par leurs engagements. Aucune reculade n'est plus possible, et, dans les plus mauvaises conditions de préparation, les deux puissances alliées se voient contraintes d'engager les hostilités. Le 3 septembre, après l'envoi d'un ultimatum rejeté par Hitler, la Grande-Bretagne décrète l'état de guerre avec l'Allemagne. Quelques heures plus tard le gouvernement français prend la même décision. Ainsi se trouve déclenché un conflit qui ne tardera pas à embraser le Monde.

De septembre 1939 à juin 1940, durant cette longue période que l'on qualifia de " temps de la drôle de guerre ", le S.R. va s'attacher à rechercher le maximum d'informations sur l'armée allemande afin de compléter ses fiches de renseignements. Bien qu'il ait perdu tout contact avec plusieurs de ses agents du Reich, il profite largement de sources vitales grâce aux informations recueillies auprès de quelques officiers polonais réfugiés dans les États voisins après l'invasion de leur pays. Il parvient ainsi à établir un rapport très documenté sur les moyens et les plans d'attaque utilisés par la Wehrmacht. Cet intéressant document, qui porte les références : 1 152 - 2/FT, sera transmis à tous les responsables du Haut Commandement, et même à certains généraux de division. Bien qu'il expose d'une manière fort explicite les procédés inédits employés par l'armée allemande - attaques conjointes des blindés et de l'aviation, offensives par percées rapides, etc. - il ne retient pas l'attention de l'État-Major français qui s'en tient à la solidité de la ligne Maginot, et à l'inviolabilité des forêts ardennaises, réputées

infranchissables, pour étayer son système défensif. C'est d'ailleurs de cette théorie de la défense sur nos frontières que vont découler tous nos malheurs, puisque chacun s'accorde à reconnaître maintenant qu'une vigoureuse attaque, dès les premiers jours de la guerre, aurait permis à nos unités de s'enfoncer au cœur du Reich ; l'essentiel des forces ennemies étant à ce moment, ainsi que le S.R. l'a démontré, mobilisé sur le front polonais. En novembre, il sera déjà trop tard ; la Pologne rapidement écrasée, Hitler va ramener en hâte ses divisions blindées à l'Ouest. Et s'il ne passe pas immédiatement à l'offensive, c'est qu'il écoute encore ses généraux qui craignent des conditions météorologiques défavorables à l'entrée de l'hiver.

Durant ces mois d'attente l'arme au pied, émaillés seulement des laconiques communiqués : " Activité de patrouilles - R.A.S. ", le S.R. va développer considérablement ses moyens d'investigations. Sérieusement renforcé par l'apport de réservistes, il multiplie les antennes à l'intérieur, et place de nouveaux agents dans les pays proches de l'Allemagne. De son côté, la branche du Contre-Espionnage étoffe son système de contrôles en créant dans chaque région militaire des " Bureaux de Centralisation des Renseignements " (B.C.R.) qui travail-lent en coopération avec la surveillance du Territoire. Leur objectif principal est la mise hors d'état de nuire des contacts ennemis formés en grande partie par des résidents étrangers, et que la rumeur publique commence à désigner sous le nom de " Cinquième Colonne ".

Dès 1935, les services secrets du Reich, malgré la vigilance du C.-E., s'étaient employés à tisser sur le sol français une redoutable toile d'araignée dont tous les fils se ramifiaient autour, ou à partir, d'agents installés dans le tissu social. Grâce aux milieux pro-nazis, agissant le plus souvent sous la houlette du Comité France-Allemagne, ils étaient parvenus à pénétrer les sphères les plus importantes des administrations civiles et militaires françaises. Le Contre-Espionnage, qui en avait démasqué le plus grand nombre, se heurtait aux puissantes complicités politiques dont ils disposaient. Souvenons-nous que le mot d'ordre de certaines formations officielles, notamment celles de l'extrême droite, restait : " Plutôt Hitler que le Front Populaire. " Dans ces conditions, le C.E. ne pouvait que se borner à une surveillance dérisoire qui n'empêchait nullement la fuite de renseignements d'importance vers le Reich. L'état de guerre permit le démantèlement d'une grande partie de ces réseaux, mais grâce aux complicités acquises, ou aux compromissions réussies, un certain nombre d'agents allemands, ou pro-allemands, parvinrent à se maintenir sur place. C'est en raison de l'impuissance dans laquelle on avait enfermé nos services de contre-espionnage, que l'on pût voir, dès les premiers jours de l'invasion en juin 1940, certains individus bien intégrés dans la société française surgir brusquement revêtus de leur tenue d'officier allemand. L'historien Marcel Baudot relate dans son ouvrage : " L'Opinion publique sous l'occupation " ! que : " le médecin de tel chef-lieu de canton revêtait l'uniforme d'officier de la Wehrmacht à l'arrivée des premières troupes allemandes ; le directeur des postes à Évreux était muté à la même époque pour un emploi beaucoup plus important en Allemagne ; le piqueur de l'équipage de chasse du marquis de Boisgelin à Beaumont-le-Roger, un domestique du domaine de la Vacherie-sous-Barquet reparaissaient sous l'uniforme feldgrau ". Ce qui montre éloquemment l'efficacité et la diversité des agents de l'ennemi en France. La plupart d'entre eux étaient connus du C.-E., mais répétons-le, considérés comme " intouchables " en raison des appuis politiques dont ils disposaient. Dans son livre : " La guerre secrète des Services Spéciaux français " !, le colonel Michel Garder écrit : " Malgré tous les efforts du lieutenant-colonel Schlesser et du capitaine Paillole, en haut lieu on a estimé inopportun d'autoriser l'arrestation des amis d'Abetz (l'ambassadeur allemand) : Déat, Luchaire, de Brinon et consorts. Il ne s'agit peut-être pas d'agents caractérisés du S.R. allemand, mais ces traîtres idéologiques sont au moins aussi dangereux, sinon plus, que les espions. On les retrouvera d'ailleurs plus tard au service de l'Occupant, se targuant d'avoir été en 1939 des " patriotes clairvoyants ". " Pour corroborer cet avis autorisé, il faut se souvenir de l'épisode du train diplomatique qui traversa la France le 15 mai 1940. Ce convoi ramenait en effet en Allemagne, via la Suisse, les membres des ambassades et consulats de Belgique et de Hollande. Mais il transportait également un certain nombre d'espions nazis qui avaient opéré sur notre sol. Or, malgré les démarches pressantes effectuées par le B.C.R., aucune arrestation ne put être effectuée, sur l'ordre formel du Quai d'Orsay !

Dans de telles conditions, et devant l'inertie du Haut Commandement, comment ne pas faire écho aux lamentations des fantassins français lors de la débâcle : " On a été vendus ! "

Le 10 mai 1940, les Allemands déclenchaient leur grande offensive à l'Ouest. Leurs troupes envahirent la Hollande, la Belgique et le Luxembourg. Bien que le Deuxième Bureau eût indiqué au Haut Commandement que deux groupes d'armées étaient massés devant les Ardennes, contre un seul sur les Pays-Bas et la Belgique, nos stratèges plongèrent dans le piège tendu par l'ennemi et firent avancer trente-trois divisions en territoire belge. Réputé " infranchissable " par le généralissime Gamelin, le massif ardennais n'en fut pas moins traversé par les panzers de Von Kleist en quarante-huit heures. Le 12 mai au soir, les chars de Guderian contrôlaient la Meuse et s'emparaient de Sedan. Ils n'avaient rencontré comme résistance que quatre divisions de cavalerie ! Ce n'était plus un combat entre deux armées, mais l'affrontement de deux époques ! Il ne restait plus aux Allemands qu'à appliquer leur plan " Sichelschnitt " (coup de faux) pour, en piquant vers le nord, enfermer dans une nasse le gros des troupes françaises et anglaises imprudemment enfoncées en Belgique. En quelques jours, le sort de la guerre venait d'être scellé, et la déroute allait très vite se transformer en débâcle.

Pendant le déroulement de cette attaque, le S.R. n'était pas resté inactif. Des renseignements sûrs lui permirent d'indiquer, dès le début de l'offensive, que le rabattement vers la Manche des forces allemandes ayant effectué la percée de Sedan était à prévoir. Mais les tiraillements qui divisaient l'État-Major, en raison du remplacement impromptu de Gamelin par Weygand, ne permirent pas de prendre les mesures nécessaires. Entre le 20 mai et le 3 juin, le gros des troupes ennemies suivit la marche des Panzers, et accula les unités anglaises, françaises et belges dans la poche de Dunkerque. On sait quel en fut le résultat. Puis les divisions blindées du Reich s'articulèrent en deux branches orientées, l'une vers la Basse-Seine, l'autre sur l'Aisne et la Champagne. Face à elles, Weygand alignait le 3e groupe d'armées de Besson, la 10e armée d'Altmayer, la 7e armée de Frère, et la 6e armée de Touchon à gauche. Puis il massait le 4e groupe d'armée d'Huntziger au centre, avec à sa droite le 2e groupe de Prételat ; mais il ne disposait d'aucune réserve opérationnelle. Dès le début de la manœuvre allemande, ces forces réussirent à contenir l'ennemi ; mais le 7 juin, Rommel parvenait à percer, et ses chars atteignirent Forges-les-Eaux, puis Elbeuf le 9, tandis qu'à l'Est, Guderian arrivait sur l'Aisne où il se heurtait à une énergique contre-attaque de la 14e D.I. du Général de Lattre de Tassigny. Malgré leur héroïque résistance, les troupes françaises furent rapidement débordées par la masse des armées ennemies fortes de 130 divisions, et bénéficiant de l'appui considérable de la Luftwaffe. Devant la dislocation du front, Weygand donna le 12 juin l'ordre de retraite au Sud, et le 14 les Allemands entraient dans Paris déclaré " ville ouverte ". Replié à Bordeaux, le gouvernement Reynaud démissionnait, et le Président de la République Albert Lebrun chargeait Pétain de former un nouveau cabinet. Le 16 juin, le Maréchal, qui avait de longue date préparé son affaire, sort de sa poche la liste de son ministère et la remet à Lebrun ravi d'une pareille célérité. La nuit suivante, Paul Baudouin, devenu Ministre des Affaires étrangères, demande à l'ambassadeur d'Espagne, M. de Lequerica, de solliciter Hitler en vue de connaître les conditions d'un armistice. Il prie le nonce apostolique d'effectuer une semblable démarche auprès de Mussolini qui a profité lâchement de la défaite de nos troupes pour déclarer la guerre à la France. Quelques heures plus tard, Pétain, repoussant les propositions de plusieurs parlementaires, ainsi qu'une ultime tentative des Anglais pour une poursuite de la lutte à partir de l'Afrique du Nord, lance à la radio son désolant message : " C'est le cœur serré que je vous dis qu'il faut cesser le combat. Je me suis adressé cette nuit à l'adversaire pour lui demander s'il est prêt à rechercher avec nous, entre soldats, après la lutte et dans l'honneur, les moyens de mettre un terme aux hostilités... "

Ainsi, malgré les immenses possibilités qui subsistaient avec une flotte puissante intacte, et un empire colonial déterminé à poursuivre les combats, malgré la solidarité certaine des Britanniques, malgré les plans de défense proposés par le Colonel de Gaulle, Pétain décidait une honteuse capitulation.

Dès les conditions d'armistice connues, le S.R. s'installe en zone libre et, sous la férule du colonel Rivet, il reprend immédiatement son travail. L'ambiguïté de la situation faite à cette armée d'armistice, que les termes du manifeste allemand définissent d'une façon confuse, autorise le gouvernement Pétain à se croire encore détenteur d'une souveraineté nationale. Il est en effet stipulé dans les clauses du cessez-le-feu que : " afin de maintenir l'ordre en zone libre, et dans l'Empire colonial, une armée de 100.000 hommes demeurera sur pied ". Comme la flotte de guerre reste de son côté virtuellement sous les ordres de Vichy, le Maréchal et ses amis considèrent que la légitimité de leur pouvoir est absolue. Aussi le ministre de la Défense, Weygand, encourage-t-il le S.R. à poursuivre sa tâche. Rapidement installés dans de nouveaux bureaux, les services secrets s'ingénient à renouer les contacts rompus durant la bataille, et ils parviennent à récupérer une grande partie de leurs informateurs à l'étranger. Utilisant habilement certains réfugiés et démobilisés qui regagnent leurs lieux d'habitation, ils créent même un réseau de renseignements en zone occupée. Le premier souci du S.R. est de rechercher les intentions réelles de l'Allemagne et de l'Italie quant à la poursuite de la guerre avec l'Angleterre, et au sort final qui sera réservé à la France. Dans cette perspective, plusieurs liaisons s'établissent avec la Grande-Bretagne, tant par agents que par radio, grâce aussi aux relations diplomatiques avec les pays neutres. A cet effet, les antennes, toujours en place, de Suisse et du Portugal connaissent un regain d'activité.

Le 25 août 1940, le colonel Rivet crée officiellement le service M.A. (menées antinationales). Après la signature de l'armistice, il ne pouvait être question de maintenir le S.R. sous sa forme officielle. Les conditions délicates dans lesquelles il avait prolongé son action jusqu'alors n'avaient que trop duré aux yeux des politiciens collaborateurs : Laval et Darlan notamment. Il fallait donc ruser, avec l'appui de Weygand et du général Colson, pour mettre sur pied un service camouflé, d'où la création du service des Menées antinationales (M.A.). On a beaucoup médit après la guerre sur cet organisme, notamment du côté communiste, mais s'il y eut effectivement quelques bavures, elles ne représentent que bien peu de chose par rapport au rôle énorme joué par les bureaux M.A. dans la Résistance. En fait, ces antennes camouflées du S.R. furent bien les premières manifestations d'un esprit rebelle à la loi de l'occupant. Mal accepté des Allemands et des Italiens, mais accepté quand même dans le cadre d'une politique alors résolument orientée vers la collaboration totale envisagée avec le gouvernement de Vichy, le service M.A. bénéficia de la légalité et des facilités accordées à un organisme officiel. Sous l'autorité du colonel Rivet, qui coiffait également le C.E. clandestin, le lieutenant-colonel d'Alès en assuma la direction. Installé à Royat, le service M.A. devait, dans l'esprit des vainqueurs et des gens de Vichy, débusquer les agents anglais et gaullistes. En réalité, il servira de paravent aux branches du S.R. travaillant contre les occupants dans les deux zones, et notamment les T.R., le Contre-espionnage.

Imaginée par Rivet et d'Alès, la création d'une organisation clandestine s'imposait pour neutraliser les services spéciaux de l'Axe, et maintenir la liaison avec les Alliés. Pour la diriger, ils firent appel à un homme dont l'énergie, le patriotisme, et le courage étaient reconnus par tous : le Capitaine Paul Paillole.

Brillant officier, attaché au 2e bureau depuis 1935, Paillole bénéficiait d'une solide expérience dans le délicat travail du Renseignement. De plus, ses contacts en Afrique du Nord, ses amitiés dans le camp des Alliés, ses connaissances administratives, ses relations étroites avec les anciens responsables du service, le désignaient tout naturellement à ce poste.

Lorsqu'il accepte la mission que ses supérieurs lui confient, le capitaine Paillole sait qu'il se lance dans une aventure pleine de risques. Dans la tempête de la défaite, les structures du C.E. se sont désagrégées, et ce n'est pas une mince tâche que de reconstruire une organisation secrète, même si elle est entourée de complicités semi-officielles. Précisément, grâce au concours du directeur du génie rural au ministère de l'Agriculture, M. Préaud, Paillole parvient assez rapidement à monter une société indépendante, destinée à servir de " couverture " à son nouveau service qu'il baptise du nom énigmatique, et ronflant à la fois de : " Société des Travaux Ruraux. " Contactés un par un, les officiers du C.E. souscrivent pleinement aux plans établis par Rivet de d'Alès, et l'ossature du groupe prend forme. En quelques jours, Paillole a rétabli les contacts avec les meilleurs agents, ainsi qu'avec l'équipe des archives repliée à Toulouse. Sous sa nouvelle identité de Philippe Perrier, il installe le siège social de son entreprise à Marseille, Villa " Eole " sur la promenade de la plage. Il y regroupe ses principaux collaborateurs, ses dossiers, ainsi qu'un poste émetteur miraculeusement récupéré, puis il définit le programme du travail à accomplir :

- Poursuite de la lutte contre les Services Spéciaux de l'Axe.

- Pénétration des organisations pronazies.

- Liaison avec l'I.S. et appui aux initiatives pro-alliées.

- En zone libre, surveillance des commissions d'armistice ennemies.

- Action clandestine cloisonnée et centralisation des renseignements à Marseille.

- Liaison avec les anciens postes en Afrique du Nord.

Fin août 1940, Paillole part pour Alger où il va préparer, avec l'aide du Colonel Delor, l'implantation d'une antenne du C.E. clandestin. Recevant, comme les autres, le sigle T.R., celle-ci répondra au nom de code de : T.R. 119.

Pour diriger le C.E. en Afrique du Nord, le S.R. a désigné le lieutenant-colonel Chrétien, qui, après un ultime stage à la villa " Eole ", arrive à Alger en mars 1941. En Algérie, au Maroc, et en Tunisie, les Allemands et les Italiens ont envoyé des commissions dites " d'armistice " dont la mission officielle est de vérifier que les clauses du cessez-le-feu sont bien appliquées par les autorités civiles et militaires dépendant du gouvernement de Vichy. En réalité, ces commissions sont formées d'une majorité d'agents de l'Abwehr chargés d'organiser un réseau de renseignements et de recueillir des informations sur les agissements anglais et américains dans le Maghreb.

À Alger, le pouvoir officiel est détenu par le général Weygand qui, après un bref passage au Ministère de la Défense à Vichy, a été désigné comme Délégué général du gouvernement pour l'Afrique française, fonction et titre créés spécialement pour lui. Investi de pouvoirs jamais atteints par un officier supérieur, son autorité s'exerce, tant sur le plan militaire que civil, sur toute l'Afrique du Nord et sur l'Afrique occidentale française. Les gouverneurs : Noguès au Maroc, Esteva en Tunisie, Abrial en Algérie et Boisson en A.O.F. se trouvent placés sous ses ordres et il va veiller à ce que soient strictement appliquées toutes les décisions prises à Vichy. Dans certains cas, notamment dans la mise en place des mesures édictées contre les juifs, il ira même au-delà des décrets promulgués par le gouvernement Pétain. Adepte farouche de la " Révolution nationale ", il mène la lutte contre tous ceux qu'il nomme : " les mauvais Français ", anciens partisans du Front Populaire, francs-maçons, communistes, gaullistes, républicains convaincus, et il accorde tout son soutien à la " Légion française des Combattants ", aux sections de " l'Ordre légionnaire ", aux militants de Bucart, de Déat, et de Doriot, bref à tous ceux qui dansent sur le cadavre de la République. Son comportement en Afrique du Nord reflète donc parfaitement ses convictions. Weygand pense sincèrement qu'il faut à la France un ordre nouveau, duquel seraient bannies les institutions et les idées républicaines. Hostile à l'Angleterre, surtout depuis Mers el-Kébir, haineux vis-à-vis de de Gaulle qu'il qualifie de déserteur, méfiant à l'égard des Américains auxquels il reproche de n'être pas venus au secours de l'armée française, violemment anticommuniste, il ne s'en considère pas moins comme un ennemi irréductible de l'Allemagne. C'est en jouant sur cette dernière carte que le lieutenant-colonel Chrétien, et Paul Paillole lui-même, obtiendront le feu vert pour leur service. Déjà à Vichy, alors qu'il détenait le ministère de la Défense, Weygand avait donné son accord au colonel Rivet pour la création d'un S.R. et d'un C.E. clandestins, sous le couvert d'un service des Menées antinationales, chargé de " suivre " les agissements allemands et italiens, et ce, malgré l'opposition de la clique Laval-Marquet-Darlan. A cet égard, il avait fait connaître son opinion en déclarant à son interlocuteur : " la guerre continue, l'armistice n'est qu'une suspension d'armes ".

C'est en s'appuyant sur cette position nuancée que les T.R. parviendront à leurs fins, car il faut bien admettre que sans cet appui, Paillole et ses camarades ne seraient jamais parvenus, malgré toute leur bonne volonté, à organiser et à structurer aussi rapidement leurs antennes clandestines.

Dès son implantation à Alger, le T.R. 119 s'est vite rendu compte du danger représenté par les commissions d'armistice italo-allemandes. Véritable vivier du renseignement, elles informent régulièrement l'O.V.R.A. et l'Abwehr sur le climat politique, ainsi que sur l'activité des milieux musulmans indépendantistes qu'elles entretiennent sournoisement. Mais elles s'acharnent surtout à tisser, avec leurs homologues du Maroc et de la Tunisie, un filet d'espionnage sur toute l'Afrique du Nord ; filet destiné à recueillir toutes indications utiles à leurs pays, et à enserrer dans ses mailles les agents des autres nations directement, ou indirectement, mêlées au conflit.

Le lieutenant-colonel Chrétien, dès son arrivée à Alger, s'est attaché à rechercher les moyens les plus efficaces pour contrer l'action de ces commissions. Installées dans plusieurs hôtels de la ville, l'hôtel d'Angleterre, l'hôtel Aletti, l'hôtel Albert, où elles ont regroupé leurs bureaux et appartements privés, elles travaillent officiellement avec leurs ambassades ou consulats respectifs. Évidemment, le T.R. est parvenu à s'assurer les services de quelques employés qui lui apportent de temps en temps des renseignements non négligeables, mais c'est loin d'être suffisant pour assurer une surveillance efficace. Chrétien et son adjoint, le commandant Le Capelain, voudraient percer à jour le jeu ennemi afin d'en prévenir les retombées. Naturellement, des tables d'écoutes ont été mises en place, mais elles ne s'affirment guère rentables car les adversaires ne sont pas des novices. Ils savent très bien que leurs conversations téléphoniques doivent être interceptées. La preuve : un officier allemand téléphonant de l'hôtel Aletti à l'un de ses collègues de Casablanca sera entendu lui disant : " Je vous en prie, mon cher, parlez plus lentement afin que ces messieurs aient le temps de prendre en note notre conversation ! " Ce n'est donc pas par ce canal-là qu'il faut s'attendre à des révélations. L'idéal serait de pouvoir écouter les propos qui s'échangent dans l'intimité des pièces de travail ou d'habitation, lorsqu'Allemands et Italiens se croient entre eux, lorsqu'ils reçoivent leurs informateurs ou qu'ils évoquent leur activité. Il faudrait avoir une oreille dans chaque chambre, dans chaque bureau, mais comment ?

C'est alors que le commandant Le Capelain parla d'un réseau d'écoutes microphoniques permanentes !

CHAPITRE II

L'EXTRAORDINAIRE TRAVAIL DES POSTIERS D'ALGER

C'est en juin 1941 que le Commandant Le Capelain songe pour la première fois à réaliser un dispositif qui permettrait d'enregistrer les conversations ennemies sur les lieux mêmes où elles doivent être, par définition, les plus confidentielles. Sans avoir des idées très précises sur les moyens, il pense que le réseau téléphonique peut offrir un champ d'investigations intéressant, et il sollicite le concours de son collègue, le commandant Guérin du bureau des Transmissions. Du point de vue technique, Guérin est évidemment bien placé pour juger des possibilités du projet, mais il ne dispose pas des éléments nécessaires à sa réalisation, pas plus qu'il ne possède de locaux ou de matériel pour en effectuer l'étude. Mais, et cela va s'affirmer d'un grand intérêt pour le T.R. 119, il a noué d'excellentes relations avec le chef du service central des P.T.T. en Algérie : M. Escande, haut fonctionnaire intègre et courageux dont le patriotisme ne fait aucun doute. Guérin lui expose sans détours l'idée de Le Capelain, et les deux hommes réfléchissent ensemble à l'aspect pratique de ce plan. Ayant la haute main sur la totalité des systèmes de communication existant alors en Algérie, Escande se trouve remarquablement placé pour entreprendre, ou couvrir, toute action requérant les moyens techniques de son administration, mais il ne peut rien faire sans le concours de spécialistes éprouvés et discrets. Le projet qui lui est soumis demande en effet une étude très approfondie, et nécessite des recherches originales que seuls des ingénieurs des P.T.T. peuvent mener. Or il se trouve que trois de ces spécialistes ont été détachés par l'administration auprès du bureau des transmissions, et qu'ils travaillent donc dans cet ensemble technique qu'on appelle : le Central protégé.

Afin de rendre plus compréhensible le récit qui va suivre, il est bon d'en " planter le décor " :

Accrochée au flanc des collines du Sahel, au débouché de la plaine de la Mitidja, la ville d'Alger est construite en amphithéâtre. Ses immeubles et ses villas s'étagent sur les hauteurs qui dominent la baie jusqu'aux plateaux environnants. Dans le centre, la dénivellation contraint les ruelles et les voies à suivre une pente assez sensible ; c'est ainsi que la place du Forum, où se dresse l'imposant bâtiment du Gouvernement Général, s'étale à près de quarante mètres au-dessus du niveau de la rue d'Isly. La place Bugeaud, lieu de l'implantation des bureaux de l'État-Major du 19e Corps, se situe à l'intersection des rues d'Isly et Généraux Morris, soit en contrebas d'une vingtaine de mètres par rapport à la rue Berthezène qui ceinture les immeubles de la Résidence. Accolé à l'un de ceux-ci un local de service communique, en fonction de cette dénivellation, par un escalier en puits, avec un tunnel qui débouche à l'intérieur même de la cour desservant les garages de l'État-Major. Dans ce souterrain, à l'abri de toute incursion et de tout bombardement, les transmissions ont établi leur central téléphonique, d'où son nom de " central protégé ". On ne peut donc y accéder que, soit par l'enceinte militaire, soit par le puits partant des communs de la Résidence ; deux lieux étroitement surveillés.

Les trois agents des P.T.T. qui assurent le bon fonctionnement de ce central et représentent leur administration dans la liaison avec l'équipe-ment militaire sont, à cette époque : M. La Maïda ingénieur, M. Pettenati ingénieur des travaux, et M. Rebaudingo contrôleur I.E.M. En raison de leur fonction et de leur mission, ce sont évidemment des hommes qui présentent toutes garanties de discrétion et de patriotisme ; la sélection de la sécurité des armées ne souffrant aucun doute à ce sujet. C'est donc tout naturellement vers eux que M. Escande se tourne pour envisager la réalisation du projet du commandant Le Capelain et, comme il le souhaitait, il recueille aussitôt leur adhésion. Quelques notes de service anodines leur laissent d'ailleurs bientôt les mains libres pour s'assurer du contrôle total des lignes qu'il s'agit de " métamorphoser ".

En 1941, l'espionnage microphonique fait un peu figure de science-fiction. Certes les Américains sont déjà parvenus à capter des conversations en utilisant un système de micros clandestins reliés à un appareillage d'écoutes, mais au prix d'une installation réalisée par fils dissimulés. En Europe, et à fortiori, en Afrique du Nord, cette technique n'apparaît que futuriste. On ignore encore tout des moyens d'écoute qui se développeront d'une façon fulgurante après la guerre avec la transistorisation et la miniaturisation, puis grâce aux progrès importants de l'électronique. Seuls, quelques techniciens des communications et transmissions savent que l'on peut, en utilisant la liaison téléphonique, à l'aide de quelques astuces professionnelles, espionner les bruits d'une pièce, mais l'audibilité en est toujours médiocre à cause du phénomène de résonance. C'est malgré tout en partant de ce procédé que l'ingénieur La Maïda va établir un schéma parfait, avec le concours de ses collègues Henri Pettenati et Louis Rebaudingo. Le plan général étant défini, chacun de ces hommes se met au travail pour monter une maquette d'essai, suivant sa spécialisation. Le principe retenu paraît simple : tout poste téléphonique comporte un microphone normalement alimenté par une batterie située dans le central auquel il est rattaché. Le courant ne parvient dans ce microphone que lorsque l'appareil est décroché, c'est-à-dire en position de conversation. Le fait de raccrocher le combiné provoque le fonctionnement d'un interrupteur dont le rôle est de couper le courant ; le microphone n'étant plus alimenté, il devient sans effet. Or, si l'on établit une jonction métallique entre les deux lames de l'interrupteur, celui-ci se trouve neutralisé, et le courant continue d'arriver jusqu'au micro, même si le poste est en position " raccroché ". Dans ces conditions, le microphone reste opérationnel en permanence, et il transmet tous les bruits qui s'échangent dans la pièce où se trouve l'appareil. On voudra bien nous pardonner d'aborder ces problèmes techniques, mais ils sont nécessaires pour la compréhension des faits ; nous tâcherons de les simplifier à l'extrême pour ne pas ennuyer le lecteur.

Cependant une telle modification du circuit normal entraîne une répercussion sur le fonctionnement du central. En effet, un poste ainsi " trafiqué " provoque irrémédiablement un incident de ligne que les téléphonistes désignent sous le nom de " faux appel ", et il risque fort d'éveiller l'attention d'un usager un peu méfiant, surpris par les interférences qui peuvent survenir en cours d'utilisation. Ce premier problème va pourtant être solutionné par l'ingénieur La Maïda qui met au point un relais doté d'une bobine à 3 enroulements à flux différentiels, et conçoit une platine de retransmission qui rétablit le circuit initial malgré les modifications apportées au poste d'abonné. Un premier essai effectué au petit laboratoire de la direction des L.S.G.D. montre que ce système s'avère satisfaisant dès lors qu'un bâti métallique est adapté pour recevoir la platine. Puis, Louis Rebaudingo, au câblage, équipe un montage adéquat à cette nouvelle fonction, tandis qu'Henri Pettenati étudie un modèle d'amplificateur perfectionné. De la régularité et de la précision de cet appareil, dépend en effet la possibilité d'une écoute normale. Une maquette originale essayée au répartiteur du central d'Isly montre que le bruit de fond des lignes en câbles urbains devient rapidement gênant, et qu'il faut, par conséquent, utiliser un courant microphonique aussi fort que possible. L'ennui d'un tel courant, c'est qu'il manque de " discrétion " et risque d'être facilement décelable par un appareil de mesure de sensibilité courante, mais tous les essais effectués avec un courant plus faible aboutissent à un résultat négatif pour l'intelligibilité de l'écoute. Il faut donc en prendre le risque. Pendant ce temps, le commandant Le Capelain est parvenu, grâce à M. Escande, à se procurer une " couverture " civile qui lui permet de se trouver au cœur de l'action ; sa nomination au poste d'Inspecteur des P.T.T. sous le nom de Paul Edmond l'autorise à se déplacer comme il l'entend dans les locaux administratifs. Son premier souci, dans cette nouvelle fonction, est de recenser soigneusement le nombre d'appareils devant faire l'objet d'une modification. C'est ainsi qu'il détermine qu'il y aura lieu de truquer 29 postes d'abonnés répartis entre l'Hôtel d'Angleterre, l'hôtel Albert-Ier, l'hôtel Aletti, et la résidence de l'amiral Salza à El-Biar.

À la mi-septembre 1941, la maquette définitive de l'ensemble est réalisée. Louis Rebaudingo a parfaitement maîtrisé le problème d'incorporation des platines de retransmissions montées sur des bâtis métalliques, et il a installé des machines d'appel spéciales. De son côté, Henri Pettenati, après bien des tâtonnements, est parvenu à mettre au point un amplificateur spécifique à deux étages, d'une impédance d'entrée supérieure à 15.000 ohms, comportant un dispositif anti-chocs placé aux bornes du casque de l'opérateur, qui permet d'éviter l'écho résonnant des chocs mécaniques auxquels pourrait être soumis le poste, et risquant de gêner la finesse de l'ouïe. De plus, un filtre à variations sélectionne les fréquences de voix pour rendre encore plus compréhensibles les conversations en écoute.

L'ensemble paraît au point et donne toute satisfaction aux essais. On passe alors immédiatement au stade de la réalisation. Deux collaborateurs de Louis Rebaudingo, MM. Mergny et Trottignon, mis dans le secret de l'opération, acceptent de prêter leur concours, et il va s'affirmer essentiel. C'est en effet Mergny qui se charge de procéder à la pose chez les intéressés des appareils truqués ou d'en effectuer le changement sous un prétexte quelconque. Trotignon lui, agent des installations intérieures, assure le montage en série des platines de relais des retransmetteurs sur lignes automatiques et vérifie leur réglage. Un autre technicien du service, M. Legée, recruté par l'ingénieur La Maïda, construit, suivant les plans de ce dernier, le meuble d'écoute comportant dix positions plus une position de dirigeur. Dans le même temps, Henri Pettenati surveille attentivement la fabrication des sept amplificateurs imaginés par lui ; le personnel qui les réalise ignore leur destination. Quelques jours plus tard, par fragments, les tables et le meuble d'écoute sont transportés dans le tunnel du central protégé. L'ensemble est monté de telle façon que les tables peuvent être, à la moindre alerte, transformées en un système d'écoutes téléphoniques normal. Pièce par pièce, tous les éléments arrivent ; les connexions sont faites et les branchements préparés. M. La Maïda pousse même le soin jusqu'à doter cette implantation clandestine d'un confort qui sera fort apprécié des opérateurs. Agents du T.R., ceux-ci sont sélectionnés par le commandant Le Capelain, alias Paul Edmond, qui les instruit de leur fonction. Se relayant par équipes de trois, ils doivent assurer leur travail vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Au début du mois d'octobre 1941, Mergny et Rebaudingo commencent leur prospection. Des interférences ont été créées astucieusement sur les lignes à surveiller, et les abonnés allemands et italiens ne tardent pas à formuler des réclamations. C'est le moment qu'attendent les deux hommes pour agir. Se rendant sur place, ils s'empressent de changer là un appareil soi-disant défectueux pour le remplacer par un autre préalablement " équipé ". Ailleurs, ils démontent les postes et remplacent subrepticement la capsule microphonique par une autre. Sur la recommandation de Pettenati, soucieux d'obtenir les meilleures conditions d'audition pour ses amplis, ils agrandissent discrètement les trous percés dans les coiffes d'ébonite qui protègent le microphone. Pendant ce temps, au central protégé, on met la dernière main à l'équipement de l'appareillage. MM. Escande et La Maïda assistent aux ultimes essais, aux côtés du commandant Le Capelain et de ses opérateurs. Le 25 octobre, tout est prêt ; le plan " Ecoutes microphoniques d'Alger " devient une réalité. Pour la première fois, dans l'histoire des services du Contre-Espionnage français, un réseau entier d'écoutes microphoniques fonctionne !

Dès les premières auditions, le commandant Le Capelain se rend compte qu'il dispose d'une source d'informations secrètes de première grandeur. Après l'émotion du début, liée aux craintes de voir le système rapidement découvert par les " abonnés ", le ton des conversations interceptées montre à l'évidence que ni les Allemands ni les Italiens ne soupçonnent une indiscrétion. Leurs propos reflètent une confiance totale dans l'inviolabilité des locaux qu'ils occupent. Sur le plan technique, les opérateurs souffrent de la volubilité des officiers de Mussolini dont les bavardages ininterrompus et l'élocution particulièrement rapide perturbent l'intelligibilité de l'écoute. Averti, Henri Pettenati va d'ailleurs concevoir un filtre spécial gommant un peu l'acuité des sons' et " sélectionnant ", grâce à des caractéristiques différentes, les amplificateurs recueillant les voix italiennes aux sonorités plus aiguës que celles des Allemands à fond guttural.

Chaque jour, et souvent deux fois dans la même journée, les informations captées sont triées, puis résumées en rapports condensés remis aux services du colonel Chrétien. Classés suivant leur origine et leur nature, ceux-ci sont ensuite répertoriés avant d'être acheminés vers leurs destinataires. Par ce canal clandestin, des renseignements d'importance vitale sur les agissements et les intentions des représentants de l'Axe parviennent aux Alliés, et, pour ce qui le concerne, à l'État-Major de l'Armée d'armistice. C'est ainsi que les visites de contrôles périodiques effectuées à l'improviste par les membres des commissions allemande et italienne dans les camps militaires seront toutes annoncées quelques heures, voire quelques jours, avant aux responsables d'unités ; ce qui leur permettra de dissimuler le matériel et l'armement dont les stocks sont supérieurs aux normes prévues.

À la mi-janvier 1942, les ingénieurs des P.T.T. ont terminé la première tranche du programme. 29 lignes sont sous contrôle écoute : 21 lignes Mogador aboutissant à l'hôtel d'Angleterre,

5 lignes Mogador aboutissant à l'hôtel Albert-Ier,

3 lignes Mogador aboutissant à la résidence privée de l'Amiral Salza. Le système donnant entière satisfaction, le commandant Le Capelain demande alors qu'il soit étendu à l'hôtel Aletti et au Consulat d'Allemagne. Justement, les Allemands réclament de nouvelles lignes pour leurs bureaux consulaires en cours de réaménagements. Louis Rebaudingo, qui s'est rendu sur place pour reconnaître l'implantation des postes, gagne un peu de temps, malgré les récriminations de ses interlocuteurs, afin de laisser la possibilité à ses monteurs et câbleurs d"< équiper " les bâtis. Le 8 février 1942, accompagné de son fidèle Mergny, il procède à une première installation chez le Secrétaire Général du Consulat. Cette ligne, portant le n° 324.16, est mise en service dès le lendemain. Le 18 février, soit neuf jours plus tard, une seconde ligne truquée : n° 331.51, posée dans le bureau même du consul, s'ajoute au faisceau des tables d'écoute. Deux jours après, M. Escande reçoit une demande pressante du Secrétariat consulaire qui exige l'installation d'un standard à plusieurs directions. Pris de court, le chef du service central des P.T.T. manœuvre habilement pour gagner quelques jours, le temps nécessaire à Louis Rebaudingo et Henri Pettenati pour fabriquer un nouveau matériel spécialement élaboré pour un standard. Une semaine ne s'est pas écoulée que les Allemands reviennent à la charge, déclarant avoir un besoin urgent de cet appareillage. Louis Rebaudingo répond qu'il attend l'arrivée d'un matériel convenable pour leur donner satisfaction. Pendant ce temps, une troisième ligne truquée, ayant le n° 333.65, est installée dans le bureau de l'Ambassadeur Pfeiffer, avec un renvoi dans sa chambre à coucher, à la tête de son lit. Là, on peut dire que les opérateurs vont capter bien des... conversations qui n'auront aucun caractère politique, même si elles sacrifient au... confidentiel.

Ne pouvant différer plus longtemps, Mergny et Rebaudingo, pourvus d'un combiné multiple modifié par leurs soins, installent chez les secrétaires du Consulat un tableau administratif 1 + 4 dont les lignes viennent se joindre à celles du meuble-écoutes. Ainsi presque toutes les pièces de l'immeuble passent sous le contrôle auditif des opérateurs du Commandant Le Capelain. Ce délicat et discret travail, qui fut mené à bien par les agents des P.T.T., ne s'effectua pourtant pas sans problèmes car le Consulat allemand se trouvait dans une zone différente du secteur Alger-Isly, et il fallut passer les lignes en coupure sur le répartiteur du Central protégé et les raccorder sur l'autocommutateur de ce secteur.

Sans doute jaloux des aménagements obtenus par leurs collègues, les Italiens manifestèrent à leur tour le désir de voir leur Consulat doté des mêmes installations, et, sans se faire autrement prier ! nos techniciens procédèrent à l'installation d'un circuit semblable au Consulat italien rue Charras. Le résultat devait s'affirmer particulièrement payant, puisque c'est par ce canal d'écoutes que les opérateurs apprirent le code secret des transmissions de la Marine italienne, lequel fut aussitôt fourni aux Britanniques. On conçoit aisément quels bénéfices ceux-ci purent en tirer !

La masse d'informations fournies par les écoutes microphoniques d'Alger fut considérable. Parmi tous les rapports qui parvenaient régulièrement au TR 119, certains influèrent d'une façon décisive sur le sort de la guerre. Mais c'est certainement en muselant l'activité des services d'espionnage italo-allemands en A.F.N., qui agissaient, rappelons-le, sous la couverture des commissions d'armistice, que le dispositif imaginé par Le Capelain et réalisé par les postiers d'Alger joua un rôle déterminant dans la lutte souterraine que se livraient l'Abwehr et le C.E. français. Si les hommes de Paillole réussirent à neutraliser près de 400 agents de l'ennemi au cours de la période de fonctionnement des écoutes, ils le doivent avant tout à la remarquable équipe du Central protégé. La plupart de ces agents allemands ou italiens, dont l'arrivée était signalée aux responsables de l'organisation nazie par un code oral, rapidement découvert par les spécialistes du C.E., n'avaient pas plus tôt posé le pied sur la terre algérienne qu'ils étaient aussitôt interceptés. De la même façon, plusieurs traîtres furent démasqués. Ainsi un secrétaire des services français de la commission d'armistice dont les écoutes révélèrent les relations qu'il entretenait avec le commandant allemand Schmidt, officier chargé de la liaison entre les trois commissions, fut arrêté. Trouvé porteur de documents secrets signés par Weygand, il fut interrogé longuement et ne tarda pas à donner l'un de ses complices. Tous les deux furent passés par les armes. Une affaire extrêmement importante, qui aurait pu avoir de graves conséquences, fut également décelée par les écoutes. Un officier français, très lié avec un membre de ce groupe qu'on appela " le Comité des Cinq ", avait pour maîtresse une fort jolie jeune femme brune à qui il ne cachait pas grand-chose de ses activités secrètes. Or, cette élégante personne au charme indéniable n'avait, de son côté, pas su résister à la virile prestance d'un lieutenant allemand qui lui soutirait habilement les renseignements qu'elle recueillait, sans trop y attacher d'importance il est vrai, auprès de son ami en titre. C'est au cours d'une conversation captée dans l'un des salons de l'hôtel Albert-Ier que l'attention de l'opérateur fut attirée, car les propos échangés n'avaient plus rien d'un tendre duo. Le lendemain, le téléphone de la belle était mis sur écoute normale. Quinze jours plus tard, le C.E. possédait suffisamment d'éléments pour intervenir discrètement. On peut s'interroger sur les prolongements que cette affaire aurait pu avoir, notamment dans le cadre de l'opération " Torch ", si le dispositif du Central protégé n'avait pas joué son rôle. D'autres cas de trahison ou de compromission furent dévoilés par les écoutes, notamment celui d'un double jeu, subtil et compliqué, mené par un collaborateur de l'amiral Bonetti, membre apparemment zélé de l'O.V.R.A., qui devait finir par perdre brutalement la vie au cours de cette partie truquée qu'il avait engagée. Certains rapports d'écoutes eurent des conséquences inattendues, tel celui qui révéla l'existence d'un cercle de jeux clandestin qui réunissait plusieurs fois par semaine des hommes d'affaires mais aussi des officiers allemands, italiens, français et américains du service consulaire de Murphy ; tout ce beau monde fraternisant dans l'ambiance fiévreuse et enfumée d'un salon particulier ! Pour y mettre fin, le C.E. fit intervenir, sous le couvert d'une dénonciation anonyme, le commissaire de police Achiary. Grâce à cette source exceptionnelle, il put également être mis fin à un scandaleux trafic de tissus et de vaisselle, devenus introuvables en Algérie, dans lequel étaient compromis des fonctionnaires importants acoquinés avec certains membres des commissions d'armistice. Mais c'est évidemment sur le plan politique et militaire que les informations recueillies au Central protégé s'affirmèrent les plus précieuses. Plus de 500 renseignements vitaux furent fournis par les écoutes microphoniques entre octobre 1941 et septembre 1942, dont, on l'a vu, le code des transmissions de la Marine italienne, et les lieux d'implantation des antennes de l'Abwehr en A.F.N. et en zone sud dans la métropole. Et c'est finalement l'importance de ces fuites qui alerta les services de l'Ausland-Abwehr à Berlin.

C'est à partir de juin 1942 qu'il devint évident aux responsables allemands de la section III C du Contre-espionnage que leur commission d'armistice d'Alger n'était plus sûre. Ils montèrent donc une opération-test dans le but de vérifier leurs craintes. Leur représentant sur place, le capitaine Von Gagern, paraissant au-dessus de tous soupçons, il leur fallait éprouver les autres membres de leur mission en poste dans la Ville Blanche. Ce contrôle, doublé d'une enquête individuelle serrée sur chacun d'eux, ne donna rien. La disparition, ou l'élimination par identification, des agents envoyés sur place et annoncés par le code habituel signifiait pourtant que leurs desseins étaient chaque fois percés à jour. Un conseil de spécialistes émit, après un minutieux examen des faits, l'hypothèse d'un espionnage par micros. Alerté par un câble codé, Von Gagern fut prié de passer au peigne fin les locaux de travail et les appartements privés. Sa réponse, huit jours plus tard, désola les chefs de la III C, il n'avait rien trouvé. Curieusement, c'est presque par hasard que les Allemands furent aiguillés dans la bonne direction : un employé du chiffre apporta un beau matin une revue étrangère qui relatait la visite d'un ambassadeur soviétique à une personnalité politique d'un autre État, et l'article signalait le geste de ce diplomate qui, préalablement à l'entretien, couvrit l'appareil téléphonique de son manteau en disant : " On peut nous écouter par là ! " Ce reportage banal fut une révélation pour les responsables allemands qui s'empressèrent d'enjoindre à Von Gagern de " surveiller " ses postes téléphoniques. Dans un premier temps, celui-ci se contenta, afin de toujours pouvoir utiliser son appareil. de " coiffer " le microphone du combiné d'une calotte de caoutchouc qu'il retirait pour téléphoner. Au central protégé, les écoutes devinrent plus sourdes sur la ligne desservante, mais l'audition resta acceptable.

Cependant, décidés à tout mettre en œuvre pour juguler les fuites, les chefs de la branche III C de l'Abwehr finirent par se décider à envoyer à Alger une équipe de techniciens de la Siemens Halsk. Ayant transité par le Maroc, ceux-ci ne parvinrent sur place qu'au début du mois de septembre. Les opérateurs de Le Capelain furent parmi les premiers informés de cette visite ; un secrétaire du consulat ayant cru bon d'en faire état dans une conversation banale avec deux de ses collègues. Il ne fallut bien évidemment que quelques heures aux ingénieurs allemands pour déceler l'anomalie présentée par les micros des appareils. Mais, fait extraordinaire, ils ne vérifièrent que les postes des bureaux et appartements de l'hôtel d'Angleterre, sans se préoccuper de ceux du Consulat ! Cette attitude laisse supposer qu'ils accordaient toute confiance au personnel qui se portait lui-même garant de l'inviolabilité du lieu, et qu'ils ne soupçonnaient pas les agents des P.T.T. (Mergny et Rebaudingo) qui avaient procédé à l'installation et en assuraient l'entretien. Quoi qu'il en soit, pressés semble-t-il d'aller poursuivre leur tâche en Tunisie, ils ne menèrent pas plus loin leurs investigations.

Pour Von Gagern, soulagé par l'éclaircissement du mystère des fuites, restait à déterminer à qui cet espionnage subtil profitait et, partant de là, quels en étaient les auteurs.

Cependant, pour mener à bien son enquête, son champ d'action était réduit. Ne disposant pas, ou de très peu, d'informateurs locaux - on a vu que presque tous les agents envoyés furent interceptés, grâce aux écoutes, par les hommes de Paillole -, contraint de cantonner ses agissements dans le cadre étroit de ses attributions officielles qui devaient respecter l'apparente souveraineté du gouvernement de Vichy, il dut en passer par la voie diplomatique et adresser à son interlocuteur patenté - la commission française d'armistice - une réclamation en bonne et due forme. Celle-ci parvint au général Merlin qui désigna aussitôt le capitaine Flambard, des Transmissions, pour le représenter. On ne pouvait faire meilleur choix, puisque ce dernier, en tant qu'adjoint du commandant Guérin, qui, comme on l'a vu plus haut, dirigeait ce service, était parfaitement au courant du dispositif d'écoutes !

Le 28 septembre 1942, sur l'initiative de la commission d'armistice italo-allemande, une réunion se tient à l'hôtel d'Angleterre. Sont présents : d'une part, l'Amiral Salza, le capitaine Von Gagern, et le lieutenant de vaisseau Forési ; de l'autre : le capitaine Flambard, le capitaine interprète Lucioni, et pour représenter l'administration des P.T.T. : MM. La Maïda et Pettenati.

D'entrée, Von Gagern se plaint d'être victime d'un " espionnage auditif " affectant les locaux à usage de bureaux, ainsi que certains appartements privés. L'Amiral Salza, pour les Italiens, formule la même réclamation. Tous les deux insistent sur le fait que ces " indiscrétions " sont dues à des appareils téléphoniques truqués qui permettent d'enregistrer les conversations même lorsque les combinés sont raccrochés.

Bien entendu, Flambard montre son étonnement, et déclare hautement que si ces faits sont confirmés ils ne peuvent être imputés à la commission d'armistice française, ce qui est effectivement vrai. Interrogés par l'officier des Transmissions, La Maïda et Pettenati se montrent catégoriques : une telle modification intervenant sur les postes aurait provoqué de graves incidents de fonctionnement sur les lignes et se serait répercutée au Central de la rue d'Isly. Ils proposent à leurs interlocuteurs de vérifier eux-mêmes les installations. A ce moment, le lieutenant de Vaisseau Forési sort de sa serviette un schéma de câblage relatif à l'un des appareils en service dans son bureau et il en démontre l'anomalie. Henri Pettenati l'examine attentivement et fait répondre par l'interprète :

- " Il est évident que le schéma tel qu'il est présenté ici comporte une irrégularité. S'il a été relevé sans erreur, il ne fait aucun doute que le câblage du poste observé n'est pas correct. "

Monsieur La Maïda ajoute de son côté " qu'en fonction du manque de personnel qualifié, les femmes actuellement affectées au montage des postes en service ont pu commettre certaines erreurs ". Il propose donc que les appareils douteux soient remplacés, et renvoyés aux ateliers pour examen approfondi. Puis il indique, après avoir brièvement exposé les principes de fonctionnement, quelles sont les tensions utilisées. Le lieutenant de Vaisseau Forési reconnaît que ces valeurs sont bien conformes à celles mesurées par les techniciens de la Siemens Halsk, mais, tout en prétendant ne pas y connaître grand-chose, il s'étonne que les micros modifiés n'aient pas provoqué d'incidents sur les appels en batterie centrale ou automatique ! Henri Pettenati répond qu"il ne comprend vraiment pas non plus, ce cas ne s'étant jamais présenté à sa connaissance et qu'il serait plutôt porté à douter de l'exactitude du schéma relevé ".

Après une courte discussion, il est alors convenu que des essais devront être effectués au plus tôt avec un haut-parleur pour constater la possibilité d'écoute de chacun des appareils en service à l'hôtel d'Angleterre, à l'hôtel Albert-Ier, à la villa-résidence de l'Amiral Salza et au Consulat italien de la rue Charras. On note qu'il n'est pas question de l'hôtel Aletti, ni du Consulat allemand ; ce qui prouve bien que pour ce dernier Von Gagern n'imagine même pas qu'il ait pu être espionné. On retrouve là une forme d'aveuglement souvent manifestée par les Allemands pour ce qui appartient exclusivement à leur domaine. Ils conçoivent bien que de tels faits se produisent dans un lieu échappant à leur contrôle, mais se refusent à les admettre comme possibles dans les sphères placées en totalité sous leur autorité.

Le capitaine Flambard établit alors le procès-verbal de la réunion, et les participants se séparent après avoir pris date pour une nouvelle séance au cours de laquelle il sera procédé aux essais de tous les postes.

Pendant que ce premier colloque de l'enquête se déroulait à l'hôtel d'Angleterre, M. Escande prenait ses dispositions, sur instructions du commandant Le Capelain qui craignait une visite des Commissions d'Armistice au Central protégé, pour effacer toutes traces du dispositif. L'après-midi même, et toute la nuit, une équipe placée sous les ordres de l'ingénieur Lacroze s'empressa de démonter les installations. Celles-ci furent remises en place dans un local désaffecté situé rue Généraux Morris, donc en un lieu pas très éloigné du Central protégé. Ce déménagement, réalisé en si peu de temps, fut un véritable tour de force.

Le 29 septembre au matin, rien ne subsistait de l'appareillage qui avait si bien fonctionné pendant de longs mois, mais il pouvait redevenir rapidement opérationnel si besoin était. Par prudence, Le Capelain ne le remit pas en service, alors qu'il était toujours possible d'intercepter les conversations du Consulat allemand.

Deux jours après, les mêmes protagonistes se retrouvent à l'hôtel d'Angleterre. Les premiers essais commencent, effectués par Mergny, requis comme exécutant, et en présence bien entendu des officiers de chaque commission. Suivant les instructions qui lui ont été données préalablement par Henri Pettenati, Mergny utilise les amplificateurs de telle façon qu'un effet de couplage Larsen provoque un hurlement intense démontrant évidemment l'anomalie du poste examiné, mais interdisant également d'entendre la moindre parole intelligible. Pettenati le fait constater à ses interlocuteurs assez surpris, et, sans insister davantage, enjoint à son compère de remplacer l'appareil défectueux. La même scène va se répéter dans plusieurs pièces ; tant et si bien qu'au onzième contrôle la surveillance hostile et méfiante du début se relâche. Ces messieurs préfèrent rester dans l'un des salons où, enfouis dans de profonds fauteuils, ils savourent leurs cigares tout en évoquant le déroulement des opérations sur le front de l'Est ; seul un sous-officier appelé en renfort suit le travail des postiers. Cette négligence va permettre à Mergny, tandis que Pettenati détourne l'attention de l'Allemand, de démonter plusieurs postes sans les avoir essayés, et ainsi il ne pourra plus être prouvé que tous les appareils étaient truqués ! L'ingénieur des P.T.T. feindra de déplorer la hâte de son subordonné, mais elle n'entraînera aucune réaction du sous-officier du Reich qui signera sans objections le procès-verbal établi à la fin de la journée. Cependant, Von Gagern va veiller par la suite, au cours des autres séances d'essais, à ce que tous les postes soient contrôlés. Quelques controverses surgiront d'ailleurs au moment de la signature du rapport contradictoire final ; Allemands et Italiens voulant qu'il soit précisé que tous les appareils ont été vérifiés, ce que refuse Henri Pettenati soutenu par Flambard. Finalement, après de longues discussions, les deux parties demeurèrent sur leurs positions, laissant aux Commissions italo-allemande et française le soin de rédiger un texte d'accord. Traitée par correspondance officielle et retardée par les Français qui firent traîner l'affaire, la signature définitive n'eut jamais lieu car le 8 novembre 1942 l'opération " Torch " commençait. Les Alliés prenaient pied en A.F.N. Quelques jours plus tard, l'Algérie rentrait dans le camp de la liberté.

De l'avis même des plus hauts responsables des services secrets français et alliés, les écoutes microphoniques d'Alger jouèrent un rôle déterminant dans la guerre du renseignement. Les Allemands eux-mêmes, et Canaris' le premier, admirent que l'organisation mise en place par Chrétien et Le Capelain, sous les ordres de Paillole, leur porta un grave préjudice. Ils reconnurent s'être grossièrement trompés en mésestimant les capacités du S.R. français et principalement celles de ses antennes T.R. en A.F.N. Lorsque les écoutes furent découvertes, ils en imputèrent la réalisation aux Alliés, et principalement à C'est pourquoi leurs représentants à Alger ne s'intéressèrent guère, en tout cas pas en profondeur, aux agissements des postiers, pourtant les plus aptes à monter une telle opération. Cette erreur d'appréciation coûta fort cher aux forces de l'Axe au moment du débarquement anglo-américain sur les côtes marocaines et oranaises, de même qu'elle leur fut fort préjudiciable dans la bataille souterraine des S.R., car leurs ennemis détenaient, grâce aux écoutes, bien des renseignements qui, se juxtaposant, allaient démanteler en partie une organisation patiemment mise en place depuis des années. Il serait faux de dire que cette erreur de l'Abwehr fut la cause de la disgrâce de Canaris, mais il serait pareillement inexact de prétendre qu'elle n'y contribua pas.

Ce qu'il faut retenir de cette affaire, très peu connue, des écoutes microphoniques d'Alger, c'est le rôle essentiel, déterminant, joué par une poignée d'hommes, par une équipe de postiers, qui n'hésitèrent pas à s'engager dans une partie difficile et dangereuse dont les conséquences étaient imprévisibles. Dans l'atmosphère pétainiste qui régnait en 1941-42 en Algérie, alors que la puissance de l'Axe se manifestait partout, il fallait placer bien haut le sens du patriotisme et de l'honneur pour affronter les risques d'une activité clandestine en faveur des Alliés et de la France libre. Le travail accompli par les techniciens des P.T.T. d'Alger, travail obscur, délicat et ingrat qui réclamait non seulement du courage mais aussi un formidable effort de recherche et d'imagination, appartient indiscutablement à l'histoire de la lutte clandestine et s'inscrit en bonne place dans l'épopée de la Résistance. Pourtant, aucun de ceux qui l'assurèrent n'a obtenu la plus petite médaille de reconnaissance. Seules, quelques lettres de félicitations de chefs d'État-Major témoignent de la valeur d'un comportement discret certes, mais particulièrement efficace.

Voici la liste des membres de l'équipe des postiers d'Alger qui réalisa le dispositif des écoutes microphoniques et assura l'exploitation et l'entretien du réseau clandestin :

M. Escande : chef du service central des P.T.T. en Algérie dirigea, en collaboration avec le commandant Le Capelain, l'ensemble des travaux et couvrit de son autorité les agissements de ses collaborateurs.

M. La Maïda : ingénieur en chef a dirigé l'étude, la construction et la mise en place des appareils. A inventé un système de relais particulièrement astucieux. A su faire face avec le plus grand sang-froid à l'enquête de la Commission d'armistice.

M. Pettenati : ingénieur adjoint a imaginé, mis au point, fait construire et installé un type d'amplificateurs permettant d'obtenir un rendement impeccable des écoutes. A constamment surveillé le fonctionnement des amplis. S'est montré d'une fermeté exemplaire et a fait preuve d'un cran magnifique lors de ses auditions par la Commission d'armistice.

M. Rebaudingo : C.P.I.E.M. a perfectionné et mis au point les bâtis de relais de détection. Sous un grade inférieur au sien, dans un service autre que le sien, a installé avec un admirable sang-froid les appareils téléphoniques truqués dans tous les bureaux des commissions d'armistice et des Consulats allemand et italien. A assuré avec courage et ténacité le maintien en bon état de fonctionnement des postes, notamment en effectuant de fréquentes visites d'entretien, même après qu'il eut su que les intéressés suspectaient leur installation téléphonique.

M. Mergny : A.I.N. a secondé avec beaucoup d'audace et de zèle M. Rebaudingo dans la pose et l'entretien des postes truqués. A assisté, avec non moins d'audace et de mépris du risque, M. Pettenati dans les travaux d'essais et de vérification effectués dans le cadre de l'enquête. S'est montré, en différentes occasions, d'un esprit particulièrement vif pour faire face à certaines situations délicates en faisant preuve d'un sens remarquable de I'improvisation et de la débrouillardise.

M. Trottignon : A.I.I. a secondé avec dévouement M. Rebaudingo dans le montage et le réglage des organes des dispositifs d'écoutes, ainsi que dans la relève des dérangements survenus dans les installations. A sacrifié un temps considérable aux vérifications journalières des tables d'écoutes.

M. Legée : C.I.E.M. a dirigé avec soin et discrétion la construction des organes équipant au Central protégé les lignes prises en écoute. Suivant les plans qui lui avaient été remis, a fait procéder au montage des meubles et tables d'écoutes ; en a assuré la pose et l'entretien.

M. Lacroze : ingénieur en chef a pris en charge le démontage et la pose en un autre endroit de l'ensemble de l'appareillage d'écoutes situé au Central protégé. A réussi l'exploit, sans attirer l'attention de son personnel, de faire procéder à ce déménagement en quelques heures, et à remettre tout le dispositif en état d'utilisation immédiate en un temps record.

M. Salerno : V.I.E.M. sous les ordres de M. Pettenati, a veillé au bon fonctionnement des amplificateurs en assurant leur entretien et leur réparation. Dans de difficiles conditions de travail, s'est montré d'une discrétion remarquable.

Note : Malgré une lettre élogieuse adressée à chacun de ces hommes par le général Revers, malgré plusieurs rapports fournis par les services du S.R., malgré les témoignages chaleureux publiquement exprimés par Paul Paillole, ancien chef du Contre-Espionnage français, et par Henri Navarre, ancien chef du S.R. et du Deuxième Bureau, aucun de ces neuf postiers ne reçut jamais la moindre distinction.

CHAPITRE III

LE S.R. ET ROBERT KELLER À L'ORIGINE DE LA SOURCE K

16 mai 1940 - Péronne

Après l'indescriptible cohue des jours précédents, qui avaient vu la foule hétéroclite des réfugiés, grossie des soldats retraitant en débandade, se ruer vers la route de Noyon, le pont sur la Somme paraissait soudain désert. Un calme étrange, seulement troublé par le martèlement des barres à mine énergiquement maniées par les sapeurs du génie britannique, succédait au concert de cris et de clameurs, au roulement des charrettes et au piétinement lourd des chevaux. L'officier anglais qui dirigeait les travaux de minage du pont consulta une nouvelle fois sa montre avant de se replonger dans l'étude de sa carte d'état-major étalée sur le parapet. Un bruit de moteur, et l'arrivée quasi simultanée d'une voiture freinant brutalement à sa hauteur, lui firent lever la tête. À la portière d'une camionnette des P.T.T., un homme au visage énergique, à l'opulente chevelure blonde bouclée en bataille, aux larges épaules moulées dans une chemise kaki, et dont la tête touchant presque le plafond du véhicule dénonçait la haute stature, posa sur lui un regard à la fois ferme et rieur. Exhibant son laissez-passer, il l'interpella :

- Je viens de voir votre commandant, il vous demande de me prévenir si vous devez effectuer la mise à feu afin que j'aie le temps de faire replier mon équipe qui travaille à une centaine de mètres de l'autre côté sur le câble Paris-Lille. Je peux compter sur vous ?

- Yes, compris, but Germans... pas loin, alors bientôt... baoum !

Souriant au jargon de son interlocuteur, l'Ingénieur Robert Keller le remercia puis démarra. Cependant, revenu sur son chantier, il se rendit compte au bout de quelque temps que la situation semblait devenir critique, car les quelques fuyards qui traînaient le long du fleuve se précipitaient avec un bel ensemble vers l'autre rive. Bondissant dans sa voiture, il repartit donc aux nouvelles, mais à peine était-il engagé sur le pont qu'il comprit vite, aux gestes qu'on lui faisait, que l'ouvrage allait sauter. Sans doute aurait-il eu le temps de passer, mais il ne pouvait envisager d'abandonner ses hommes devant l'ennemi, alors, faisant aussitôt demi-tour, il fonça vers eux. Quelques mètres seulement lui restaient à franchir lorsqu'une violente explosion secoua le parapet. Le tablier du pont sembla se soulever, et la légère camionnette fut violemment projetée sur le sol herbeux de la berge. Éjecté de la cabine disloquée, mais miraculeusement indemne, Keller se releva presque aussitôt et courut vers son équipe très inquiète de son sort. Les congratulations furent de courte durée car quatre motocyclistes allemands d'avant-garde se présentèrent, débouchant à petite vitesse du tournant de la route. Déjà l'homme de faction avait ouvert le feu, bientôt imité par ses camarades qui s'étaient saisis rapidement de leurs armes. Quelques salves ponctuèrent le brutal demi-tour des soldats ennemis qui disparurent très vite dans un vrombissement de moteurs malmenés. Cette courte escarmouche mettait évidemment fin aux travaux. Robert Keller regroupa ses ouvriers, comme lui mobilisés dans leur emploi, les fit embarquer dans le camion-atelier, et, grâce à sa parfaite connaissance de la région, les dirigea par une route secondaire vers un pont encore intact où ils passèrent la Somme en aval.

Si nous avons choisi de montrer ce court et banal épisode de la guerre, lors de l'offensive allemande de 1939, c'est parce qu'il illustre parfaitement le caractère et le tempérament de l'homme qui sera à la base de cette formidable action de résistance que fut la Source K.

Assez peu connue, en dehors des milieux professionnels et de l'administration postale, ignorée même totalement de la majorité des agents des P.T.T. en activité, elle constitue pourtant l'un des plus beaux exploits accomplis par les patriotes français. Sa réussite, chèrement payée par ses auteurs, fut l'œuvre d'une poignée d'humbles postiers qui agirent spontanément sans méconnaître les risques effrayants qu'ils prenaient. La Source K médusa complètement les Allemands lorsqu'ils la découvrirent, et encore ignoraient-ils à ce moment les conséquences désastreuses qu'elle entraîna pour leur machine de guerre. De leur côté, les Britanniques, qui en profitèrent, n'ont pas hésité à déclarer, par la voix de l'un de leurs officiers de l'Amirauté, que " cet épisode constitua l'un des faits les plus extraordinaires de l'action clandestine en Europe occupée ". Et il est vrai qu'on ne connaît aucun exemple d'un cas semblable. Opération couverte par le S.R., et plus particulièrement par son poste P 2 dirigé par le capitaine Simoneau, la Source K fut essentiellement une affaire créée, réalisée, et suivie par un groupe de techniciens et d'ouvriers des P.T.T. Celui qui la dirigea, l'anima, qui s'en montra à la fois l'âme et la cheville ouvrière, s'appelait Robert Keller.

Né en 1899 à Petit-Quevilly (Seine-Maritime) de parents alsaciens, Robert Keller s'engage en 1917, et passe les derniers mois de la guerre dans la Marine sur un dragueur de mines. La paix revenue, il entre dans l'Administration des P.T.T. en 1927. Son instruction d'agent mécanicien terminée, il est affecté un an plus tard au service des lignes souterraines à grande distance (L.S.G.D.) où il s'oriente vers le travail sur lignes. C'est l'époque où l'on commence à mettre en place les tout premiers câbles à longue portée. Période de tâtonnements où les échecs viennent parfois enrayer la marche du progrès. Keller se fait la main sur ce chemin de difficultés qu'est l'entretien d'un matériel encore expérimental. En 1929, il est nommé chef de la station de Vieils-Maisons, station d'amplificateurs la plus proche de Paris sur le câble Paris-Strasbourg. C'est là qu'il se familiarise avec les appareils d'équipement des postes de répétiteurs. Jeune responsable plein d'allant et de foi en son travail, il consacre tout son temps aux observations et aux essais. Qu'une panne survienne, de jour comme de nuit, il est là, donnant l'exemple, cherchant la solution la plus rapide et la plus efficace pour rétablir les circuits, entraînant ses hommes par sa flamme communicative. D'un naturel enjoué, il n'éprouve aucune peine pour se faire comprendre et obéir.

L'Inspecteur Général Simon, qui fut son collaborateur et son ami, en trace le portrait suivant : " Son caractère était de ceux qui appellent et retiennent l'amitié. Tout de droiture, incapable d'un calcul ou d'une arrière-pensée, il était pour ses amis d'un dévouement sans bornes. Rien n'était trop difficile dès qu'il s'agissait de rendre service. Doué d'un tempérament de fer, il était d'une activité prodigieuse. Il n'avait rien du technicien de bureau; son champ d'action préféré était le chantier. Toujours tôt levé, le premier à la tâche, il professait que le chef doit payer d'exemple. Dès qu'il se présentait un travail difficile, une réparation à faire de nuit, un transfert délicat, c'est lui qui allait diriger sur place les opérations. Et il le faisait avec un esprit de décision remarquable, voyant vite et juste quelles que soient les difficultés. Il avait un sens aigu de la technique ; il en connaissait toutes les possibilités et aussi toutes les mesures. "

Pour Keller, dont la soif d'apprendre reste grande, la direction d'une station ne peut être qu'une étape. Aussi, poursuit-il des études par cours et correspondance, pour développer son bagage professionnel. En 1931, il passe brillamment le concours d'ingénieur des travaux. Grâce à cette réussite, il peut revenir à l'activité qu'il préfère, celle de l'entretien des lignes. Son rang de sortie l'autorise à se montrer ambitieux. Il demande donc, et obtient facilement, le poste de chef de Centre de relève de dérangements à Paris, fonction qu'il conservera jusqu'à son arrestation. C'est là, à cette place de responsable d'un service en plein essor, qu'il va donner la mesure de son dévouement et de ses compétences. L'initiative lui étant laissée, il montre ses talents d'organisateur en dotant ses équipes de moyens de transport et d'outillage modernes qui révolutionnent les méthodes traditionnelles. Mais ce qui marquera le plus ce service de pointe, c'est l'esprit de corps, et d'abnégation dans la conscience professionnelle, que Robert Keller insufflera à son personnel, esprit qui apparaîtra même comme une mystique de l'entretien des réseaux. Dur, intransigeant dans l'accomplissement des tâches, aussi bien pour les autres que pour lui-même, il paye toujours de sa personne. Infatigable, adroit, excellent technicien autant manuel qu'intellectuel, il n'hésite jamais à affronter le premier le risque qui survient. Comme son naturel demeure en toutes circonstances gai, chaleureux dans les rapports avec ses subordonnés, et surtout profondément humain, il est aveuglément suivi par les équipes dont il obtient un rendement exceptionnel. C'est cette entente, cette complicité pourrait-on dire, qui sera l'élément essentiel de la réalisation de la Source K, car le moment venu, Keller n'aura que l'embarras du choix pour constituer son groupe d'action.

De 1932 à 1939, le service de relève des dérangements va se développer d'une façon considérable en raison de l'extension du réseau de câbles à grande distance, dont les principaux partent de Paris. Mais la déclaration de guerre au début septembre modifie la physionomie du Centre puisque le personnel est mobilisé en bloc à son poste et qu'une escouade de techniciens de l'industrie privée, affectés spéciaux, vient grossir les effectifs. Cette conjoncture nouvelle oblige Robert Keller à reformer des équipes différemment structurées, et à les répartir suivant le besoin des armées.

Le temps de la " drôle de guerre ", de septembre 1939 à mai 1940, permet un rodage soigné du nouveau dispositif qui s'affirme particulièrement efficace.

Le déclenchement de l'offensive allemande montre que l'outil formé par Keller est remarquablement au point, car tous les dérangements, et ils furent nombreux, causés par faits de guerre sont relevés et réparés en un temps record. Chaque fois que l'un d'eux revêt un caractère particulier de gravité, soit par son importance stratégique, soit par les dégâts occasionnés, le chef de Centre est sur place. L'un de ses meilleurs responsables d'équipe s'exclamera même en le voyant arriver à la Ferté-sous-Jouarre sur un chantier à peine ouvert : " Ce n'est pas possible ! vous avez le don d'ubiquité ! "

Lorsque, le 16 mai 1940, le câble Paris-Lille 1, vital pour le Haut Commandement, est sérieusement endommagé par une bombe, un peu au-delà de Péronne, Robert Keller dirige lui-même les travaux de réparation. C'est là que nous l'avons vu œuvrer en ce début de chapitre. C'est à la suite de son comportement à cette occasion que la citation suivante lui sera décernée par le Général commandant les Transmissions au G.Q.G. :

Ordres n° 4 du 31 mai 1940
citant à l'ordre du Régiment le Sous-Chef de première classe de télégraphie militaire des L.S.G.D., groupement 956/1 : Keller Robert.

" Chargé de réparer un câble souterrain très important dans la région de Péronne, au moment de l'avance de l'ennemi, a fait preuve d'un courage exemplaire et s'est montré un remarquable entraîneur d'hommes. A assuré sous le bombardement le repli de son personnel et de son matériel, en présence d'un parti ennemi, bien que la route de retraite ait été coupée par rupture d'un pont. A été lui-même contusionné dans la voiture, renversée par l'explosion du dispositif de mine. "

Parmi l'équipe de Péronne, figuraient deux hommes dont il convient de retenir les noms : Guillou et Matheron. Ce jour-là, ils eurent l'un et l'autre la confirmation qu'ils pouvaient suivre leur chef en toutes circonstances.

Dans les chapitres précédents, à propos des écoutes microphoniques d'Alger, nous avons tenté d'expliquer très sommairement quel rôle joua le S.R. avant et pendant la guerre de 1939, et quelle fut son évolution après juin 1940, à partir de l'armistice. Les lecteurs qui voudraient se documenter davantage sur ce sujet pourront se reporter aux excellents ouvrages que nous citons en bibliographie. Tout comme l'affaire des écoutes d'Alger, la Source K trouve son origine dans la volonté des responsables du Deuxième Bureau de suivre de très près le cheminement de la politique allemande pour mieux la combattre. On a beaucoup ergoté sur les voies tortueuses dans lesquelles s'engagèrent les chefs du S.R. après le cessez-le-feu, et certains chroniqueurs et historiens n'ont pas hésité à parler de double jeu. Ce jugement hâtif et sévère est complètement erroné. Si les apparences ont pu quelquefois paraître abonder dans ce sens, les faits, eux, demeurent et s'inscrivent à leur juste place dans le contexte historique. Pour comprendre la démarche des dirigeants de notre Service de Renseignements, il faut se replacer dans le sillage des événements, et on a vu précédemment, à propos des postes T.R. créés par le capitaine Paul Paillole, comment le colonel Rivet et le lieutenant-colonel d'Alès parvinrent à maintenir l'existence de leurs services, malgré l'avis contraire de Pierre Laval, et l'opposition des Allemands. Ce qui a beaucoup nui à l'image du S.R. de cette époque, c'est l'existence de relations, et d'une apparente dépendance, avec le gouvernement de Vichy. Mais c'était là le tribut payé pour le maintien d'une organisation structurée, capable de centraliser et de répartir au mieux des intérêts de la lutte contre l'occupant la masse de renseignements qu'elle parvenait à recueillir. Si quelques esprits malveillants ont toujours mis en doute l'attitude patriotique des gens du S.R., les Allemands eux ne s'y trompèrent pas qui envoyèrent à leurs trousses les limiers de la Gestapo. Et la longue liste des agents arrêtés, déportés, exécutés, ou massacrés sur place, témoigne au monument-souvenir de Ramatuelle (Var) que ce combat-là ne fut pas moins valeureux, ni moins sanglant que les autres.

Il convient de garder présent à l'esprit que le S.R. fut, dès juin 1940, la première organisation qui recensa le maximum d'informations sur les plans et projets nazis, afin de les diriger sur l'Angleterre. Plusieurs sortes de liaisons fonctionnaient avec l'I.S. ; d'abord par radio grâce au poste " Olga " maintenu en service durant de longs mois, puis par les ambassades du Canada et des États-Unis, par la valise diplomatique de Lisbonne, enfin par les nombreux agents séjournant en Suisse, en Suède, en Espagne, et dans plusieurs pays demeurés eux aussi à l'écart du conflit. C'est ainsi que les Britanniques connurent l'ordre de bataille allemand et italien en France, qu'ils suivirent les préparatifs du plan " Lion de mer " concernant l'invasion prévue outre-Manche ; qu'ils furent informés sur les fabrications de guerre commandées en zone occupée, sur les intentions stratégiques d'Hitler, etc. On peut dire que l'action du S.R. préfigura celle de la Résistance qui allait s'affirmer avec l'implantation des réseaux, et la naissance des organisations clandestines.

Après la suspension d'armes, les termes du cessez-le-feu avaient, on l'a vu précédemment, permis au gouvernement de Vichy le maintien d'une troupe dite " armée d'armistice ". Les effectifs de celle-ci étant limités, il s'était ensuivi une compression importante des cadres. Un grand nombre d'officiers retournèrent à la vie civile ; certains d'entre eux furent recyclés dans les organismes d'État ou les grandes administrations. C'est dans l'application de ces mesures de reclassement qu'un accord intervint entre l'État-Major de l'Armée et la direction des P.T.T. Celle-ci accepta en effet d'intégrer dans ses bureaux l'ensemble des Services d'Études et d'Exploitation de la Télégraphie militaire. L'une des conséquences de ce pacte fut l'arrivée à la Recherche technique d'un officier du Génie-transmissions : le capitaine Combaux, ancien de " Sup-Elec " et de Polytechnique.

Quelque temps après son affectation, le capitaine Combaux rencontra par hasard l'un de ses anciens camarades de promotion resté en liaison avec certains dirigeants du S.R. Lequel des deux parla le premier des possibilités offertes par les écoutes téléphoniques pour espionner l'occupant ? Il semble que l'idée en revienne à Combaux. Ce qui est sûr, c'est que peu après cette conversation, celui-ci eut un long entretien avec le capitaine Simoneau qui lui demanda d'étudier sérieusement un projet allant dans ce sens. A ce moment, Simoneau était l'adjoint du lieutenant-colonel de Villeneuve qui commandait le poste P 2 du S.R. implanté à Vichy même sous couverture d'un cabinet médical, puisque la villa qui l'abritait boulevard des États-Unis appartenait à un médecin : le docteur Briot. L'activité de P 2 fut extrêmement importante, tant par le nombre et la qualité des agents sous son contrôle que par la valeur des informations recueillies, mais nous ne pouvons l'évoquer ici car elle déborde trop largement notre sujet. Nous renvoyons le lecteur que cela intéresserait aux ouvrages cités en bibliographie.

Ayant donc reçu le feu vert de Simoneau, et l'assurance d'une aide financière constante, Combaux se mit immédiatement en quête d'appuis et d'idées. Sa bonne fortune fut de trouver en M. René Sueur, ingénieur à la Direction des Recherches, un patriote courageux et intègre. C'est celui-ci qui, le premier, après avoir envisagé toutes les hypothèses, parla d'un " piquage sur câbles "

Avant d'aller plus avant dans le récit de la création de la Source K, il est nécessaire d'apporter plusieurs précisions techniques et historiques. Pour le grand public, les liaisons téléphoniques s'effectuent par les artères aériennes que l'on aperçoit le long des routes et des voies ferrées. Cela était vrai autrefois, mais ne l'est plus tout à fait de nos jours. Si, en effet, les lignes des abonnés et les circuits courts existent encore sous cet aspect, il y a bien longtemps que les circuits longs et les liaisons importantes passent par des câbles souterrains qui assurent une plus grande sûreté et une bien meilleure qualité de relations. Ces câbles, dont le diamètre varie de 7 à 9 centimètres, sont formés d'un nombre important de fils de cuivre groupés par " quarte ", soit quatre fils, ou par " paire ", deux fils. Un même câble est composé d'une ossature déterminée de quartes ou de paires. Ainsi, celui reliant Paris à Metz comportait en 1940: 94 quartes, soit 376 fils, tandis que le Paris-Strasbourg recelait 115 quartes et 12 paires, soit 484 fils. Ces fils se trouvent isolés un par un au papier spécial, puis placés sous enveloppe de plomb, laquelle est recouverte d'une armure d'acier. Tout cela est calculé, équilibré, de façon à éviter les mélanges de conversation, les bruits, et le brouillage. L'isolement, extrêmement élevé, atteint plusieurs millions d'ohms. Le grand avantage du système par câbles est la sécurité totale qu'il procure ; son inconvénient réside dans un affaiblissement sérieux des conversations. Pour y remédier, indépendamment de la charge additionnelle d'inductance effectuée tous les 1 830 mètres, les techniciens ont été amenés à amplifier les communications tous les 60 ou 70 kilomètres environ en créant des centres d'amplification ou stations de répéteurs. En France, au début de la guerre, on comptait une centaine de ces stations pour couvrir les 13 000 kilomètres de câbles à grande distance.

Dès leur arrivée sur notre territoire, au fur et à mesure de leur avance, les Allemands s'empressèrent de prendre possession du réseau français et s'ingénièrent à remettre en service les circuits qui avaient été endommagés ou détruits par la bataille et les bombardements, pour en faire bénéficier leurs liaisons de commandement. À cet effet, ils disposaient d'une nuée de techniciens et de spécialistes, préparés de longue date à cette tâche, fort bien documentés et dotés d'un matériel et d'un outillage dignes de l'organisation germanique. Un plan de contrôle des stations d'amplification avait été établi, et les différents postes, suivant leur importance, furent placés sous la surveillance vigilante d'agents des transmissions allemandes, quatre à six pour les plus petits, une douzaine pour ceux de conséquence.

En application du plan d'occupation des secteurs et bâtiments stratégiques de la capitale, les centraux durent également accepter la présence de contrôleurs ennemis, et une Direction des Lignes à Grande Distance, appelée " Feldschalt-Abteilung Z. b. V2 ", s'installa à Paris au 97 avenue des Champs-Elysées. Elle disposait d'un grand nombre d'équipes, de services divers, d'un parc automobile considérable, et de camions-ateliers. Sa première décision fut de fortifier les stations de répéteurs. A cet effet, les fenêtres et les portes reçurent un blindage ; des barbelés et des chevaux de frises isolèrent les clôtures ; des guérites et des baraquements furent placés à l'extérieur du terrain protégé afin d'accueillir les sections de garde qui patrouillaient tout autour jour et nuit. Dès leur reprise d'activité, les techniciens français se trouvèrent tous placés sous le contrôle direct de leurs collègues allemands qui les " marquaient " individuellement, épiant leurs moindres gestes. Des représentants de la police militaire, affectés dans chaque poste, supervisaient cette surveillance constante. Et comme toujours dans l'organisation hitlérienne, des agents de la Gestapo étaient mêlés aux hommes appartenant à la " Feldschalt-Abteilung ". Ce luxe de précautions montre l'importance que les Allemands accordaient aux liaisons par câbles à grande distance. On en comprendra mieux les raisons en apprenant à quelle utilisation ils les destinaient.

Dès les premiers jours de leur arrivée, les occupants avaient exprimé leur volonté de voir tous les services des transmissions et communications passer sous le contrôle total de la Wehrmacht. La Direction des P.T.T. mena alors une délicate bataille diplomatique pour empêcher cette mesure qui aurait placé les postiers sous l'autorité des Allemands. Déjà ces derniers avaient diffusé un papier, sorte d'engagement, réclamant de chaque membre du personnel sa signature pour " reconnaître travailler au profit de l'armée allemande ". Ce texte faisait miroiter tous les avantages qui ne manqueraient pas de résulter, pour les agents de l'administration, d'un semblable contrat. Devant l'hostilité des responsables des P.T.T., les forces d'occupation, soucieuses de ménager la susceptibilité française suivant les ordres qu'elles avaient reçus dans le cadre des projets de collaboration envisagés à Berlin, n'insistèrent pas, et ce plan d'intégration fut abandonné. Comme on vient de le voir, l'organisation mise en place par la " Feldschalt-Abteilung " n'en constituait pas moins une mainmise complète sur le réseau des communications à longue distance.

Rentré à Paris aussitôt après l'affaire de Péronne évoquée plus haut, Robert Keller organise l'évacuation du matériel de son service. Devant l'approche de l'ennemi, les ordres sont parvenus de mettre à l'abri l'équipement de valeur. Le 12 juin 1940, cette tâche est accomplie et les techniciens attendent avec anxiété la dernière directive qui doit annoncer que l'heure est venue de détruire les installations, afin qu'elles ne tombent pas intactes aux mains des Allemands. Mais peu avant minuit, c'est une tout autre consigne qui arrive : le général Dentz, gouverneur militaire de Paris, déclare la capitale française " ville ouverte " ; en conséquence, il est interdit d'opérer la moindre destruction. Cette décision, qui relève peut-être de considérations politiques ou de louables sentiments, est ressentie par Keller comme une sorte d'abandon, de démission devant la lutte. C'est également l'avis de son ami et collègue l'Ingénieur Simon. Aussi dans la nuit, dans un Paris complètement désert, les deux hommes, munis de l'outillage voulu, sillonnent les rues avec leur camionnette, allant de poste en poste pour saboter les principaux câbles partant de Paris. À la pointe du jour, leur tâche accomplie, Keller et Simon partent rejoindre leurs services repliés sur la Loire. Cet acte de désobéissance fut certainement l'une des premières manifestations de résistance dans la capitale française.

Ce 13 juin 1940, alors que le gouvernement a quitté Paris depuis 3 jours, et que dans son sillage toutes les autorités ont fui, les rares habitants qui ne se sont pas rués sur les routes de l'exode, lisent sur les panneaux d'affichage l'avis les informant que leur ville ne sera pas défendue.

À 3 h 30 du matin, le 14, deux motocyclistes allemands débouchent sur la place de la République. Deux heures plus tard, les premières unités de la Wehrmacht occupent la Gare du Nord. L'arme à la bretelle, les soldats du Reich investissent les bâtiments publics et les grands hôtels. À 8 h 30, symboliquement, une escouade motocycliste passe sous l'Arc de Triomphe. La Ville Lumière s'éteint pour entrer dans une longue nuit qui va durer 4 ans.

Le 22 juin, 8 jours après, au nom de la France vaincue, le général Huntziger signe l'armistice.

CHAPITRE IV

RÉALISATION DE LA STATION D'ÉCOUTE DE NOISY-LE-GRAND

Le 20 juillet 1940, les services d'entretien des lignes souterraines à grande distance regagnent Paris. L'accord passé entre l'administration des P.T.T. et les autorités d'occupation prévoit la reprise en main par les techniciens français, sous contrôle allemand, de l'ensemble du réseau, à l'exception des territoires intégrés au Reich, ou rattachés au protectorat du gauleiter nommé en Belgique.

Robert Keller retrouve donc son poste et ses responsabilités. Ses équipes conservent leur ancienne structure, mais doivent supporter l'incorporation d'un ou deux pionniers allemands par groupe. Durant plusieurs mois, la tâche essentielle consiste en une réfection rapide des grands circuits. Keller, qui nourrit déjà certains projets, veille à la bonne exécution des travaux. Il stimule si bien ses hommes que peu à peu la surveillance se relâche et qu'il parvient à visiter ses chantiers sans être flanqué de ses indésirables accompagnateurs. Bientôt même, les équipes d'urgence ne vont plus avoir d'observateurs à leurs côtés lors des interventions.

C'est au cours de ces quelques mois que Robert Keller établit un plan d'action avec schéma visant à neutraliser le réseau des lignes souterraines à grande distance. On ignore tout des liaisons qu'il eut à cette époque, car il a emporté ce secret dans sa mort, mais ce qui est certain, c'est que ce plan parvint en Angleterre puisqu'il figurait parmi les archives du B.C.R.A. Minutieusement rédigé, il montrait comment, en quelques heures, on pouvait bloquer tous les circuits, et isoler téléphoniquement les centres vitaux du commandement allemand. Ce projet, conçu dans le cadre d'un débarquement allié, aurait été d'une importance capitale en juin 1944 si son auteur avait encore été là pour le faire appliquer. Mais la discrétion, bien compréhensive, dont Robert Keller fit preuve, ne permit à aucun de ses camarades de pouvoir l'utiliser.

Devenu, comme on l'a vu plus haut, représentant du S.R. au sein de la Direction des Recherches et du Contrôle technique des P.T.T., le capitaine Combaux s'est assuré le concours de M. Sueur, ingénieur de ce service. Les deux hommes ont longuement réfléchi sur les moyens à mettre en œuvre pour capter les conversations allemandes qui passent par les câbles à grande distance. Sécurisés par l'important dispositif qui contrôle les circuits, les occupants les utilisent en exclusivité pour leurs liaisons avec le Reich. Les lignes : Paris - Reims - Verdun - Metz, reliée à Sarrebruck, et Paris - Châlons - Nancy - Sarrebourg - Strasbourg reliée à Appenweier, sont particulièrement surveillées puisqu'elles mettent en relations toutes les sphères des autorités d'occupation avec leurs hiérarchies de Berlin. Combaux et Sueur savent bien que surprendre les communications qui s'échangent sur ces câbles prioritaires permettrait de percer le secret des plans allemands, et par là même de leur porter un terrible coup en faisant bénéficier les Alliés de ces informations. Seulement atteindre les circuits par les voies normales relève de l'utopie. Tous les postes d'amplification, toutes les stations de répéteurs, sont, ainsi qu'on l'a montré précédemment, placés sous une surveillance sévère. Les vérificateurs français qui en assurent le fonctionnement ne peuvent faire le moindre geste sans éveiller l'attention des techniciens allemands qui les doublent. La seule et unique possibilité qui existe, mais combien illusoire et insensée dans sa réalisation, c'est celle avancée par M. Sueur : le " piquage sauvage sur câbles ".

Pourtant, aussi téméraire et extravagant qu'il soit, c'est à ce projet que s'attaquent les deux hommes. Sur le papier, son exécution ne paraît pas insurmontable. Il faut préparer des amplificateurs spéciaux à grande impédance d'entrée qui puissent être insérés dans les circuits sans modifier les impulsions des stations de mesure. Les câbles étant en effet équilibrés en constantes électriques fixes, la moindre variation est facilement décelable. Or, dans le plan établi par Sueur, il conviendrait d'introduire sur la ligne des appareils et un métrage de câble les reliant au circuit. Un tel branchement présente de gros risques car il entraînerait sûrement une modification des indices sur les mesures habituelles ; à moins que les appareils espions ne soient appropriés avec une précision rigoureuse. C'est un premier obstacle, mais il peut être franchi grâce à la haute compétence des spécialistes. Le second palier du projet consiste à louer au plus près du lieu de dérivation prévu une habitation discrète dans laquelle on pourrait placer les têtes et les amorces de câble ainsi que les amplificateurs d'écoutes. C'est le point qui présente le moins de difficultés, encore que rechercher une maison libre, présentant des garanties de tranquillité et de sécurité, sur le parcours des lignes, n'apparaisse pas aussi simple que cela.

Mais ces deux premiers volets de l'opération imaginée par Sueur et Combaux ne sont qu'un aimable enfantillage en regard de ce que représente le dernier, car il s'agit maintenant d'intervenir sur le câble lui-même. A partir de là, on entre dans une phase du projet qui semble irréalisable. Il faudrait, en effet, en dépit de la surveillance allemande, ouvrir des fouilles sur la ligne, ce qui peut déjà demander plusieurs jours, creuser une tranchée préparatoire au niveau de la dérivation, sortir du pavillon loué les amorces préalablement apprêtées, accéder au câble en service, l'ouvrir, dénuder les fils un par un et sélectionner sans erreur ceux des circuits à mettre en écoute, les couper, les dériver, puis rétablir vivement le contact afin que l'opération ne cause pas un trop long dérangement susceptible d'intriguer les techniciens allemands ; ensuite remettre tout en place et refermer les fouilles. Un travail aussi périlleux, comportant tant de risques, qui pourrait le faire ?

Ceux qui tenteraient de l'entreprendre devraient être des hommes aux nerfs d'acier, aux capacités professionnelles affirmées, connaissant parfaitement le schéma des grands circuits et leurs particularités, doués d'une audace hors du commun, et animés d'un esprit patriotique poussé jusqu'à l'abnégation. De plus, il ne pourrait s'agir que d'une équipe soudée, habituée à travailler en harmonie et confiance, dirigée par un responsable lucide aux compétences certaines, capable de maîtriser les impondérables.

Enthousiaste et sceptique à la fois, le capitaine Combaux posa la question :

- Un tel chef d'équipe existe-t-il seulement ?

- Oui, répondit M. Sueur, je le connais, c'est l'Ingénieur Robert Keller.

C'est dans les premiers jours de septembre 1941, la date est imprécise, que les deux instigateurs de ce projet extraordinaire le soumettent à Keller. L'entrevue a lieu dans le bureau de M. Sueur, rue Bertrand. Cet entretien mémorable mérite d'être relaté par l'un de ses participants. Ecoutons donc le capitaine Combaux nous en faire le récit :

" Je posai le problème; M. Sueur développa la solution technique. Robert Keller écoutait et approuvait. J'étais plus ému que je n'aurais voulu le paraître lorsque je m'adressai à lui pour insister une dernière fois, avant la décision finale, sur les dangers de l'aventure. J'étais officier; le risque de guerre faisait partie de mon métier. Je pouvais sentir au-dessus de moi des chefs militaires qui surveilleraient de loin le combat que nous allions livrer. Il n'en était pas de même pour mes compagnons. Ils devaient agir à l'insu de leurs supérieurs hiérarchiques; quelque envie que nous en ayons eue, nous avions le devoir de ne point compromettre dans une affaire aussi grave le Directeur des Télécommunications, dont nous connaissions les bons sentiments, mais qui avait la lourde charge de défendre devant l'occupant l'ensemble de nos services. Robert Keller avait, plus que tout autre, des raisons d'hésiter. Il songeait à sa femme et à ses quatre enfants. Il pouvait, sans déshonneur, rejeter une entreprise aussi téméraire, et dans laquelle il allait courir, en raison même de ses fonctions, les risques les plus graves. Il accepta cependant. Il fit avec résolution le premier pas sur la route fatale qui allait le mener au supplice... Il nous dit tout de suite qu'il avait derrière lui une équipe sur laquelle il pouvait compter, prête à braver tous les dangers pourvu que cela soit contre l'ennemi et pour la France. Le vérificateur Lobreau, les chefs d'équipe Laurent Matheron et Pierre Guillou étaient de ceux-là. Ils l'avaient suivi et assisté au cours de la première campagne de France. Ils allaient être auprès de lui, devant un danger considérablement accru, et avec la même fidélité.

Sur Robert Keller, en vérité, reposait le succès ou l'échec de l'entreprise. Si Sueur pouvait se charger de l'étude et de la réalisation des amplificateurs, si je pouvais régler l'acquisition du local et les questions d'exploitation, lui seul était capable de réaliser l'essentiel, d'accomplir ce tour de force incroyable que représentait le travail sur câble... "

Que Robert Keller eût refusé à cet instant les propositions de ses interlocuteurs, et la Source K serait demeurée à l'état de projet, car aucun technicien des P.T.T. ne réunissait alors ni les compétences ni les qualités requises. Pas un ne possédait suffisamment d'ascendant et n'inspirait assez la confiance pour entraîner une équipe de spécialistes dans cette voie périlleuse.

Et ceux qui au S.R. choisirent l'initiale K de Keller pour désigner la source de renseignements vitaux qui leur parvinrent par ce canal ne pouvaient mieux montrer que c'est à cet homme héroïque qu'ils durent la somme d'informations sensationnelles dont ils firent bénéficier les Alliés.

L'acceptation de Robert Keller déclenche le démarrage de l'opération. Sueur effectue une étude très poussée pour déterminer le nombre d'amplificateurs nécessaires. Il parvient à la conclusion qu'il faut en prévoir un minimum de 6. Leur fabrication délicate, et le coût élevé de celle-ci, posent un premier problème. Un habile travail d'approche permet toutefois à l'ingénieur d'acquérir la complicité active du chef des laboratoires de la Société anonyme de télécommunications, société privée, qui travaille exclusivement pour les P.T.T. M. Lebedinski, russe d'origine, mais naturalisé français, accepte en effet spontanément de faire construire dans les ateliers de son entreprise repliée à Montluçon les pièces détachées des appareils conçus par M. Sueur. Grâce aux camions qui font la navette entre l'usine et les entrepôts demeurés en zone occupée, les éléments d'amplificateurs passeront sans problèmes la ligne de démarcation. De son côté, le capitaine Combaux règle la question des fonds nécessaires à une telle opération. Doté par les soins du S.R. d'un laissez-passer permanent, il se déplace à volonté entre les deux zones ; ce qui lui permet de recevoir du capitaine Simoneau au cours de ses voyages tout l'argent indispensable à la mise sur pied du projet. Dans le même temps, le poste P 2 du S.R. fait diligence pour recruter et former des opérateurs valables. Tâche ardue assurément car ceux-ci doivent parler, et surtout parfaitement comprendre la langue allemande, y compris dans les variations de la conversation courante. Il leur faut également posséder le sens de l'initiative et l'instinct de débrouillardise, vitaux pour leur travail et leur sécurité. Enfin, il va de soi que pour noter tout ce qu'ils entendront, il leur est indispensable d'avoir une parfaite maîtrise de la sténo, et de connaître les structures de fonctionnement des services du Reich.

Le premier opérateur envoyé à Combaux par Simoneau arrive à Paris le 5 mars 1942 ; c'est le sergent-chef Edouard Jung. Ayant suivi les cours accélérés du centre d'instruction clandestin du S.R., connaissant parfaitement l'organigramme de la Wehrmacht et les noms des principaux officiers des différents services fonctionnant à Paris, c'est un habile spécialiste des transmissions, Alsacien de naissance, que Simoneau a eu la chance de pouvoir récupérer. Nanti de pièces d'identité irréprochables, il est aussitôt dirigé sur la Compagnie d'Assurances " La Nationale " où le sous-directeur M. Grimpel et l'agent général pour la région parisienne, M. Lionel Levavasseur, lui fournissent la carte accréditive d'inspecteur qui lui assurera une couverture de premier ordre.

Quelques jours plus tard, Jung parvient à repérer un pavillon libre sur le parcours du câble dans la Grande Rue de Noisy-le-Grand. Après quelques démarches, il en obtient la location que Combaux s'empresse de régler. Située à moins de 6 mètres de la ligne, cette petite maison offre toutes garanties par son isolement, et son sous-sol surplombe de peu la route nationale sous laquelle court le câble Paris-Metz. Sans perdre de temps, Edouard Jung s'y installe, complétant l'aménagement sommaire laissé par le propriétaire de quelques meubles ramenés du marché aux puces de Montreuil. A peine sur place, sous prétexte de fuites dans les canalisations d'écoulement, il creuse une tranchée jusqu'à la haie de clôture bordant la route nationale, puis le mur du sous-sol est percé afin de laisser le passage à une gaine de protection. Le 6 avril 1942, tout est prêt pour recevoir le matériel d'écoute. Trois jours après, M. Lebedinski fait livrer les amplificateurs que M. Sueur transporte aussitôt au pavillon ; les têtes de câble et les amorces suivent. Il ne reste plus sur place qu'à procéder au montage de tout cet équipement en attente de branchement.

Le 10 avril, c'est chose faite ; la première phase de l'opération est terminée.

Pendant la durée de ces préparatifs, Robert Keller n'est pas resté inactif. Après un minutieux examen des schémas et un relevé de la zone choisie pour la dérivation, il a mis au point le procédé d'attaque du câble et réuni l'outillage le plus adapté à cette intervention. Puis, après mûre réflexion, il a choisi les hommes lui paraissant les plus qualifiés et les plus audacieux pour entreprendre un travail aussi difficile. A chacun d'eux, il a soumis le plan de l'affaire en insistant sur les risques qu'elle comporte. Sûr de leur fidèle discrétion, quelle que soit la décision prise, il leur a demandé de réfléchir avant de donner leur réponse. Mais celle-ci ne s'est pas fait attendre et, l'un après l'autre, les six compagnons qu'il a sollicités sont venus lui dire qu'ils étaient prêts à le suivre dans cette action dont ils savent mieux que personne qu'elle risque de les entraîner sur un mortel chemin.

Les affiches collées sur les panneaux de service dans chaque atelier, dans chaque centre, sont à cet égard éloquentes. L'administration militaire allemande prévient en effet que : " Tout endommagement des moyens de transmission sera puni de la peine de mort. " Malgré cette menace, dont ils savent bien qu'elle n'est pas formulée à la légère, les hommes choisis par Keller n'hésitent pas. Et aujourd'hui, l'on ne sait pas ce qu'il convient d'admirer le plus : de cette confiance totale montrée vis-à-vis d'un chef estimé mais téméraire, ou de ce tranquille courage patriotique bien dans la tradition de l'engagement résistant.

Le 2 Avril, l'équipe formée par Robert Keller est constituée. Elle comprend :

Les vérificateurs : Lobreau du centre Paris-Saint-Amand, et Fugier du centre de La Ferté-sous-Jouarre.

Les techniciens sur ligne : Pierre Guillou, Laurent Matheron, Abscheidt et Levasseur.

Dans le plan prévu par Keller, chacun de ces spécialistes aura un rôle important à jouer pour lequel, en dehors des compétences professionnel-les, l'audace et le sang-froid ne devront pas faire défaut. Ce plan, il faut maintenant l'exécuter.

Le 15 Avril 1942, Robert Keller crée un défaut artificiel sur le câble Paris-Metz. La " Feldschalt-Abteilung " saisit le service de dérange-ment des lignes souterraines à grande distance d'une énergique réclamation, car deux circuits sont interrompus. C'est bien ce qu'espérait Robert Keller qui, nanti d'une autorisation de travaux en bonne et due forme signée par l'administration, regroupe son équipe et part à la recherche du point de rupture. Naturellement, celui-ci est découvert à Noisy-le-Grand, en face du pavillon loué par Edouard Jung.

Le 16 au matin, les fouilles sont entreprises sur le trajet du câble. Afin de donner le change à d'éventuels curieux, deux tranchées sont ouvertes à côté de celle dans laquelle la dérivation doit être effectuée. Le 17, en fin de matinée, un technicien allemand vient sur place s'informer de l'état des travaux. Satisfait de la célérité déployée par les spécialistes français et des réponses rassurantes qui lui sont faites, il repart aussitôt. Keller a décidé, pour des raisons de sécurité, que l'intervention sur le câble se fera de nuit, et il en a informé Combaux. Dans la soirée du 18, ce dernier vient rejoindre l'équipe sur le chantier. Une tente d'intempérie a été disposée au-dessus de la fouille centrale afin de masquer un peu les travaux, et de filtrer l'éclairage dispensé par les lanternes ; des lueurs trop vives pouvant provoquer une réaction des patrouilles allemandes obnubilées par les consignes sévères du camouflage lumineux. Un peu avant 21 heures, Keller, Guillou et Matheron descendent dans la tranchée et s'attaquent au câble. Sitôt la gaine de plomb mise à jour, Keller se porte sur la ligne de service et donne l'ordre aux deux vérificateurs des stations de répéteurs encadrantes : Lobreau à Paris-Saint-Amand, et Fugier à La Ferté-sous-Jouarre, de retirer un à un chaque circuit de l'exploitation durant le temps nécessaire à sa coupure et à sa dérivation. C'est ce que font sans hésiter les deux hommes, sous les yeux mêmes des techniciens allemands, en prétextant un contrôle des mesures. Pour eux, la nuit va être longue car ils vont devoir agir avec une apparente routine désinvolte devant leurs surveillants, tout en portant une extrême attention aux directives précises que leur transmettra Keller. Aucune erreur ne leur est permise, car elle se répercuterait aussitôt dans les autres centres d'amplificateurs dont le personnel a été laissé en dehors de l'action.

Dans la fosse, penchés sur leur ouvrage, les trois hommes travaillent dans un silence tendu. Keller sélectionne les fils, ne quittant pratiquement pas le téléphone qui assure la liaison avec les vérificateurs, annonçant tranquillement les références du circuit à suspendre le temps de l'intervention. Guillou et Matheron, les mâchoires serrées, s'activent, mesurant leurs gestes rapides. Ils coupent, décapent, épissurent, sou-dent, les mains plongées dans l'inextricable amas de conducteurs, s'arrêtant un bref instant pour essuyer la sueur, due à l'effort et à la l'émotion, qui perle à leur front. Sur la chaussée, Combaux feint de s'affairer à quelque tâche urgente, veillant à ce que les lueurs qui filtrent de la tente mal jointe n'alertent pas les servants d'une batterie de D.C.A. de la Wehrmacht située à moins de 300 mètres en amont. De temps en temps, une estafette motocycliste allemande passe, contournant la barrière mobile du chantier, jetant un regard distrait sur les fouilles. Dans la tranchée, autour du câble, on s'affaire toujours sur le même rythme. Soudain, désastre ! une manœuvre un peu trop rapide entraîne une forte variation de la constante électrique de l'isolement. Au centre de Paris-Saint-Amand, Lobreau, la gorge sèche, voit l'aiguille de l'appareil de mesure battre la chamade. Un bref coup d'œil sur le côté lui montre les deux Allemands de service avachis sur leurs chaises, les paupières lourdes, aux prises avec le traditionnel coup de barre de l'après-minuit. Ils n'ont rien remarqué ; les minutes passent angoissantes pour le vérificateur qui devrait réagir, mais que sa complicité avec l'équipe maintient cloué sur son siège, le regard fixé sur le cadran témoin. Pourtant petit à petit, l'aiguille revient vers la zone de sécurité. Là-bas, sous la tente, Keller et Guillou se démènent pour rétablir l'isolement. Un quart d'heure encore, et Lobreau, avec le soulagement qu'on imagine, voit la tension revenir à son niveau habituel.

Trois heures du matin. Cela fait maintenant six heures que les trois postiers s'acharnent sur les fils; cinquante-cinq grands circuits sont déjà dérivés, mais Keller et ses deux camarades poursuivent leur travail. À La Ferté-sous-Jouarre, au poste de répéteur, Fugier, les mains rendues moites par l'énervemetyt, affecte le plus grand calme en déconnectant puis replaçant ses lignes sous le regard endormi de ses surveillants. Imperturbable dans la fosse, Keller continue de donner ses directives tout en refixant les isolants, cependant que Guillou et Matheron, tantôt accroupis, tantôt à genoux, les reins brûlants, endoloris par l'effort constant de recherche d'une meilleure position, maîtrisent leurs gestes, un peu plus gourds maintenant que la fatigue se fait sentir. Au-dessus d'eux, sur la route, Combaux, rongé par l'anxiété, sent les minutes devenir de plus en plus longues au fur et à mesure que le temps passe. En cette nuit froide d'avril, silencieuse, et lugubre sous la pâle clarté des candélabres qui diffusent une faible lumière bleutée, lui seul a tout loisir de laisser ses pensées s'égarer dans l'évocation du risque tout en écoutant les clochers de Noisy et de Neuilly de chaque côté de la Marne se renvoyer les heures si lentes à s'écouler. Ses trois compagnons, eux, tendus vers le but à atteindre, absorbés par leur difficile travail, ne connaissent pas en ce moment, et c'est heureux pour la réussite de l'opération, ce dangereux vagabondage de l'esprit.

Quatre heures vingt. Robert Keller replie le schéma qui lui a permis de sélectionner les circuits. Guillou et Matheron fignolent la dernière épissure. Le câble est regarni, puis calé soigneusement au niveau du piquage.

Quatre heures quarante. La dérivation est terminée. Les trois hommes remontent. Rapidement la fouille est comblée. L'aube se lève lorsque les dernières pelletées de terre égalisent le terrain.

Abrutis de fatigue dans la camionnette qui les ramène à Paris, les auteurs de cette extraordinaire opération demeurent silencieux. Réalisent-ils qu'ils viennent d'effectuer un véritable exploit ? 70 grands circuits ont été dérivés, parmi lesquels ceux qui assurent les liaisons de la Kriegsmarine, de la Luftwaffe, de la Wehrmacht, et de la Gestapo, entre Paris et Berlin ! Jamais aucun service d'espionnage n'avait rêvé pouvoir bénéficier d'une telle source !

La dérivation étant effectuée, c'est maintenant à M. Sueur qu'il appartient de mettre la table d'écoute en service. Prévenu par le capitaine Combaux de la réussite de l'opération, il arrive aux premières heures de la matinée du 19 avril au pavillon de Noisy, accompagné d'un fidèle ami, spécialiste des Transmissions de l'État, M. Deguingamp auquel il accorde toute confiance. Immédiatement, ils se mettent en devoir de procéder aux raccordements. Laissés en attente, les fils qui s'épanouissent sur des appareils appelés " têtes de câble " vont être reliés aux amplificateurs, puis les postes d'écoute sont à leur tour branchés. Lorsque Édouard Jung, informé par Combaux, se présente, tout est pratiquement prêt à fonctionner. Avec une infinie prudence, les deux techniciens effectuent les premiers essais. On a choisi le moment où Lobreau et Fugier auront repris leur service afin qu'ils puissent veiller, chacun dans leur centre, sur les mesureurs de tension. Mais tout va bien, le travail accompli par Keller, Guillou, et Matheron ne recèle aucune imperfection. Jung peut commencer ses longues factions ; la Source K est opérationnelle !

C'est le 19 avril 1942 dans la soirée, que l'opérateur du S.R. enregistre les premières conversations ; mais c'est vraiment à partir du 20 que l'écoute porte ses fruits. En cette seule journée, Edouard Jung intercepte plus de 60 communications. L'importance du trafic l'oblige alors à sélectionner parmi ce flot continu les circuits présentant le plus grand intérêt, et il se contente de relever les liaisons des armes – marine-aviation-armée de terre - avec le Haut Commandement de Berlin. Devant un pareil afflux, le capitaine Combaux réclame un second opérateur, et le S.R. choisit parmi les agents en stage M. Rocard, jeune licencié d'allemand, ancien lecteur dans une université d'Outre-Rhin. L'arrivée de ce deuxième spécialiste double bien sûr le nombre d'informations. Les deux hommes abattent une besogne écrasante. Aux heures d'écoute s'ajoute le temps passé à transcrire à l'encre sympathique, sur des lettres, rapports, ou contrats, les renseignements les plus importants ; ceux présentant un moindre intérêt sont acheminés irrégulièrement par porteur. À Combaux revient le soin d'organiser la transmission au poste P 2 du S.R. de toutes ces informations. Il parvient à assurer cette liaison et le passage de la ligne de démarcation grâce à un ambulant de la S.N.C.F. ; par la suite, il emploiera également un garçon des wagons-lits, puis un mécanicien de locomotive. Arrivés dans le service du capitaine Simoneau, les renseignements fournis par la Source K sont triés soigneusement. Ceux qui peuvent intéresser le gouvernement de Vichy et influencer sa politique vis-à-vis du Reich sont remis au colonel Rivet qui, après les avoir analysés minutieusement, décide ou non de leur envoi au général Revers, chef d'État-Major de Darlan. Mais les plus vitaux, ceux qui fournissent des indications précieuses sur les projets allemands, ainsi que ceux qui font état de la situation militaire et de l'évolution de la stratégie du Haut Commandement, passent directement du S.R. à l'I.S. par les liaisons " Olga ", ou par les liaisons radio de l'équipe du commandant Bertrand, ou encore par les postes de Berne et de Lisbonne.

Afin que leur origine ne puisse être décelée, les rapports émanant de la Source K subissent par le poste P 2 un démarquage avant leur transmission à l'échelon supérieur. Cette précaution interdit une remontée à contresens de la filière, et elle est d'autant plus facile à assurer qu'il ne peut y avoir de retours par cette voie-là. Pour compléter la sécurité, un cloisonnement rigoureux verrouille les maillons de la chaîne par groupes de deux à quatre unités. Ainsi les opérateurs n'ont qu'un seul interlocuteur : Combaux, mais les techniciens des P.T.T., mis à part Sueur et Keller, ne le connaissent pas. Parallèlement, les agents de liaison ignorent tout des postiers. En fait, le pivot de l'affaire est le capitaine Combaux ; en cas d'intervention ennemie, c'est donc lui qu'il convient de protéger. Robert Keller l'a parfaitement compris, et il s'y emploiera le moment venu.

Devant les résultats inespérés des écoutes sur le câble Paris-Metz, Sueur, Combaux, et Keller envisagent de réaliser la même opération sur le Paris-Strasbourg. Une étude fouillée des grands circuits a montré que les liaisons téléphoniques allemandes empruntent également ce canal. En juillet 1942, Robert Keller présente à ses deux amis le schéma de la dérivation à entreprendre. Entre-temps, un troisième opérateur formé par le S.R. a été mis à la disposition de la Source K par le poste P 2. Il s'agit d'un jeune Alsacien : Prosper Riss, qui reçoit également une couverture d'inspecteur d'assurances de " La Nationale ". Combaux le charge de rechercher un pavillon libre sur le parcours de la ligne souterraine. Il en trouve bientôt un à Livry-Gargan dans lequel il s'installe aussitôt. Sur la demande de Sueur, M. Lebedinski commande les pièces détachées nécessaires au montage de nouveaux amplificateurs, tandis que Pierre Guillou, promu depuis peu au grade de chef d'équipe, délimite sur place le tracé de la tranchée de jonction.

Fin Août, l'aménagement du local est terminé ; il ne reste plus qu'à mettre en place les amplificateurs et à effectueur... la dérivation.

Cependant à Noisy-le-Grand, le climat se détériore. Les Allemands ont décidé d'implanter une forte unité à l'Est de Paris et, dans cette perspective, un détachement précurseur sillonne la bourgade afin de rechercher de nouveaux cantonnements. Une vaste opération de réquisition de locaux, de maisons, de chambres commence, au grand dam des Noiséens furieux. Dans le quartier où se trouve situé le pavillon des écoutes, la grogne s'affirme particulièrement, et plusieurs réclamations parviennent à la Mairie pour signaler à la commission de recensement qu'au lieu de " vouloir imposer à de braves Français l'hébergement d'officiers allemands, elle ferait mieux de s'intéresser aux individus suspects, vivant d'on ne sait quoi, qui hantent un pavillon même pas trop meublé ".

À ces protestations s'ajoutent des commérages de quartier qui évoquent l'activité d'espions... allemands ! Nous sommes à la mi-septembre, et les ragots prolifèrent de plus en plus.

Prévenu par Édouard Jung, le capitaine Combaux, s'inspirant de la règle des services secrets : " la sécurité prime tout ", décide alors le repli immédiat de la station clandestine.

Dans la nuit du 16 au 17 septembre, Robert Keller, Pierre Guillou, et Laurent Matheron, démontent toute l'installation, colmatent les têtes de câble, et font disparaître toute trace de la dérivation. Le lendemain, M. Sueur et Deguingamp viennent récupérer les amplificateurs qu'ils transportent à Livry-Gargan. Le 18 au soir, plus rien ne subsiste de cinq mois d'écoutes permanentes. Le petit pavillon de Noisy-le-Grand retourne à l'anonymat, prêt à accueillir les indésirables locataires dont ses murs ont pourtant enregistré les conversations les plus secrètes de leurs dirigeants.

CHAPITRE V

LA DÉRIVATION DE LIVRY-GARGAN

BILAN DE LA SOURCE K

L'arrêt des écoutes à Noisy-le-Grand va précipiter la réalisation de la dérivation de Livry-Gargan. Le 27 septembre 1942, Robert Keller vient vérifier sur place l'état d'avancement des travaux à l'intérieur du pavillon loué par Prosper Riss, et repérer l'endroit exact où les fouilles doivent être entreprises. Fatigué par deux dures années de travail, sous-alimenté comme la majorité des Français, il éprouve quelque peine à faire face aux exigences de la Feldschalt-Abteilung qui réclame sans cesse sa présence pour l'extension de circuits de liaisons entre les nombreuses implantations des autorités d'occupation. Si on y ajoute ses démarches dans le cadre de son activité clandestine, on conçoit bien qu'il se sente assez surmené en cette fin d'été 1942.

À la fin du mois, au retour de l'un de ses voyages à Lyon pour ses contacts avec le S.R., le capitaine Combaux ramène les fonds nécessaires à la réalisation de la seconde dérivation. Le 20 octobre, Guillou et Matheron mettent en place les têtes de câbles dans le local de Livry. Quelques jours plus tard, MM. Sueur et Deguingamp installent les nouveaux amplificateurs car, compte tenu de l'expérience précédente, et vu l'importance du câble à 484 fils, les auteurs du projets ont établi un programme d'écoutes un peu plus vaste. Mais il va falloir attendre près de deux mois pour attaquer les fouilles sur la ligne en raison de l'indisponibilité des équipes occupées ailleurs.

Et voilà que le mardi 15 décembre une chance inespérée vient débloquer la situation. Convoqué au 97 Champs-Elysées, Robert Keller reçoit du chef de la Feldschalt-Abteilung, le commandant Rœder, l'ordre d'établir sur le câble Paris-Strasbourg une reprise directe pour desservir le P.C. de Saint-Germain-en-Laye.

Sans plus attendre, Keller ouvre le chantier de Livry. Le 16, comme à Noisy, 3 tranchées éventrent la chaussée à hauteur du pavillon dont le sous-sol est relié aux gaines en attente. Dans la nuit, sous les directives du téméraire ingénieur, les ouvriers spécialistes MM. Abscheidt et Levasseur, assistés de M. Lobreau, effectuent la dérivation. Semi-clandestine seulement, puisque les travaux ont été avalisés par le service allemand, l'opération ne nécessite pas la complicité vigilante des vérificateurs dans les stations d'amplificateurs. Elle n'en présente pas moins de risques pour ses auteurs, car le moindre contrôle des techniciens du Reich révélerait immédiatement la nature du branchement. Le lendemain matin, tout est terminé, et quelques heures plus tard MM. Sueur et Deguingamp procèdent à la mise en service. Dans la soirée, les premières conversations sont enregistrées par les opérateurs : MM. Jung, Rocard et Riss qui se relaient pour assurer une écoute permanente. A nouveau, la Source K fonctionne !

Pendant que s'élaboraient les plans de cette seconde dérivation, les événements politiques et militaires s'étaient considérablement modifiés en France. Le débarquement des troupes alliées en Afrique du Nord avait servi de prétexte aux Allemands pour envahir la zone libre. Le 11 novembre, leurs unités s'étaient rapidement répandues dans le sud du pays sans rencontrer la moindre résistance puisque le gouvernement de Vichy avait interdit toute velléité défensive aux troupes demeurées sous son autorité. Quelques jours plus tard, sur le point d'être saisie par les armées du Reich, la flotte française se sabordait en rade de Toulon, et le 12, le général Weygand était arrêté. Enfin le 29, dans la confusion la plus totale, l'armée d'armistice cessait d'exister par le décret Pétain promulgant sa dissolution. Cette décision sonnait évidemment le glas du S.R. qui n'avait plus aucune raison légitime de survie. Placés devant un choix difficile, les officiers qui en constituaient l'encadrement durent opter pour l'une ou l'autre des deux solutions qui s'offraient à eux. Certains basculèrent aussitôt dans la clandestinité pour maintenir coûte que coûte l'activité de leur réseau en territoire sous contrôle ennemi ; d'autres profitèrent des derniers moyens de liaison existant pour rejoindre l'Afrique du Nord afin de reprendre leur place dans la lutte à ciel ouvert. Cependant, pour ceux qui demeurèrent en France, la soudaine plongée dans le monde clandestin eut pour effet de couper net les contacts avec une grande partie de leurs correspondants. C'est ainsi que le capitaine Combaux ne put retrouver trace du poste P 2, pas plus à Vichy qu'à Lyon. La brisure du fil qui reliait la source K au S.R. était catastrophique pour celle-ci, car elle la privait des fonds indispensables à son existence, et elle bloquait la masse de renseignements recueillis chaque jour puisqu'il n'y avait plus aucun moyen de les acheminer vers leurs destinataires. Combaux chercha alors désespérément à entrer en rapport avec des représentants de la France Libre, ou avec une organisation de résistance disposant de liaisons avec les Alliés. C'est dans ce but qu'il repartit pour Lyon le 22 décembre. Quand il en revint le 25, sans résultat, ce fut pour apprendre que la Gestapo s'était abattue sur la Source K.

La lettre de dénonciation qui désignait à la Police allemande Robert Keller comme un " agent gaulliste, espion à la solde des Anglais " ne précisait pas quelle activité il pouvait avoir dans ce domaine. C'est sans doute pourquoi les deux agents de la Gestapo qui se présentent en ce matin du 23 décembre 1942 au domicile de l'Ingénieur : 2, rue du Docteur-Landouzy dans le 13' arrondissement de Paris ne paraissent pas très bien au courant de son travail aux P.T.T. Keller est absent, déjà parti sur ses chantiers, alors les policiers fouillent l'appartement. Ils découvrent des cartes de visites établies à des noms différents, ainsi qu'un schéma des câbles souterrains. C'est peu et cela ne semble pas les intéresser outre-mesure.

Ils se bornent donc à téléphoner au supérieur de Keller afin qu'il avise

celui-ci d'avoir à se présenter au siège de la Gestapo. Informé assez rapidement, l'ingénieur pourrait ne pas déférer à cette convocation et

prende la fuite, mais il n'est pas dans le tempérament de cet homme de devoir de rejeter ses responsabilités en laissant sa famille et ses camarades face au risque d'être pris comme otages et tourmentés à sa place. Il passe donc rapidement chez Combaux pour l'avertir, mais ce dernier, comme on l'a vu, est parti pour Lyon. Malgré les objurgations de M` c Combaux qui le supplie de s'enfuir, il se rend à son bureau où il a le temps de demander à ses collègues de détruire certains papiers dissimulés dans un tiroir et d'enlever un pistolet caché dans son armoire. Quelques heures plus tard, Robert Keller subit son premier interrogatoire, dans les locaux de la rue des Saussaies, où il a la surprise de voir arriver, solidement encadré, M. Lobreau arrêté lui aussi. Au début, les questions qui leur sont posées n'apparaissent que d'ordre général. Manifestement, le dénonciateur n'a pas fourni de précisions sur leurs agissements clandestins, probablement parce qu'il les ignore. Mais en fin d'après-midi, un coup de téléphone, parvenu dans le bureau même où se déroule l'interrogatoire, va aggraver la situation. Cet appel provient du 97 Champs-Elysées, des services de la " Feldschalt-Abteilung " où des policiers, vérifiant les dossiers, viennent de retrouver les documents établis pour la reprise de la ligne de Saint-Germain sur le câble Paris-Strasbourg. Or, l'enquête effectuée après la guerre le prouvera, la Gestapo est persuadée depuis quelques jours que des fuites se produisent sur les circuits de ce câble. Comment et par qui a-t-elle acquis cette conviction ? Personne ne le saura jamais. Mais la communication reçue par le gradé qui questionne Keller apporte un élément important au dossier, et l'ingénieur s'en rend tout de suite compte à la façon dont est repris son interrogatoire. Pour la première fois depuis son interpellation, on évoque les travaux effectués à Livry-Gargan, dont il ne peut évidemment pas nier qu'ils ont été menés sous son autorité. Dans la soirée, vers vingt et une heures, les deux postiers menottés sont hissés dans une voiture qui part aussitôt en direction de la banlieue nord-est. Un moment après, elle stoppe près du pavillon d'écoutes, derrière deux autres véhicules de la police. Sur place, une équipe de la Gestapo a déjà procédé à une fouille des locaux. L'opérateur de permanence, Prosper Riss, surpris en plein travail, est tassé entre deux gardiens sur la banquette arrière d'une traction. À l'intérieur de la maison, l'agitation est extrême ; visiblement les Allemands sont médusés par l'installation qu'ils viennent de découvrir. Après de longs conciliabules, le convoi repart pour la rue des Saussaies, mais, bien évidemment, une souricière est mise en place.

Le lendemain matin, un peu avant 9 heures, M. Rocard, qui doit relever Riss, arrive au pavillon à bicyclette. Alors qu'il s'apprête à mettre pied à terre, il s'aperçoit que, contrairement à l'habitude, la grille est ouverte et les volets fermés. Méfiant, il poursuit son chemin sur une dizaine de mètres, puis revient sur ses pas tenant son vélo à la main. Au lieu d'entrer directement comme il le fait toujours, il sonne. Aussitôt, la porte s'ouvre et un militaire allemand paraît. Sans demander son reste, Rocard saute sur sa bécane et s'enfuit à toutes pédales. Derrière lui, quelques coups de feu retentissent, mais il est déjà loin. Sa prudence et son sang-froid le sauvent et vont lui permettre de donner l'alerte parmi les membres du réseau qu'il connaît.

On possède peu de détails sur les interrogatoires auxquels fut soumis Robert Keller les jours suivants. La seule chose que l'on sache avec certitude par les rescapés, c'est qu'il a couvert entièrement ses subordonnés en affirmant que, simples exécutants, ils ne pouvaient se rendre compte de l'aspect véritable de leur travail. Ce que l'on sait également, c'est qu'il ne livra aucun nom, puisque ni Combaux, ni René Sueur ne furent inquiétés. Et si Pierre Guillou et Laurent Matheron furent arrêtés le 15 janvier 1943, leur incarcération ne résulta que des investigations de la Gestapo qui n'eut aucun mal à retrouver dans les fichiers d'emploi du temps les traces de leur participation aux travaux de dérivation.

Par les mêmes moyens, les policiers allemands remontèrent jusqu'à Gérard Grimpel, sous-directeur de la Compagnie d'Assurances " La Nationale " et Lionel Levavasseur, son agent général, qui avaient fourni aux opérateurs la couverture d'un emploi dans leur groupe. Tous les deux furent aussi arrêtés. Mais le cloisonnement et le barrage établi, au prix de quelles souffrances ! par Robert Keller, ne permirent pas à la Gestapo d'aller plus avant. Ainsi furent épargnés, outre Combaux et Sueur, MM. Deguingamp et Lebedinski.

Quarante ans après, en étudiant soigneusement cette affaire, on peut faire plusieurs remarques importantes : Robert Keller a été indiscutable-ment l'objet d'une dénonciation. Deux lettres étaient, en effet, parvenues aux services allemands pour signaler son activité résistante, bien antérieurement à celle qui déclencha l'enquête finale. Elles auraient été l'œuvre d'un agent des P.T.T. membre du P.P.F. Mais de toute façon, la piste suivie par les policiers nazis recherchant les causes des fuites sur le câble Paris-Strasbourg ne pouvait qu'aboutir à Keller, en raison même de sa fonction et de ses responsabilités. Le témoignage, recueilli après la guerre, du Commandant Rœder, chef de la " Feldschalt-Abteilung " de 1940 à 1944, est formel : le 22 décembre 1942, son supérieur, le général Kersten, lui apprit, en confidence, que la Gestapo connaissait l'existence d'une table d'écoute sur les circuits de Paris-Strasbourg. Et l'on peut à cet égard se poser une première question : pourquoi cette enquête, qui était du ressort de l'Abwehr, échut-elle dans les services de Kieffer, et plus précisément entre les mains de son adjoint le Kriminalkommissar Sinnhoff, autrement dit au groupe IV du R.S.H.A., section du Contre-Espionnage ? Il y a tout lieu de penser qu'elle fut provoquée par l'un des nombreux agents de la Gestapo, infiltrés dans les équipes techniques allemandes, qui aurait découvert un fait insolite. Mais ce n'est qu'une hypothèse. Le conflit latent qui opposait les deux organismes allemands, et qui devait se terminer par l'élimination de fait de l'Abwehr, expliquerait peut-être aussi l'empressement avec lequel les gens du R.S.H.A. s'emparèrent de l'affaire. Malheureusement, comme dans la plupart des dossiers qui furent traités par la Gestapo, on ne découvrit aucune trace, dans les archives saisies, de la Source K, seule une fiche de classement fut retrouvée qui ne portait que cette simple indication : " Interception du câble Paris-Strasbourg-Berlin par le 2e bureau illégal du Ministère français de la guerre à Vichy. "

De toute façon, que l'enquête ait été menée par l'Abwehr ou le R.S.H.A., cela n'aurait rien changé au tragique destin de Keller et de ses camarades arrêtés, car l'aboutissement ne faisait aucun doute. Si l'on se penche assez longuement sur ce sujet, c'est parce que c'est là que repose vraisemblablement l'origine de la découverte de la Source K. Mais il faut bien avouer qu'on ne peut apporter aucune réponse certaine à cette question.

Une seconde observation s'impose : il a été avancé en 1946 que les Allemands découvrirent la Source K en saisissant à Vichy, dès leur entrée en zone sud, des documents du S.R. français. On peut rejeter formellement cette hypothèse car, ainsi qu'on l'a vu précédemment, les rapports étaient démarqués. Un autre argument s'impose pour infirmer cette théorie, c'est que le capitaine Combaux, pivot de l'affaire, ne fut jamais inquiété. On objectera que la fiche de la Gestapo, citée un peu plus haut, mentionne bien le 2e bureau " illégal " ; oui, parce que les papiers saisis dans le pavillon de Livry-Gargan y faisaient référence, et qu'au surplus les personnes interrogées pouvaient sans risques s'en prévaloir puisque le S.R. n'existait plus officiellement. Nul doute d'ailleurs que cette subtilité évita aux patriotes arrêtés d'être conduits devant le peloton d'exécution, car, en se réclamant d'un organisme dépendant apparemment du gouvernement de Vichy, ils minimisaient en quelque sorte la gravité des faits. Il est certain que si les Allemands avaient soupçonné un seul instant que les informations recueillies par la Source K pouvaient parvenir aux Alliés, leur réaction eût été beaucoup plus violente. Ce n'est pas que la déportation dans l'horreur des camps nazis nous apparaisse comme un châtiment de second ordre - bien des rescapés de ces bagnes nous ont dit souvent qu'ils auraient à tout prendre préféré l'exécution rapide à la mort lente, affreuse, que connurent tant de pauvres gens dans l'enfer concentrationnaire -, mais dans l'échelle de la répression hitlérienne, elle représentait une punition inférieure, puisqu'elle laissait une faible chance de survie.

Enfin, une troisième remarque mérite d'être développée ; elle concerne la première dérivation effectuée à Noisy-le-Grand. Un sérieux doute subsiste en effet à son égard dans le cadre de l'enquête. Fut-elle, oui ou non, connue des Allemands ? Nulle part, elle n'est évoquée. Et nous avons là le choix entre deux hypothèses :

1) Les Allemands l'ont toujours ignorée.

Ayant découvert le branchement clandestin de Livry-Gargan, ils n'ont pas réalisé qu'il pouvait y en avoir d'autres. Il faut se rappeler que la Gestapo ne s'intéressait qu'au câble Paris-Strasbourg et que son travail de recherches fut facilité par la " Feldschalt-Abteilung " qui se souvint fort opportunément de l'ordre de reprise qu'elle avait donné à Keller pour relier le P.C. de Saint-Germain-en-Laye. Il y avait donc là une piste facile à suivre ; piste qui n'existait pas pour le Paris-Metz puisque la dérivation fut effectuée totalement dans la clandestinité. L'incident mineur créé par Keller pour justifier les fouilles était du ressort du service des dérangements et l'organisme allemand n'en possédait aucune trace. C'est une explication plausible mais sachant la minutie soupçonneuse de la police nazie, nous n'y croyons guère, surtout lorsqu'on connaît l'importance des moyens dont elle disposait. Disons que cette hypothèse n'est pas impossible, mais qu'elle paraît fort improbable.

2) Les Allemands ont découvert la station d'écoutes de Noisy. Cette révélation peut leur avoir été fournie, soit par leurs investigations, soit par l'une des personnes arrêtées soumise à leurs " interrogatoires " et jugeant que, ne mettant quiconque en cause, et ne causant aucun tort au réseau puisque le pavillon de Noisy-le-Grand n'était plus opérationnel, elle pouvait en faire état sans risques. En cette époque, et dans ces circonstances dramatiques où la vie se monnayait parfois par une phrase ou un simple acquiescement, il fallait savoir faire la part du feu.

Mais en ce cas, qu'ils l'aient appris d'une manière ou d'une autre, pourquoi alors les Allemands conservèrent-ils le silence sur les écoutes de Noisy-le-Grand dont ils ne pouvaient cependant pas ignorer qu'elles leur avaient causé un préjudice bien plus grave que celles de Livey ? Eh bien tout simplement, à notre avis, en raison même de la gravité du fait. Révéler à Berlin, à l'O.K.W., au R.S.H.A., aux plus hauts dignitaires de la Luftwaffe, de la Kriegsmarine, de la Gestapo, du parti nazi, et à Hitler lui-même par contrecoup, que durant plusieurs mois leurs conversations furent écoutées, jour et nuit, prises en sténo, voire enregistrées, pour être transmises aux Alliés, c'était, à quelque niveau que l'on fût placé, à quelque organisme qu'on appartînt, s'exposer à un châtiment exemplaire pour incapacité, incurie et peut-être même trahison par négligence. Et ce risque effrayant, personne n'aurait voulu le prendre, sachant bien que le moindre rapport eût été la cause d'une cascade de sanctions sévères auxquelles nul n'aurait échappé, à commencer par son auteur. Par contre, divulguer la dérivation de Livry dont l'existence fut éphémère, c'était montrer toute l'efficacité du dépistage et la rapidité d'intervention de la Gestapo. De même, faire preuve d'une certaine " clémence " vis-à-vis des gens arrêtés prouvait en haut lieu que cette affaire, étouffée dans l'œuf, ne présentait pas un caractère de gravité et qu'elle demeurait sans conséquences. Il n'est pas douteux que si la Source K avait été révélée au Haut Commandement allemand dans sa réelle dimension, elle aurait entraîné de la part de celui-ci une réaction brutale et impitoyable, à la mesure du dommage qu'elle lui causa.

Telles sont les remarques essentielles que l'on peut faire maintenant après avoir étudié soigneusement ce passionnant dossier.

Ces conséquences, pour la machine de guerre allemande, que nous évoquons un peu plus haut, que furent-elles exactement ?

Le capitaine Combaux a consigné comment en mai 1944 à Londres, il apprit, au cours d'une conversation avec un officier de haut grade de l'Amirauté britannique, de quelle façon la Source K pesa, en une période particulièrement délicate pour le commandement allié, sur la conduite des opérations. Les renseignements qui arrivèrent en effet à Londres entre avril et décembre 1942 se révélèrent d'une importance capitale. Parmi le flot d'informations qui parvenaient au S.R., celui-ci fit passer Outre-Manche, régulièrement, toutes celles qui pouvaient influer sur le conflit. Qu'elles fussent de portée stratégique, politique, ou psychologique, les indications fournies par la Source K apportaient aux Alliés la véritable situation de l'Allemagne, aussi bien sur le plan militaire que sur celui de sa vie interne.

Les circuits dérivés par Keller et ses compagnons livraient chaque jour les secrets du Reich. Les opérateurs enregistrèrent les conversations d'Hitler lui-même, de Gœring, de Keitel, de Jodl, de von Rundstedt, de von Stüpnagel, de Sperrle, de Raeder, de Dœnitz, de Gœbbels, d'Abetz, et de quantité d'autres personnalités allemandes. Ils écoutèrent les communications échangées entre les grands organismes nazis et leurs services parisiens qui les représentaient en France : Gestapo, contrôle économique, Propagandastaffel, Chancellerie, etc., ainsi que celles s'établissant entre les commissions d'armistice, les bureaux de la main-d'œuvre et de l'organisation du travail. Au hasard des renseignements qui défilaient sur les circuits, il y en avait d'une valeur inestimable, comme ceux qui fournissaient l'implantation des unités de la Wehrmacht, leurs effectifs, leurs armements, la composition de leurs Etats-Majors, ou encore ceux captés sur les lignes de la Luftwaffe qui précisaient la situation des escadrilles, leurs pertes, et les effets des raids alliés. Les liaisons de la Kriegsmarine révélèrent la constitution des flottilles, leurs objectifs, le mouvement des navires, leurs avaries, leurs lieux de ravitaillement, et jusqu'au moral des équipages. Les conversations entre Kiel et les bases sous-marines de la Manche et de l'Atlantique indiquaient les missions confiées aux submersibles et aux patrouilleurs.

En août 1942, après le coup de main britannique sur Dieppe, la Source K montra toute son efficacité en recueillant une moisson de renseignements sur le mécanisme de la réaction allemande. C'est, comme on le sait, de ce raid des commandos anglais et canadiens que les Alliés tirèrent les enseignements utiles à la préparation du débarquement du 6 juin 1944 en Normandie. A cette occasion, la station d'écoutes de Noisy-le-Grand apporta des indications primordiales en relatant les dispositions prises par l'O.K.W. et en dévoilant le processus de mise en état d'alerte des unités stationnées en France. Par la suite, elle put saisir pratiquement toutes les conclusions tirées par le Haut Commandement ennemi, et connaître les plans prévus en cas de nouvelle tentative. De l'aveu même de l'Amirauté, ces informations furent essentielles pour la réussite d'Overlord 1.

Sur le canevas politique, la Source K permit de souligner les points marquants de la stratégie allemande dans ses rapports avec le gouvernement de Vichy. Les conciliabules de Laval avec les dignitaires nazis furent à cet égard éloquents ; de même que les entretiens fréquents entre de Abetz et Brinon, lors des séjours de celui-ci en Allemagne, dévoilèrent les ambitions de cet homme inféodé au pouvoir hitlérien.

Dans le domaine technique, certaines conversations évoquaient les travaux menés pour la transformation ou la fabrication d'armes nouvel-les, et les opérateurs ne pouvaient évidemment pas suivre un langage émaillé d'expressions scientifiques. Le S.R. avait donc détaché à la Source K un jeune ingénieur des Arts et Manufactures : M. Groigne, mais il n'eut guère le temps de faire ses preuves car Combaux replia à la mi-septembre sa station de Noisy.

À la lumière de ce bref tableau dressé pour illustrer les résultats extraordinaires des écoutes mises en place par l'équipe des L.S.G.D., on mesure bien l'inestimable valeur des informations recueillies par la Source K. Et si un doute plane sur leur retransmission intégrale à Londres, on peut dire, après une étude serrée du dossier, que la majorité d'entre elles parvinrent bien aux services britanniques, et notamment les plus vitales pour percer la stratégie allemande.

Il est indéniable que, en dépit du patriotisme des officiers du S.R. qui œuvrèrent dans le cadre de la Source K, l'imbroglio qui régnait à Vichy ne permit pas de tirer le maximum des renseignements de première main provenant des circuits téléphoniques, et l'historien Henri Michel2, dont le sérieux et l'objectivité des travaux font référence, a raison de s'interroger sur le sort de certains rapports qui échouaient dans les bureaux de Darlan dont le tortueux comportement demeure encore aujourd'hui une énigme. Mais un fait reste certain, c'est que l'Amirauté britannique put, pendant près d'un an, suivre les déplacements des navires allemands en mer du Nord, dans la Manche et l'Atlantique, et connaître à l'avance leurs objectifs. Comme elle sut toujours, durant cette période, où se trouvaient basées les escadrilles de la Luftwaffe, et comme elle connut très vite les réactions de l'O.K.W., après le coup de main sur Dieppe. Et de son propre aveu, ces informations lui parvinrent par le canal du S.R. français, donc de la Source K. Ne serait-il passé en Angleterre que ces quelques indications, primordiales dans le contexte d'un conflit dont l'issue, à cette époque, paraissait pour le moins incertaine, qu'elles justifieraient largement la justesse et la valeur de l'opération menée par Robert Keller et ses compagnons.

Quarante ans après, il est curieux de constater que la Source K, l'une des plus redoutables actions accomplies contre l'occupant, reste ignorée des Français. Seuls, les historiens qui travaillent sur les archives de la Seconde Guerre mondiale connaissent son existence. Probablement parce qu'elle échappa aux sphères traditionnelles de la lutte clandestine et aux grands mouvements ; très certainement parce qu'elle s'élabora en dehors des structures du B.C.R.A., sûrement parce qu'elle vit le jour sous l'égide des services secrets, dont il est de bon ton de nier toute participation aux combats de l'ombre, elle n'a fait l'objet d'aucune publicité. Mais pour nous qui considérons l'histoire de la Résistance comme la synthèse des événements qui contribuèrent à faire échec aux forces d'occupation ; pour nous qui pensons que le patriotisme n'est la propriété de personne ; pour nous qui avons toujours salué avec respect l'engagement personnel pouvant mener jusqu'au sacrifice de soi-même ; pour nous qui unissons dans la même pensée tous ceux qui agirent pour la sauvegarde de la liberté, la page héroïque écrite par les volontaires de la Source K prend tout naturellement place dans le grand livre de l'Histoire, au chapitre consacré à la lutte patriotique.

Comme presque toutes les affaires de Résistance, la Source K a connu un dramatique épilogue.

Robert Keller, Georges Lobreau, Pierre Guillou, Laurent Matheron, Gérard Grimpel, furent déportés. Seul, Georges Lobreau rentra en 1945, rescapé des camps de la mort. Il ramenait la triste nouvelle de la mort par épuisement de ses camarades ; Pierre Guillou et Laurent Matheron décédés au bagne de Dora, le premier le 2 janvier 1944 et le second le 18 septembre de la même année.

Quant à Robert Keller, on possède par le récit de l'un de ses compagnons de déportation M. Anastasiadès, chef d'équipe à la Société Anonyme des Télécommunications, quelques détails sur son calvaire. D'abord détenu au camp d'Oranienburg, où il se comporta vaillamment, soulageant la misère et la détresse de ses camarades les plus faibles, il fut ensuite transféré à Bergen-Belsen où, bientôt atteint du typhus, il entra au " bloc sanitaire " en mars 1945. Il devait y mourir quelques jours plus tard.

Aujourd'hui, cette grande figure de la Résistance appartient à l'Histoire, et l'Administration des P.T.T. lui rendit hommage en donnant son nom au Centre des L.S.G.D. de Paris 15e, et en émettant un timbre à son effigie. La Ville de Paris s'associa à cette manifestation de reconnaissance en offrant à sa mémoire la rue sur laquelle s'ouvre ce centre d'entretien des lignes dont il avait lui-même tracé les plans d'aménagement.

Unis dans la lutte contre l'asservissement, Keller, Guillou et Matheron ne pouvaient pas ne pas l'être dans le souvenir. C'est pourquoi le Centre d'Amplification de Rennes s'appelle : Centre Pierre Guillou, et celui de Lyon-Tassin se nomme : Centre Laurent Matheron.

Pour tous les agents des P.T.T., l'attitude de cette poignée d'hommes qui forgèrent la Source K a valeur d'exemple, car elle magnifie le courage et l'abnégation de cette phalange d'ouvriers et de techniciens qui possèdent au plus haut degré le sens du devoir et des responsabilités mis au service de leur pays.

L'engagement de Robert Keller et de ses amis ouvrait en 1942 la voie au sursaut corporatif. Dès lors, à tous les échelons de la hiérarchie, les postiers allaient répondre massivement à l'appel de la Résistance. Avec le même enthousiasme que leurs camarades de Résistance-Fer, ils apporteront leur soutien aux mouvements et aux réseaux naissant progressivement. Quand, un peu plus tard, il sera nécessaire de coordonner leurs actions, ce sera l'avènement de Résistance-P.T.T. dont l'efficacité apparaîtra immédiatement.

Mais lorsque nous évoquons maintenant la participation des postiers à la lutte pour notre libération, l'image qui nous apparaît aussitôt, c'est celle d'une simple tente de chantier plantée dans la nuit sous laquelle s'affairent trois hommes, trois modestes Français pour qui les mots honneur et liberté avaient encore un sens.

Les participants à la Source K :

Monsieur le Capitaine Combaux, officier du poste P 2 du S.R. Monsieur René Sueur, ingénieur des Travaux à la Direction des Recherches

Monsieur Robert Keller, ingénieur au Centre de Dérangements de Paris Monsieur Georges Lobreau, vérificateur au Centre Paris-Saint-Amand Monsieur Pierre Guillou, chef d'équipe aux L.S.G.D.

Monsieur Laurent Matheron, spécialiste soudeur aux L.S.G.D. Monsieur Fugier, contrôleur au poste de la Ferté-sous-Jouarre Monsieur Lebedinski, chef des Laboratoires de la Société Anonyme de Télécommunications

Monsieur Deguingamp, technicien du service des transmissions Monsieur Levasseur, ouvrier spécialiste aux L.S.G.D.

Monsieur Abscheid, ouvrier spécialiste aux L.S.G.D.

Monsieur Edouard Jung, opérateur, du poste P 2 du S.R.

Monsieur Prosper Riss, opérateur, du poste P 2 du S.R.

Monsieur Rocard, opérateur, du poste P 2 du S.R.

Monsieur Groigne, du poste P 2 du S.R.

Ont également collaboré à la Source K :

Monsieur le Capitaine Simoneau, chef du poste P 2 du S.R. Monsieur André Capeille, agent de liaison du poste P 2 du S.R.

Monsieur Gérard Grimpel, sous-directeur de la Compagnie d'Assurances

" La Nationale "

Monsieur Lionel Levavasseur, agent général de " La Nationale " Monsieur Pierre Richomme, agent de liaison

LES INITIATIVES INTÉRIEURES

a) Le sabotage du Central roulant allemand de Lyon b) Le groupe des P.T.T. de Saint-Lô

CHAPITRE VI

LYON : 19 NOVEMBRE 1943 - 20 H 30

LE " D.V. " SAUTE !

Dans la grande cour de la Direction Régionale des Télécommunications, Quai Gailleton, c'est encore la panique ! Tandis que pompiers et ambulanciers s'affairent dans les tas de décombres fumants qui recouvrent presque totalement l'aire de manœuvres, et qu'un cordon de sentinelles rapidement mis en place contrôle sévèrement les sorties, un groupe d'officiers allemands, massés devant l'entrée des services télégraphiques, contemple mélancoliquement le résultat de cet audacieux sabotage qui vient, en quelques secondes, d'anéantir l'un des plus beaux fleurons de la F.N.K. : ce " Central D.V. " (Deutschland-Vermittlung), camion de télécommunications valant plus d'un million de marks, et dont le Grand Reich ne possède que cinq exemplaires !

Effondré sur les marches de la cantine du personnel, le Capitaine Scharnhorst, responsable de cette précieuse unité, ne peut que se lamenter : " Je sais maintenant où j'irai demain : en Russie ! " Réalise-t-il seulement qu'avec le central roulant les cinq opérateurs de service se sont également volatilisés, littéralement désintégrés par la violence de l'explosion?

Planté devant la porte de l'atelier, seul apparemment à examiner les choses avec sang-froid, dans cette espèce d'affolement qui règne dans la cour, l'interprète officiel de la F.N.K., l'Unteroffizier Adolph Hoss, l'œil de la Gestapo dans le service, promène son froid regard sur cette agitation qu'il ne semble guère apprécier, épiant les réactions des uns et des autres ; ce qui lui permettra de noter dans son rapport quel fut le comportement des présents face à l'événement. Et compte tenu du sien, le capitaine Scharnhorst peut se faire quelques soucis pour son avenir ! C'est que c'était en effet sur lui que reposait la sécurité de ce maté-riel exceptionnel, fierté des techniciens de la F.N.K. ; et il n'a pas fini de s'entendre reprocher la désinvolture coupable dont il a fait preuve en ne désignant qu'un seul garde pour assurer la protection d'une unité stratégique aussi importante. Mais, aurait-il doublé ou même triplé les sentinelles qu'on peut se demander si cette mesure serait parvenue à faire échec à la volonté du responsable de ce spectaculaire sabotage : le chef du service de liaisons Charles Spitz, postier à Lyon.

Belfortain de vieille souche alsacienne, Charles, Aloïse, Emile Spitz est né le 26 avril 1914 dans une famille où le patriotisme a toujours été élevé à la hauteur d'une institution. Après son service militaire accompli au 34e Bataillon du Génie, avec lequel il fera campagne en Tunisie, il entre aux P.T.T. en qualité de surnuméraire. Sa carrière s'ébauche à peine que le voilà rappelé aux armées le 2 septembre 1939. Avec la 5e Dina, il participe aux combats de Belgique (Namur-Charleroi), mais il parviendra, lors de l'encerclement de mai 1940, à éviter la capture et rentrera chez lui en juillet. Quelques jours plus tard, il reprend son poste dans l'administration, au Central Téléphonique Franklin de Lyon.

Si les Français acceptent dans leur ensemble, avec des sentiments mitigés, l'armistice obtenu par Pétain, Charles Spitz ne se résout pas à subir sans broncher la dure loi du vainqueur, et il ne se gêne guère pour le dire ! Ce n'est donc pas surprenant qu'il soit contacté l'un des premiers par le C.I.E.M. Roger Moulin qui s'efforce de créer un noyau de Résistance au Central. En décembre 1940, une petite équipe composée de : Moulin, Spitz, Bosq, Douillet, Marchai, Riondet, est constituée sous le nom de " groupe Bruno ". Elle se donne pour but de rechercher des renseignements sur les liaisons allemandes, de prévoir un plan de sabotages dans l'hypothèse d'un sursaut national, et de diffuser les informations de la France Libre.

En mars 1941, Roger Moulin a trouvé des appuis extérieurs, et notamment un contact avec le mouvement " Franc-Tireur ", issu de " France-Liberté ". L'activité se modifie alors quelque peu par une tentative de noyautage du personnel et des facteurs. Une structuration prend forme, avec agents de liaison et " boîtes aux lettres ", et l'instauration de rendez-vous de contrôle fixés irrégulièrement dans un bar situé à l'angle de la rue Dugas-Monthel et du cours Charlemagne, dans le quartier de Perrache. C'est Charles Spitz qui, pour le groupe Bruno, assure la relation avec " Franc-Tireur " par l'entremise d'un agent dont le pseudo est Morny. Durant quelques mois, les échanges sont fructueux, mais en décembre le contact est brutalement rompu avec la soudaine disparition de Morny. Isolé, le groupe Bruno se disloque.

Charles Spitz ne reste cependant pas longtemps inactif, car il rencontre au début de 1942 un représentant du mouvement " Liberté " qui s'était constitué à Clermont-Ferrand sous l'égide de plusieurs professeurs d'université : François De Menthon, Pierre-Henri Teitgen, René Capitant, Alfred et Paul Coste-Floret, René Courtin, notamment$Pour Spitz, cette rencontre est une aubaine car elle le relie à nouveau à une formation résistante. Son interlocuteur André Roger, qui habite également Lyon, Cours Suchet, recrute fort prudemment dans les administrations. Ayant jaugé son homme, il ne tarde pas à le rattacher à son équipe lyonnaise sous le pseudo de Sautet, matricule 1417. Glanant toujours les renseignements, en se livrant à un véritable travail de fourmi au sein des services téléphoniques et d'entretien des lignes, Charles Spitz les communique maintenant à son nouveau chef clandestin. Si les recherches doivent être menées avec la plus grande prudence en raison de l'attitude de la police de Vichy qui traque impitoyablement tous ceux qui s'opposent au régime de Pétain, amalgamant sans distinction communistes, gaullistes, républicains, anglophiles, juifs et francs-maçons, la vigilance s'impose également dans le recrutement des volontaires. À l'été 1942, la ville de Lyon est en effet devenue un véritable centre d'activités clandestines, mais, paradoxalement, c'est cette richesse de bonnes volontés patriotiques qui fait peser les plus graves dangers sur les organisations de résistance. Par sa situation géographique, avec sa proximité des grands massifs montagneux - refuges stratégiques de choix pour les opposants actifs et les persécutés, tous futurs maquisards - et de la frontière suisse, par sa situation de grande métropole en zone libre, par la structure même de son implantation aux carrefours ferroviaires, routiers et maritimes, ainsi que par la conception originale de ses îlots d'habitations divisés en un véritable labyrinthe de venelles, de " traboules ", et d'escaliers, la grande cité rhodanienne ne pouvait éviter de devenir la capitale de la Résistance. Rien d'étonnant donc dans la prolifération des groupes, des rassemblements et des réseaux s'activant dans la lutte clandestine qui trouvaient à Lyon les meilleures conditions pour organiser leurs actions. Mais cette abondance entraînait inévitablement une très forte et nuisible interpénétration des groupements. Certains membres d'une formation appartenaient parfois également à deux ou trois autres équipes patriotiques. Dans ces conditions, la sécurité des unes et des autres devenait assez aléatoire. Quelques responsables le comprirent très tôt, notamment Henri Frenay, fondateur de " Vérités ", ainsi que Teitgen et De Menthon, créateurs de " Liberté " qui fusionnèrent assez vite pour donner naissance au mouvement " Combat ". Mais il subsistait encore, malgré tout, une certaine anarchie préjudiciable à l'efficacité et à la sûreté des sphères résistantes. Les efforts acharnés de Jean Moulin, envoyé spécial du Général de Gaulle pour coordonner la lutte clandestine, finiront par aboutir à la création des M.U.R. le 26 janvier 1943. En fusionnant, les trois grandes organisations de zone sud : " Combat ", " Franc-Tireur " et " Libération " jettent les bases d'une unification de toutes les forces patriotiques de France qui se regrouperont en effet quelques mois plus tard sous la bannière de l'Armée Secrète.

Mais pour l'heure, en cet été de 1942, les choses ne sont pas aussi simples, puisque Charles Spitz, affilié par André Roger à " Liberté ", apprend bientôt par ce dernier qu'il est également inscrit " d'office " au réseau Marco-Polo dépendant directement du B.C.R.A. de Londres ! Quelqu'un de moins motivé que Spitz se poserait sûrement des questions, mais l'enthousiasme national de cet Alsacien animé par une volonté de revanche balaie toutes préoccupations de cette sorte ; l'essentiel reste pour lui de travailler " contre l'Allemand ". Il continue donc tranquillement à fournir à Roger les renseignements qu'il collecte. Pour en obtenir davantage, il n'hésite pas à demander à sa femme, qui est employée à la mairie de Lyon, de se faire muter aux services des réquisitions allemandes rue Mazard, puis à l'hôtel de Nice, ce qu'elle obtient sans difficulté car elle parle parfaitement la langue de Gœthe. Grâce à elle, il recevra des informations très importantes sur la nature des unités et des services, sur les déplacements des troupes, et même sur les organigrammes de la Wehrmacht, lorsque celle-ci, après le 11 novembre, aura envahi la zone sud.

Le réseau " Marco-Polo ", qui vient d'apparaître en région lyonnaise, a été monté par le capitaine de corvette Sonneville, mais celui-ci, pressé d'aller en Angleterre reprendre un commandement, va bientôt en confier la responsabilité à son adjoint Guivante (Paul, Saint Gast). À Lyon, il s'appuie sur l'un des premiers groupuscules qui se sont manifestés depuis la défaite : celui dit " des Ingénieurs " dont les créateurs se nomment : André Helbronner, Alfred Eskenazi, Jacques Verne, et Jacques Bergier. Hommes de sciences, ceux-ci ont compris toute l'importance qu'il pouvait y avoir, pour l'issue du conflit, à pénétrer les secrets de l'ennemi dans le domaine de ses travaux sur les armes nouvelles, étudiées au centre de recherches de Peenemünde notamment. Et aussi incroyable que cela puisse paraître, ils sont parvenus, grâce à un ingénieur russe travaillant sur cette base, à constituer un dossier solide portant sur l'expérimentation des fusées à longue portée, futurs V 1 et V 2 de 1944. Avec la liaison établie par le réseau Marco-Polo, Londres va profiter de cette source exceptionnelle, à laquelle s'ajoutent les différents renseignements recueillis par d'humbles agents, tels que Charles Spitz.

En octobre de cette même année 1942, plusieurs mutations interviennent au sein de l'administration postale. Charles Spitz est détaché à la Direction Régionale des Télécommunications, Quai Gailleton, sous les ordres de M. Dupaquier, Ingénieur en chef régional, grand mutilé de 1914-1918 et ardent patriote.

Un mois plus tard, le 11 novembre, les troupes allemandes envahissent la zone libre, et Lyon connaît les rigueurs d'une occupation sévère. Dans la foulée la Feld-Nachrichten Kommandantur 135 s'installe à la Direction des Télécommunications, où elle ne tarde pas à réclamer la mise à sa disposition d'un service français. Placée sous l'autorité du colonel - comte von Erxleben, secondé par le major Reiss, et le capitaine Wagner, cette organisation centralise et supervise toutes les exécutions d'installations pour l'ensemble des forces d'occupation, y compris la Gestapo. Elle dispose comme interprète du sergent Adolph Hoss, nazi fanatique, l'œil du R.S.H.A. à la 135, dont tout le monde redoute les agissements occultes. Ancien maître d'hôtel dans un palace parisien avant la guerre, marié à une Française native de Saint Jean-la-Vêtre, dans la Loire, Hoss parle notre langue sans le moindre accent, et il pousse même souvent la coquetterie jusqu'à s'exprimer en... argot ! C'est un personnage cynique et retors qui, malgré son emploi subalterne, maintient dans une crainte permanente la hiérarchie de son unité. Il portera la responsabilité d'un grand nombre d'arrestations à Lyon.

Pour répondre aux exigences du major Reiss, M. Dupaquier désigne quelques agents, et confie la direction de ce nouveau service à Charles Spitz, lequel se retrouve brusquement à la tête d'un organisme qui couvre, dans le domaine des installations et de l'entretien des réseaux, dix départements : Ain, Ardèche, Drôme, Isère, Jura, Loire, Rhône, Saône et Loire, Savoie, Haute-Savoie. De leur côté, les Italiens, dont l'autorité s'étend sur une partie de cette zone, ont désigné un officier de liaison de la " Commandatura " d'Avignon, le sous-lieutenant Ziwecz. Si la responsabilité d'un tel poste ne semble pas une sinécure sur le plan professionnel, elle s'affirme, par contre, pour un homme comme Spitz, une véritable aubaine, et ce n'est certainement pas par hasard que le Directeur régional a fait appel à lui. Grâce en effet à sa nouvelle fonction, il va pouvoir visiter les lieux les plus fermés des forces d'occupation : postes militaires, cantonnements, bureaux, bases, etc. et l'on devine sans peine quel profit il saura en tirer !

En quelques mois, il réussit à établir un plan précis au 1.500 des lignes d'énergie de la région, portant en sus les caractéristiques des pylônes principaux. Avec l'aide de M. Trebbia, Ingénieur en chef du service souterrain, il dresse également un schéma très clair du réseau L.S.G.D. Bien entendu, ces documents de première importance sont transmis à André Roger (Jean), qui les remet à Jacques Bergier. On aura l'occasion de voir, aux heures des combats de libération, que les maquis de l'Ain, de Haute-Savoie et de la Drôme, notamment, surent en faire bon usage.

Au printemps de 1943, la Gestapo, qui a eu le temps de s'organiser, déploie une intense activité pour enrayer l'implantation résistante dans le Lyonnais. S'appuyant sur ses agents français, très souvent introduits dans les groupes clandestins, elle frappe fort à différentes reprises. Le 28 avril, un membre du mouvement " Combat ", Jean Multon (Lunel), est arrêté. Avant même d'être torturé, il parle et livre aux Allemands les adresses des " boîtes à lettres " et celles des affiliés qu'il connaît. Avec ces précieuses indications, la Gestapo réussit un fructueux coup de filet à Marseille, Grenoble, Paris et Lyon. Une quinzaine de personnes sont arrêtées. Le 26 mai, Multon pilote ses nouveaux maîtres jusqu'à l'hôtel de Bourgogne à Mâcon, où il a fixé rendez-vous à Henri Frenay et Bertie Albrecht les responsables de " Combat ". Un retard dans l'horaire des trains empêche Frenay d'arriver à temps au lieu fixé, et le sauve, car la Gestapo a tendu une souricière dans laquelle vient se jeter Bertie Albrecht. Mis à la disposition de la section IV de la sinistre police animée à Lyon par Klaus Barbie, Multon 2 devenu " contre-agent " poursuit ses ravages. Il fait arrêter le 7 juin le responsable du N.A.P. Fer René Hardy dans le train de nuit se dirigeant vers Paris, et cette arrestation aura de très graves conséquences pour la Résistance tout entière, puisqu'elle se prolongera dans l'affaire de Caluire le 21 juin au cours de laquelle Jean Moulin sera arrêté, en compagnie de plusieurs chefs de l'Armée Secrète.

Quelques jours après, c'est un autre traître introduit dans le réseau Marco-Polo (Plouvier) qui dénonce André Helbronner et Alfred Eskenazi. (Le premier mourra en déportation, le second sera tué en tentant de s'évader du fort Montluc). La Gestapo poursuit son lent travail de recherches, guidée par son agent double ; c'est ainsi qu'elle parvient à localiser le domicile de Guivante-Saint-Gast, rue de la Tête d'Or à Lyon, où le " patron " de Marco-Polo est appréhendé le 18 juillet. Affreusement torturé, " Saint-Gast " ne parle pas, sauvant ainsi un grand nombre de ses camarades.

Malgré les risques encourus par suite des infiltrations ennemies dans le groupe, René Pellet, Directeur de l'Ecole des Sourds et Muets de Villeurbanne, prend la relève avec ce simple commentaire : " les individus peuvent disparaître, le réseau survit ". Faisant entière confiance à Saint-Gast, dont il connaît la force de caractère et le courage, il ne modifie rien dans la structure de sa formation, conservant même le fonctionnement de la centrale du réseau dans son établissement. Celui-ci abrite en effet depuis de longs mois les services de permanence : courrier clandestin, dactylographie, photographie, microfilms, etc. dont la charge incombe à des agents logés sur place et exerçant parfois un emploi réel à l'École. Les deux postes émetteurs : " W. Powel " et " C. Miranda " qui assurent les liaisons régulières avec Londres, bien que déménageant souvent, reprennent fréquemment du service à la Centrale.

Pour l'aider dans ce difficile travail clandestin, René Pellet bénéficie du dévoué concours de son épouse : Marguerite, ainsi que de celui de ses deux frères. L'un : " Balbo ", étudiant en médecine, réfractaire du S.T.O., assure sous de multiples fausses identités la tâche ingrate d'agent de liaisons : l'autre, dentiste rue Servient à Lyon, oriente, de son cabinet utilisé comme " boîte à lettres ", les informations qu'il recueille vers leurs destinataires.

Au printemps de 1943, l'organisation du réseau " Marco-Polo " s'affirmait comme un exemple pour les groupes résistants. C'est sur elle qu'allaient s'appuyer les M.U.R. pour équiper leurs groupes francs (G.F.) lors de la fameuse affaire de " l'Antiquaille " en mai. Rappelons que cette action consista à faire évader plusieurs chefs des mouvements de résistance qui avaient été arrêtés quelque temps auparavant, notamment : Ravanel, Kriegel-Valrimont, Morin, Forestier 2.

C'est la centrale " Marco-Polo " qui fournit les uniformes S.S., les papiers allemands, le carburant pour les véhicules, et qui occulta les circuits téléphoniques, car les escouades de garde ne se contentaient jamais d'un ordre écrit, elles s'assuraient par téléphone de la véracité de l'intervention. Pour cette opération, Charles Spitz reçut la responsabilité de l'approvisionnement en essence, et celle du contrôle des lignes.

S'inspirant de cet exemple, les responsables de " Marco-Polo " vont tenter en juillet d'arracher Guivante-Saint-Gast à sa prison. Un plan est soigneusement mis au point avec de gros moyens. Chargé de l'interception des communications téléphoniques pendant la durée du coup de main, Spitz installe, avec l'aide d'un monteur spécialiste originaire de Metz recruté depuis quelque temps, un système de débranchement avec relais sur la ligne supplémentaire directe reliant le fort de Montluc à l'hôtel d'Angleterre. Cette intervention est pratiquée dans les égouts de l'avenue Berthelot. Une répétition générale a lieu, soigneusement minutée. Malheureusement, le jour prévu pour l'action sera également celui que les Allemands ont choisi pour transférer leur prisonnier à Compiègne, d'où il partira pour les camps nazis. Fatale coïncidence !

En septembre de cette même année 1943, la Gestapo resserre dangereusement son filet autour du réseau " Marco-Polo ". Ses indicateurs s'efforcent de s'infiltrer dans les groupes pour poursuivre l'œuvre entreprise par le sinistre Plouvier, devenu trop voyant. André Roger (Jean) se sent surveillé, et il en informe Charles Spitz. Un soir, alors que les deux hommes sortent du domicile de ce dernier, ils décèlent une filature assez peu discrète. Un individu s'attache manifestement à leurs pas. Ils empruntent alors les quais du Rhône en direction de La Mulatière. Les lieux sont solitaires et l'ombre propice. Quelques jours plus tard, on repêchera dans le fleuve le cadavre d'un Corse, homme de main de la police allemande.

Malgré tout, à la fin du mois " Jean " est arrêté. La situation de Spitz devient périlleuse. René Pellet, nouveau patron du réseau, s'en rend compte. Il propose alors à son agent de partir pour Londres.

Un " Lysander " atterrit presque chaque semaine sur un terrain situé à Loyettes dans l'Ain, se chargeant du courrier et d'un ou deux passagers. Mais Spitz ne peut accepter, car il héberge ses beaux-parents alsaciens expulsés, qui deviendraient des victimes toutes désignées en cas probable de recherches. De plus, son grand projet, celui qui dans son esprit doit marquer l'apothéose de son activité de résistant, reste à réaliser, et il suffit à lui seul pour emporter la décision. Ce projet qui fait rêver Charles Spitz, alias Sautet au réseau " Marco-Polo ", c'est la destruction du " Central D.V. ", ce camion de télécommunications allemand qui stationne dans la cour de l'hôtel des Postes depuis le mois de juin.

Dès le début de l'occupation en France, les Allemands s'étaient vite aperçus qu'il leur serait bien difficile, malgré la perfection de leur organisation, de contrôler efficacement les grands centraux téléphoniques. Certes, la F.N.K. avait la haute main sur toute l'infrastructure des L.S.G.D. ; certes, elle détenait tous les pouvoirs sur les services d'entretien et de réparation, mais elle savait qu'il lui était impossible de garantir l'inviolabilité des communications en raison du recours forcé à la main-d'œuvre française. C'est pourquoi en mars 1943 ses dirigeants envisagèrent de remplacer progressivement, pour leurs liaisons personnelles, les principaux centraux des P.T.T. par des unités mobiles de campagne capables de prendre en charge l'ensemble des circuits d'une région. Ce système avait vu le jour en Russie dès l'année précédente pour relayer les installations soviétiques détruites par l'Armée Rouge lors de sa retraite, en application de sa vieille méthode de la " terre brûlée ".

Conçu par les techniciens allemands, le " C.D.V. " se présentait comme un autobus de luxe d'environ 15 m de long. Il possédait un équipement intérieur très ingénieux qui lui permettait d'amplifier, de diriger, et de recevoir toutes les communications passant par les lignes qu'il prenait en charge. Celles-ci étaient distraites du réseau général au niveau des têtes de câbles, lors de l'éclatement final en station. Il suffisait d'un simple tri et d'un relais pour isoler les circuits à soustraire. Afin d'obtenir une meilleure sécurité, le " C.D.V. " devait stationner au plus près du lieu de branchement. En écoute-transmission normale, une dizaine d'opérateurs, dotés d'un appareillage sophistiqué, assuraient des liaisons parfaites ; en service de veille, cinq seulement maintenaient une permanence par roulement.

Grâce à ce matériel remarquable, la F.N.K. pouvait se permettre de garantir le secret le plus absolu sur les communications qui s'échangeaient sur le réseau réquisitionné, sauf évidemment dans le cas d'un " piquage sauvage direct " sur câbles. Mais on a vu, à propos de la " Source K ", que ce travail n'était pas à la portée de tout le monde ! La F.N.K. se montrait très fière de cette réalisation, mais elle n'avait pu obtenir pour la France qu'un seul " C.D.V. " sur les cinq existant alors en mai 1943 ; les quatre autres étaient partis pour les territoires occupés de l'Est, Pologne et Union soviétique notamment. Et malgré ses nombreuses demandes, elle n'avait pu obtenir que la mise en chantier de deux unités seulement, alors qu'elle en réclamait six, en raison du prix de revient élevé et de la priorité accordée aux fabrications d'armes lourdes.

Venant de Mannheim, le " Central D.V. " arriva à Lyon au début de juin 1943. Pourquoi à Lyon ? Probablement en raison de la situation géographique de la ville qui se trouvait être au cœur de la toile d'araignée que représentait l'infrastructure des L.S.G.D. dans le sud-est, et en fonction sans doute du réseau national : liaisons avec Marseille, Nice, Toulouse, Bordeaux, Limoges, et les grands circuits internationaux : Turin, Milan, Lausanne, Berne, Vienne, Munich. Le capitaine Wagner décida de fixer le " C.D.V. " dans la cour de la Direction Régionale des Télécommunications, quai Gailleton, à proximité du bâtiment du Télégraphe. Pour plus de sécurité, les lignes furent dérivées à l'entrée du Central téléphonique, avant la station d'amplification, et amenées en souterrain jusqu'au camion. De plus, on utilisa le système - original pour l'époque - des filtres " passe-haut " et " passe-bas " qui permettait d'écouler de nombreuses communications sur un seul circuit. Enfin, de nouvelles fréquences secrètes vinrent parfaire la sûreté de l'installation. Quelques jours après son arrivée, le " C.D.V. " était opérationnel.

Dès l'arrivée du camion dans la cour de l'hôtel des Postes, le major Reiss exige que le service mis à la disposition de la F.N.K. procède, toutes affaires cessantes, aux travaux de dérivation des lignes. Comme ce service est dirigé par Charles Spitz, c'est lui qui naturellement mène la " concertation " avec les techniciens allemands, et il va largement profiter de cette occasion pour se documenter sur ce central roulant inédit. La tâche, à la fois facile et ingrate, d'assurer la sécurité de l'ensemble de ces nouvelles installations a été confiée au capitaine Scharnhorst qui, dans un premier temps, s'attache aux pas de Spitz pour surveiller l'exécution du branchement. Mais au fil des jours, avec ce contact permanent qui se crée entre les deux hommes, en raison aussi de l'attitude courtoise de Spitz qui veut se ménager une possibilité d'accès dans le système ennemi, les relations se modifient peu à peu, jusqu'à devenir bientôt presque cordiales. L'officier allemand le montrera d'ailleurs trois mois plus tard en faisant visiter le " C.D.V. " au postier français, faveur exceptionnelle, puisque même refusée aux gradés de la F.N.K. non concernés directement.

Il ne faut que bien peu de temps à Charles Spitz pour se rendre compte de l'importance stratégique du " C.D.V. ", et il commence alors à envisager les moyens d'un sabotage. Ce serait en effet un rude coup porté au prestige du Grand Reich que la destruction de cette unité ultra-moderne si précieuse pour assurer les communications prioritaires qui s'échangent entre les hauts responsables de la Wehrmacht, de la Luftwaffe, de la Kriegsmarine, de la Gestapo, de l'Abwehr, et leurs représentants en France ; ce serait également un acte de résistance efficace puisqu'il désorganiserait pour un certain temps les liaisons de l'ennemi.

Naturellement, Spitz informe son chef clandestin de " Marco-Polo ", le directeur de l'Ecole des Sourds et Muets de Villeurbanne, René Pellet. Mais celui-ci, qui vient de prendre la relève de Guivante Saint-Gast, récemment arrêté, affronte de sérieux problèmes dans la restructuration du réseau aux prises avec les infiltrations d'agents de la Gestapo, et il objecte à son interlocuteur que leur groupe " fait du renseignement et non de l'action ". Bien sûr, cette réponse ne peut satisfaire Spitz qui a déjà prouvé que l'un se mariait facilement avec l'autre ; aussi insiste-t-il sur son projet à chacun de ses passages à la Centrale. Obstiné comme Caton, il rédige un rapport dans lequel il démontre le rôle stratégique tenu par le " C.D.V. " au sein du dispositif de commandement. Ce rapport, codé à la permanence, parvient finalement à Londres ; mais deux événements vont survenir qui le rejetteront en marge. Le premier, c'est le départ précipité pour la capitale britannique de René Pellet (Octave) au début d'octobre, à la suite d'une information primordiale passée par " Marco-Polo " sur le combustible employé par les Allemands lors de leurs essais de fusées Vl et V2 ; Pellet devant fournir aux Anglais des explications techniques impossibles à définir autrement que de vive voix. Le second fait, qui vient bouleverser les plans de Spitz, est l'anéantissement du petit maquis de Beaubery que Saint-Gast s'était hasardé à monter pour cacher quelques réfractaires au S.T.O. et préparer un commando " action ". Dénoncés par un certain " Garcia ", les jeunes gens groupés dans ce camp furent arrêtés, torturés, puis massacrés. À la suite de cette attaque, des dispositions prises par Verne, qui assurait l'intérim de responsable en l'absence de Pellet, permirent de transférer l'essentiel du matériel en un lieu inconnu des maquisards appréhendés, dont on pouvait craindre que certains d'entre eux ne puissent résister à la torture. Malheureusement, plusieurs membres du réseau, dont Verne lui-même, ne crurent pas nécessaire d'évacuer l'École des Sourds et Muets, et cette imprudence allait causer leur perte.

Au milieu de tous ces événements qui secouaient durement le réseau " Marco-Polo ", Charles Spitz continuait d'aller et venir, apportant son lot de renseignements, mais toujours obnubilé par " son camion ". L'activité clandestine devenue routine, noyée dans la démarche quotidienne, intégrée à la vie familiale et professionnelle, devenait, - chacun de ceux qui l'ont pratiquée longuement vous le diront -, une habitude qui endormait pernicieusement la vigilance et la méfiance. On s'accoutume à tout, même à la vie dangereuse !

Dans les premiers jours de novembre, Verne, qui se débat avec tous les problèmes causés par la désorganisation d'une grande partie du réseau, finit par donner carte blanche à Spitz pour le sabotage de " son fichu camion ". C'est plus qu'il n'en faut pour ragaillardir l'obstiné postier. Puisque son groupe ne peut passer à l'action, il va chercher d'autres appuis. En apparence, quarante ans après, cela ne semble guère compliqué, mais en pleine époque d'occupation, dans le climat d'insécurité qui régnait alors, une telle décision représentait une véritable gageure.

Le grand avantage de Spitz, c'est de s'être fait, grâce à son affabilité, des amis un peu partout, dans les différents services des P.T.T. Son instinct patriotique, allié à une certaine forme de psychologie, lui a permis de se faire une opinion sur chacun. Depuis longtemps, il soupçonne l'un de ceux-ci, Marnat, monteur à l'atelier central, dont il connaît les opinions communistes, d'appartenir aux F.T.P.F. Un long entretien " à cœur ouvert " confirme l'engagement résistant de cet ami, il ne reste plus qu'à lui faire part du projet et à en examiner les possibilités. Marnat demande cependant quelques jours pour fournir une réponse définitive car il doit soumettre cette idée à ses chefs clandestins.

Le 14 novembre, le plan de Spitz ayant été accepté, Marnat informe son camarade que l'opération va être confiée à un spécialiste des sabotages par explosifs, à charge pour lui d'introduire ce dernier dans la place.

Si une formation telle que " Marco-Polo ", à l'instar de la plupart des réseaux, considérait la résistance comme seulement utile dans la chasse aux renseignements, les compagnies de F.T.P.F. appliquaient par contre la tactique élaborée par Fabien et Tillon, basée essentiellement sur l'action : sabotages, attentats contre les forces d'occupation, embuscades, attaques rapides d'objectifs déterminés avec repli instantané, exécutions d'officiers ennemis et de traîtres, etc. Depuis plus de deux ans, cette méthode avait permis de spectaculaires opérations, et même si elle présentait des risques certains de représailles, elle s'affirmait extrêmement payante par le climat d'insécurité qu'elle créait dans les troupes allemandes, et par l'émulation qu'elle suscitait chez les combattants de l'ombre. Malgré un manque évident de moyens, surtout en armes et en munitions, les F.T.P.F. n'hésitaient jamais à engager un coup de main, dès lors qu'il portait un coup au Reich. Rien d'étonnant donc à ce qu'ils aient répondu favorablement à la requête de Spitz, transmise par Marnat, qui se chargea également d'établir le contact entre l'instigateur du sabotage et ceux qui devaient le réaliser.

Au cours d'une première entrevue, les partisans examinèrent le plan préparé par Spitz, et en déterminèrent le mode d'application. Une seconde rencontre permit la mise au point définitive. Le jour J fut fixé au mercredi 17 novembre ; l'heure H : 19 h 30 ; celle-ci ayant été retenue en fonction de la fermeture de la cantine du personnel. De plus, elle laissait aux exécutants l'avantage de disposer des zones d'ombre fournies par le camouflage du black-out. Le dispositif de surveillance extérieur et de couverture du repli serait assuré, suivant l'organisation des F.T.P.F., par une escouade répartie sur l'itinéraire de décrochage en échelons successifs. Quant à l'action elle-même, un seul homme, spécialiste des explosifs, s'en chargerait, après avoir été introduit dans la place par Spitz. L'intervention au total ne devait pas excéder 6 minutes, temps de parcours compris. Tout ayant été prévu, il ne reste plus qu'à passer aux actes.

C'est précisément ce que pense Charles Spitz ce mercredi 17 novembre vers 19 h 05 alors qu'il attend place de la Charité, devant l'entrée des services postaux, l'homme aux explosifs. Vainement ! car celui-ci ne viendra pas.

Le lendemain Marnat informe son camarade que l'affaire a dû être remise au dernier moment, " le matériel n'étant pas arrivé à temps "! Elle est reportée au vendredi 19, à la même heure, et dans les mêmes conditions.

Au jour dit, et à l'heure prévue, le contact est établi ; Spitz, tout de même assez ému, pilote l'homme des F.T.P.F. à travers les couloirs de l'hôtel des Postes. Ils débouchent bientôt dans la grande cour donnant sur le quai Gailleton. Le camion est là, à 75 m environ ; la sentinelle demeure invisible, sans doute masquée par la masse du véhicule. Il a été convenu que, parvenus à cet endroit, les deux résistants se sépareraient, Spitz devant remonter à son bureau. Au moment où ils vont se quitter, le postier interpelle son camarade : " Tu ne veux pas que je t'accompagne et t'aide à sortir ? " D'un ton rogue, le saboteur réplique : " Ça va, tu as fait ton boulot, laisse-moi faire le mien ;  contente-toi d'exécuter le plan prévu. "

Tout va maintenant aller très vite ; l'homme fait quelques pas, s'arrête un instant sous le candélabre fixé au mur - sans doute pour effectuer un ultime réglage - puis repart. Le voilà à l'arrière du " C.D.V. ", face aux portes d'accès ; un geste rapide, un bruit de verres cassés ; déjà il se trouve au niveau du centre du camion, il se baisse et lance sous le châssis sa deuxième bombe. En courant, il franchit les 25 m qui le séparent de la façade, en forme de L, des bureaux de la Direction, et s'aplatit aussitôt dans l'encoignure. Il était temps ! Une violente explosion, suivie immédiatement d'une sourde déflagration, ébranle les bâtiments. Sans se soucier de l'avalanche de carreaux brisés qui s'abattent dans la cour, le saboteur se relève d'un bond et s'élance vers la sortie ouvrant sur le quai. Quelques secondes après, il est déjà loin, pris en charge par ses camarades des F.T.P.F.

Le " C.D.V. " a été littéralement pulvérisé ; il n'en reste qu'un tas de décombres sur lesquels se tordent une multitude de flamèches émergeant d'un épais nuage de fumée noire. L'un des opérateurs, le seul qui n'ait pas été désintégré par l'explosion, a été éjecté, mais il gît à quelques mètres, horriblement brûlé. Miraculeusement indemne, le soldat de garde, qui devait se trouver assez éloigné au moment critique, demeure hébété devant la cantine du personnel, contemplant les débris de métal qui parsèment la cour, et dont certains, incrustés dans le sol, seront encore visibles vingt ans après !

Rapidement descendu de son bureau du 2e étage, Spitz est l'un des premiers sur les lieux. Jouant parfaitement son rôle, réprimant sa jubilation intérieure, il réagit aussitôt en chargeant les agents de permanence d'alerter les pompiers et le service des ambulances. Puis il remonte au standard d'où il appelle les officiers de la Kommandantur, ainsi que ceux de la F.N.K. Pour cette preuve manifeste de sang-froid, il aura droit le lendemain aux félicitations des gradés de l'État-Major, mais le temps des congratulations va être de courte durée !

Ce spectaculaire sabotage déclenche évidemment une sévère réaction allemande. L'interprète Hoss, hors de lui, rudoie quelque peu M. Dupaquier, l'ingénieur en chef régional, rendu responsable du désastre parce que... franc-maçon ! Mais ce sera finalement le receveur principal des postes qui sera arrêté et demeurera quelques jours en prison ; son innocence établie, il retrouvera rapidement la liberté.

Une enquête minutieuse est menée par la Gestapo ; des perquisitions sont effectuées dans les locaux ; tout le personnel est interrogé ; Spitz, soupçonné par Hoss, fait front avec sang-froid. Finalement la police nazie impute la destruction du " C.D.V. " aux groupes francs des M.U.R., mais elle poursuit ses investigations pour rechercher les complicités intérieures qui ont dû, d'après ses déductions, faciliter le sabotage. Fortement suspecté par Hoss, Charles Spitz parvient à se sortir des interrogatoires auxquels il est soumis. C'est au moment où il croit pouvoir respirer un peu plus librement que les événements vont le précipiter vers l'enfer.

Le 24 novembre, soit cinq jours après l'opération " C.D.V. ", la fatalité veut que la Gestapo, partant du raid meurtrier qu'elle a effectué sur le maquis de Beaubery, parvienne, avec l'aide du traître Garcia, à remonter jusqu'à la Centrale " Marco-Polo " à l'Ecole des Sourds et Muets de Villeurbanne. Elle fait irruption dans l'établissement au milieu du dîner, et procède à 62 arrestations parmi les membres du personnel et les élèves. Trois responsables du réseau : Jacques Verne, Marguerite Pellet, et Jacqueline Sevillano sont pris ; avec eux tombent également dans le filet de la police allemande : Jean Legrand, calqueur, les agents de liaison : " Cougar ", " Perruche " et " Reinette ", ainsi que Paul Pellet (Balbo) l'un des frères du " patron ".

Le lendemain, passant remettre les documents à la " boîte aux lettres " de la rue Servient, Spitz est informé de la razzia pratiquée par la Gestapo. Il se précipite aussitôt chez Pierre Blanc (Challe), radio du groupe, pour le prévenir. Celui-ci part immédiatement se réfugier dans l'Ain. Egalement avisé par Spitz, le " courrier ", qui rentrait de Paris, disparaît lui aussi dans la nature. Mais il reste plusieurs agents à alerter, et le postier se préoccupe de leur sort afin qu'ils n'aillent pas se jeter dans la souricière de la Centrale. Il n'en aura pas le temps, car le 26 à 18 h 00, il est arrêté dans son bureau pour son appartenance à " Marco-Polo ", et incarcéré le soir même au fort Montluc sous le nom de " Sautet ", son pseudo de réseau.

Retracer le chemin de tortures et de souffrances gravi par Charles Spitz, depuis les " séances d'interrogatoires " subies à l'Ecole du service de santé militaire, avenue Berthelot, au siège de la Gestapo, jusqu'au camp de Dora, en passant par Compiègne et Buchenwald, nous amènerait à redire ce que des centaines de survivants ont relaté fort sobrement, et que chacun connaît maintenant dans toute son horreur. Ce calvaire, Charles Spitz n'a pas souhaité que nous l'évoquions par simple pudeur, et par respect pour ses camarades de combat tombés dans la lutte. Nous n'irons pas contre sa volonté.

La relation faite ici d'une partie de son activité patriotique montre de quel poids pouvait peser sur la machine de guerre allemande l'engagement résistant d'agents des P.T.T., même lorsqu'ils agissaient dans le cadre de groupes étrangers à leur administration.

En cela, la démarche de Charles Spitz a valeur d'exemple, car elle illustre parfaitement la prise de conscience individuelle d'hommes responsables brusquement placés devant un choix clair : obéir et se soumettre, ou réagir et lutter.

Parce qu'ils détenaient un outil vital pour l'économie, comme en détenaient également les cheminots, les gaziers et les électriciens, les postiers furent immédiatement confrontés à ce choix, et c'est un honneur pour notre pays que d'avoir vu tous ces agents de l'État, dans leur grande majorité, refuser une soumission indigne, et s'ingénier, par tous les moyens professionnels dont ils disposaient, à contrecarrer les ordres et les plans de l'envahisseur. Par eux, avec eux, la Résistance active commença ; grâce à eux, elle put s'épanouir et s'affirmer.

CHAPITRE VII

UNE FORMATION DE POINTE : " LES P.T.T. DE SAINT-LO "

Dans son bureau de la F.N.K. à Saint-Lô, le lieutenant allemand Busch marche de long en large, pâle de rage contenue, saccageant un peu plus d'un coup de botte à chaque passage le pouf en velours rouge servant habituellement de coussin à son chat. Pour l'heure, celui-ci a déguerpi, probablement peu désireux d'essuyer la colère de son maître ! Allez donc comprendre les réactions bizarres des humains lorsqu'on est un placide minet d'appartement ! Il n'y a pas encore une heure, l'officier était là, assis devant sa table de travail, savourant béatement sa tasse de café tout en feuilletant un dossier. Il a fallu cette maudite sonnerie du téléphone pour rompre le charme. Depuis, c'est la tempête dans la pièce ! Qui a donc bien pu provoquer ce brusque changement de climat ? C'est aussi la question que se pose, dans la salle contiguë, le soldat Rummer, secrétaire-factotum, en entendant le remue-ménage causé par son supérieur.

Ce qui motive la fureur de Busch, et que Rummer ignore encore, c'est cette annonce, faite par téléphone, de la découverte à Bérigny de près de quatre tonnes de fil de cuivre dissimulé dans les greniers des locaux des P.T.T. ; de ce précieux fil que lui, Busch, responsable à l'approvisionne-ment de la F.N.K. 25, se procure avec tant de difficultés ! Et il a fallu que ce soit ce maudit Dickmann, l'arrogant capitaine S.S., qui, de passage avec son unité, mette la main sur ce stock clandestin. Ah ! quel ton ironique il a pris pour annoncer sa trouvaille ! Les sous-entendus truffaient son rapport verbal : " Vous autres, les planqués de la F.N.K., n'êtes même pas fichus de faire votre boulot correctement, on vous pille, on vous vole votre matériel à votre nez et à votre barbe, et vous ne vous apercevez de rien ! "

" Heureusement que nous, les combattants, avons l'œil à tout ", etc. Oui, sous les phrases banales, Busch comprenait très bien ce que son interlocuteur voulait lui dire. Quelle leçon ! Encore heureux que cet abject Dickmann n'ait pas cru devoir rendre compte par écrit à la Direction régionale, car il y aurait de fortes chances pour que lui, Busch, se retrouve loin de la douceur climatique du Cotentin ! Et tout ça, par la faute, ou plutôt par la malveillance de ces salauds de postiers français, ces voyous sûrement de mèche avec les terroristes ! À commencer par cet insolent Crouzeau, le chef des services techniques, à qui tous les prétextes sont bons pour retarder les travaux, et qui vient sans cesse réclamer du matériel pour effectuer la moindre réparation ! Ah ! celui-là, il va falloir qu'il explique la provenance de ce stock miraculeux !

Il faut croire que les raisons invoquées par Crouzeau n'apparurent pas très convaincantes à Busch, car l'Inspecteur des P.T.T. prit le soir même le chemin de la prison de Saint-Lô.

Deux jours plus tard, Crouzeau était ramené dans le bureau de Busch. Ses explications de l'avant-veille, examinées à froid, ou contrôlées, avaient-elles semblé acceptables? Toujours est-il que le lieutenant allemand n'en souffla mot. Sa seule préoccupation à ce moment consistait en la réfection rapide de la ligne téléphonique Saint-Lô-Pirou Plage, assurant les communications vers Jersey, qui venait d'être sabotée en plusieurs endroits. Or, le seul technicien capable d'assurer la responsabilité des travaux pour la région, c'était René Crouzeau. Cette affaire de stock de fil n'étant pas montée jusqu'au siège de la Gestapo, Busch pouvait se permettre de la conclure à son gré. C'est pourquoi, devant l'impératif de rétablir les liaisons avec Jersey, il n'avait pas hésité à envoyer chercher Crouzeau qui se morfondait dans sa cellule.

Cependant, l'entretien ne fut pas de tout repos, car l'Inspecteur des P.T.T. discuta chaque point des plans conçus par la F.N.K. Mais où les choses se corsèrent, c'est lorsque Crouzeau réclama... du fil de cuivre ! Alors là, Busch vit rouge ! Ce Franzouze avait un fantastique culot !

Comment ! on venait d'en découvrir près de quatre tonnes cachées dans des greniers, - et l'autorité occupante avait de bonnes raisons de penser qu'elles avaient été distraites de la répartition ; par qui? sinon par les services français ! - et le responsable de ces services venait en réclamer ! Oui, décidément ces Français méritaient bien leur surnom de " gross filous ".

Impassible, Crouzeau laissa passer l'orage. S'il voulait éloigner les soupçons qui pesaient déjà sur lui, il lui fallait jouer le jeu et paraître réellement soucieux d'avoir à sa disposition le matériel nécessaire au travail demandé. Et surtout, ne pas dévier d'un pouce dans son attitude de chef confronté à des événements qu'il ne peut maîtriser.

Busch fut-il dupe ? ou préféra-t-iI, en raison de l'urgence des réparations, ne pas donner suite, pour l'instant, à l'affaire, se réservant d'y revenir un peu plus tard ? Difficile à dire, mais la conclusion de l'entrevue permit à René Crouzeau de sortir libre des bureaux de la F.N.K. et de pouvoir aussitôt reprendre sa place dans l'organisation résistante des postiers de Saint-Lô.

Cette organisation, elle existe depuis le mois de septembre 1941 ; plus précisément depuis le 9, jour où Henri Le Veillé, agent des installations à Caen, contacte l'un de ses collègues de Saint-Lô, Marcel Richer pour lui demander de constituer un groupe de volontaires chargés de recueillir des renseignements sur l'implantation des Allemands dans sa région. Richer vient de rentrer du Stalag XI A. Il a été rapatrié - après avoir partagé pendant 14 mois le sort de ses camarades prisonniers de guerre - sur la demande de l'administration qui essaie de récupérer ses spécialistes. C'est un homme calme, pondéré, peu expansif ; travailleur sérieux, bien noté, il jouit de l'estime de ses compagnons comme de celle de ses supérieurs.

Henri Le Veillé, lui, mobilisé en A.F.N. se retrouve sur la ligne Mareth en juin 1940. Démobilisé à Maison-Carrée au ter Tirailleur Marocain le 13 août, à la suite de l'armistice, il rentre en France, où, après un périple via Marseille et Limoges, il rejoint sa bonne ville de Caen. Réintégré dans son emploi au service des Mesures, il fait bientôt la connaissance, au cours de ses déplacements professionnels, de la Directrice de la Maternité Départementale, Mme Vion qui dirige cet établissement situé à Bénouville. Depuis déjà quelques mois, Mme Vion travaille avec l'une des organisations de résistance implantées dans le Calvados : " L'Armée des Volontaires " dont les liaisons sont assurées par un peintre en bâtiment de Caen : René Duchez. La confiance s'instaure rapidement entre l'agent des P.T.T. et cette femme de caractère. Au bout de quelque temps, elle demande à Le Veillé de rechercher des concours parmi le personnel de l'administration. Les choses ne traînent pas car en peu de temps Henri Le Veillé recrute à Caen plusieurs postiers. Etendant son champ d'action dans les différentes bourgades où l'appelle son travail, il dispose bientôt de contacts dans la région. Les confidences s'échangeant plus facilement entre gens appartenant à la même administration que dans le secteur privé, il ne tarde pas à apprendre que dans le département voisin de la Manche, à Saint-Lô, certains agents des installations seraient désireux de " nuire à l'occupant ". Un voyage dans le Cotentin sera l'occasion pour Le Veillé de faire la connaissance de Marcel Richer. Dès lors, l'élan patriotique de ce dernier va faire le reste. En Décembre 1941 l'ossature d'un groupe actif existe. Six mois plus tard, une vingtaine d'agents des P.T.T., s'appuyant sur de nombreuses complicités réparties dans tout le département, forment la première organisation clandestine répertoriée dans les Postes et Télécommunications.

À l'été 1942 l'équipe formée par Richer, qui sera connue plus tard sous le nom de " Groupe P.T.T. Saint-Lô ", comprend une trentaine d'éléments appartenant à l'administration, ainsi que quelques individualités extérieures dont il a été nécessaire de solliciter le concours. En octobre

de cette même année, des contacts s'élaborent avec deux organisations résistantes locales : l'O.C.M. représentée par Franck, et le F.N. animé par Le Puissant. Pour ces deux formations, l'appui des postiers est vital car ils disposent de moyens et de ressources qui font grandement défaut aux gens de la clandestinité : véhicules, outillage, équipements, papiers officiels, possibilité de circuler en zones interdites, etc. Certaines actions seront donc montées en liaison avec ces deux antennes régionales des grands mouvements de résistance.

Mais la première opération importante effectuée par le groupe P.T.T. de Saint-Lô sera totalement une action P.T.T. puisqu'il s'agit de la communication aux Alliés du plan des lignes souterraines et aériennes du département de la Manche ; plan qui fut établi minutieusement par Clément Seger, François Richer de Cherbourg, et Chivet d'Avranches. Peu de temps après, Charles Marchesseau, contrôleur I.E.M. à Saint-Lô, dresse avec Jean Sanson, commis, le schéma des dérangements à opérer sur les circuits allemands reliant le port de Cherbourg aux P.C. ennemis de Saint-Lô, Fougères et Rennes. Au moment du débarquement allié, l'application de ce programme isolera les unités de la Wehrmacht et les bases de la Kriegsmarine du Cotentin.

Au début de 1943, l'arrivée à Saint-Lô de René Crouzeau va donner une impulsion nouvelle au groupe car c'est lui qui va entreprendre une action continue et systématique à l'encontre de l'occupant.

Inspecteur à la Direction des Services Techniques de Saint-Lô, Crouzeau a la haute main sur le matériel, l'équipement, et la mise en chantier de tous les travaux effectués dans la Manche. Sa fonction lui laisse une grande liberté de manœuvre, mais elle l'astreint aussi à assumer de hautes responsabilités vis-à-vis de la F.N.K., cet organisme allemand qui " coiffe " l'administration française des Postes et Télécommunications.

Comme dans la majorité des départements, les postiers de la Manche ont commencé par soustraire au contrôle tatillon de l'occupant tout ce qu'il était possible de dissimuler. Cela allait du simple appareil téléphonique aux grandes couronnes de câbles, en passant par les consoles, les haubans, les bobines de fil de cuivre, l'essence, les véhicules, etc. En conséquence, des caches pratiquées dans différents locaux contenaient un matériel aussi varié qu'imposant. On en trouvait un peu partout dans les bâtiments, greniers, et dépôts des P.T.T., à Saint-Lô même, mais aussi à Avranches, à Bérigny, à Tessy-sur-Vire, à Cerisy-la-Forêt, à Saint-Jean-de-Daye, à Saint-Clair-sur-l'Elle, à Coutances, à Périers, à La Haye-du-Puits, à Hambye, etc.

À ces stocks déjà importants, Crouzeau va ajouter tout ce qu'il peut distraire de la répartition en se livrant à un véritable trafic des états, ce qui lui permettra, par le jeu truqué des entrées et des sorties, de substituer du matériel déclassé, usé, ou réformé, au neuf qu'il reçoit pour les travaux demandés par les Allemands. On a vu, au début de ce chapitre, que cela faillit lui jouer un bien mauvais tour, la nonchalante négligence du lieutenant Busch, son interlocuteur de la F.N.K., ayant été brutalement réveillée par un capitaine S.S. arrogant et sarcastique.

En dehors de ce dangereux jeu de cache-cache avec les occupants, Crouzeau mène une activité résistante active. Se relayant avec Marcel Richer, il assure la liaison avec les responsables d'Action P.T.T.; mouvement qui vient de se créer à Paris sous l'impulsion d'Ernest Pruvost, de Maurice Horvais et de Simone Michel-Lévy qui tentent, avec cette organisation, de regrouper tous les résistants des Postes et Télécommunications. Le groupe de Saint-Lô étant particulièrement en pointe dans la lutte clandestine, les dirigeants du mouvement parisien vont en faire l'un de leurs points d'appui pour étoffer leur action. C'est d'ailleurs auprès de lui qu'Ernest Pruvost cherchera refuge un peu plus tard lorsqu'il sera traqué par la Gestapo. Cette liaison privilégiée permet aux postiers de Saint-Lô de disposer de sources de renseignements provenant d'autres régions, et particulièrement de Bretagne. Elles s'avéreront fort utiles au moment du débarquement allié.

Suivant les consignes qui leur sont données par Action P.T.T., Crouzeau et Richer mettent en place un discret réseau de sabotages. Grâce à la complicité de Mme Bessy, contrôleur à Avranches, de Chivet chef de centre des L.S.G.D. d'Avranches également, et de Blin, rédacteur à la Direction de Saint-Lô, les agents des lignes affiliés au groupe peuvent opérer avec un minimum de sécurité sur les bobines thermiques, les standards, les relais, et les batteries de têtes de câbles. Malgré tout, certains bavardages ne peuvent être évités - toutes les formations résistantes ont connu ce problème - et sont la cause de l'arrestation d'Augustin Le Maresquier, surnuméraire à Cherbourg. Le mutisme de ce modeste postier lors des interrogatoires lui vaudra le transfert à la prison de Fresnes, mais aucun de ses camarades ne sera jamais inquiété. Belle preuve de simple et discret héroïsme !

À l'automne 1943, Crouzeau et Richer doivent procurer de fausses cartes d'identité à plusieurs réfractaires au S.T.O. qui sont venus pour " s'enrôler " dans la Résistance. Après les avoir dotés de papiers en règle, grâce à Action P.T.T., ils les expédient à Gathémo où ils seront pris en charge par un maquis local. Cependant, le nombre sans cesse grandissant de jeunes gens, dont beaucoup sont les enfants ou parents d'agents des P.T.T., qui cherchent à échapper au départ pour le Reich, oblige les responsables du groupe à envisager la création d'un maquis de réserve. Mais l'approche de l'hiver ne facilite pas l'implantation d'un noyau clandestin dans cette région peu propice à la création de camps sauvages, et la solution provisoire va être de répartir les réfractaires dans les fermes amies. Le travail de fourmi de Crouzeau, de Richer, de Marchesseau, et de leurs camarades, finit par payer puisque les complicités apparaissent un peu partout, principalement dans le monde rural, ce qui facilite d'autant le problème des caches et celui du ravitaillement. Le contact qui va ainsi s'établir avec un cultivateur de la commune de Villebaudon - entre Tessy-sur-Vire et Hambye -, Alphonse Fillâtre, apporte aux postiers un concours vital pour leurs projets.

Cet agriculteur au patriotisme enflammé met en effet au service des résistants sa personne et ses biens. Encouragé et admirablement secondé par sa femme, il prend en charge le radio, et son poste-émetteur, que l'État-Major d'Action P.T.T. vient d'envoyer dans la Manche. D'autre part, il héberge et nourrit, dans les dépendances de sa ferme, plusieurs jeunes volontaires en attente d'affectation. Au début de 1944, lorsque le responsable national de l'E.M.P.T.T. Ernest Pruvost, traqué par la Gestapo, devra quitter Paris, c'est chez Alphonse Fillâtre qu'il viendra se réfugier.

Parallèlement à cette activité importante, Crouzeau et Richer organisent un véritable service de tri postal occulte. Le courrier de dénonciation, assez facile à détecter par l'écriture et le libellé des adresses, ayant comme destinataires la Feldgendarmerie, les services de police allemande, ou les kommandanturs, est discrètement saisi et détruit. Certains receveurs, demeurés à l'écart de la formation résistante, se sont longtemps demandé pour quelles raisons les canalisations des toilettes se bouchaient fréquemment, nécessitant si souvent le recours aux plombiers des ateliers ! Au mois de mars 1944, l'organisation mise sur pied par le groupe de Saint-Lô dans la destruction des correspondances délatrices fonctionne, avec des degrés divers de réussite il est vrai, à Avranches, Cherbourg, Les Pieux, Saint-Sauveur-le-Vicomte, Lessay, Périers, Carentan, La Haye-du-Puits, Granville, Cerisy-la-Salle, Tessy-sur-Vire, Saint-Jean-de-Daye, et Torigny-sur-Vire.

D'autre part, un contrôle des communications téléphoniques allemandes existe, mais ne fonctionne que par intermittence, à Avranches, Saint-Lô, Granville. Par prudence, après l'arrestation de Le Maresquier qui avait pris langue avec des agents de la poste cherbourgeoise, cette activité fut mise en veilleuse. Elle ne reprendra qu'à partir du débarquement allié en juin 1944

L'hiver 1943-1944 se passe sans apporter de changements notables dans l'existence du groupe P.T.T. de Saint-Lô. Il arrive un moment où l'habitude d'une vie dangereuse devient une routine pour ceux qui la mènent. Crouzeau n'a pas connu de nouvelle alerte, Busch semble avoir complètement oublié " l'incident " qui a valu au responsable des services techniques quarante-huit heures de prison. Il est vrai que ce dernier redouble de prudence. Celle-ci ne l'empêche cependant pas de s'employer à constituer une réserve d'essence prélevée, par quantités minimes à la fois, sur la répartition officielle. Ce carburant est stocké, avec toute la discrétion réclamée par ce genre d'opération, dans les garages ou communs de particuliers acquis à la cause.

Vers la fin du mois de janvier 1944, le système des liaisons avec les dirigeants d'Actions-P.T.T. à Paris s'améliore grâce au concours de Mme Horvais, épouse du responsable parisien, qui travaille maintenant à la poste de Saint-Lô. Les relations deviennent plus régulières à raison d'une moyenne de deux par semaine. Le mois suivant, Ernest Pruvost débarque en catastrophe, ayant réussi à distancer les policiers allemands lancés à ses trousses. Pris en charge par le groupe des postiers de Saint-Lô, il va être hébergé, ainsi qu'on l'a vu plus haut, chez Alphonse Fillâtre à la ferme de Villebaudon. Doté d'une fausse carte d'identité au nom de Duchêne, il participe activement à la vie clandestine, et il va s'employer à créer un maquis en vue d'un éventuel débarquement maintes fois annoncé par les services londoniens. A Paris, son remplacement est assuré par Maurice Horvais qui cumule ainsi de lourdes responsabilités. Fin avril, Pruvost et Crouzeau ont enfin découvert un endroit propice pour l'établissement d'un maquis ; il s'agit d'une petite exploitation abandonnée au bout d'un vieux chemin au lieu-dit " Le village du bois " entre Villebaudon et Beaucoudray. Avec l'aide de Richer et de Sanson, ils en commencent l'aménagement pour la rendre apte à recevoir un effectif d'une vingtaine d'hommes au début. Deux bâtiments, en moins mauvais état que les autres, sont grossièrement réparés. Un ru qui coule au bas de la prairie assurera l'alimentation en eau. Des bottes de paille et de foin fournies par Fillâtre permettront la confection de couches rudimentaires ; quant au ravitaillement, les complicités trouvées auprès des paysans locaux le rendront plus que suffisant, et tout particulièrement grâce à l'assistance de Mlle de Saint-Jore et de Louis Haupais, cultivateur à Beaucoudray. Le dévouement du docteur-vétérinaire Phi-lippe Texier-Hugou, de Percy, procurera les soins urgents aux malades et aux blessés. Tout paraît donc s'arranger au mieux, sauf la question vitale de l'armement. Richer et Crouzeau sont bien parvenus à récupérer par-ci, par-là, plusieurs fusils de chasse et pistolets, mais si cet équipement précaire peut intimider quelques collaborateurs ou curieux, il ne peut suffire pour les actions envisagées directement contre l'ennemi. Pruvost décide alors de demander à Londres un parachutage particulier. Dans cette perspective, il propose un terrain assez proche, mais les Britanniques refusent car il est situé à moins de trente-cinq kilomètres des côtes, limite qu'ils considèrent comme indispensable pour la sécurité de leurs appareils. Le problème semble insoluble puisque la presqu'île du Cotentin ne dépasse guère les soixante kilomètres de large. Il faudrait en trouver un autre bien plus bas, très en dessous de Saint-Lô. C'est alors que par le truchement du Docteur Lebrun, de Tessy-sur-Vire, arrive la proposition d'une prairie de bonnes dimensions située dans le département voisin du Calvados à Sainte-Marie-Outre-l'Eau. Crouzeau se rend sur place afin d'en relever les coordonnées qui sont rapidement transmises à Londres. A la mi-avril, le terrain est homologué et le message-code " Aimer, c'est vivre " doit annoncer le parachutage. Ce n'est toutefois que dans la soirée du 9 mai 1944 que ce message personnel est lancé par la B.B.C. À la ferme Fillâtre, Pruvost envoie aussitôt deux agents de liaison prévenir les hommes désignés pour la réception. De son côté, Crouzeau mobilise ceux de son groupe qui doivent y participer, et fait sortir un camion à gazogène du garage. Les postiers prennent place à l'intérieur avec leurs bicyclettes prévues pour le retour. Robin prend le volant et le véhicule s'enfonce dans la nuit pour parcourir les trente-cinq kilomètres les séparant du terrain. On ne pouvait choisir pour une pareille expédition un plus mauvais jour : le maréchal Rommel est en tournée d'inspection dans la région et les routes sont surveillées. Pratiquement à chaque carrefour, il faut se soumettre à un contrôle. Heureusement que Crouzeau a pensé à tout et qu'il s'est muni d'un ordre de mission parfaitement en règle ; néanmoins le retour risque de se révéler délicat ! Une chance tout de même : après Tessy-sur-Vire, il n'y a plus de barrages. Pont-Farcy est traversé sans encombres et le groupe retrouve à proximité du terrain l'équipe Pruvost qui, guidée par Alphonse Fillâtre, est venue de Villebaudon à travers champs. Les tâches sont réparties, les sentinelles mises en place, mais ce n'est qu'à 1 h 30 du matin que l'avion apparaît au-dessus du pré. Rapidement, il répond aux signaux et, après un passage supplémentaire, revient larguer son chargement. Les containers atterrissent bien dans le périmètre prévu, sauf un dont le parachute ne s'est pas ouvert et qui s'écrase assez loin, complètement éventré par la brutalité du choc. Malgré tous leurs efforts, les résistants ne pourront pas le récupérer et ce sont les Allemands qui, le lendemain, ramasseront les débris et le matériel. Malgré tout, plus de trois tonnes d'armes et de munitions peuvent être chargées dans le camion. Informé par Crouzeau de la surveillance des routes, Pruvost, prudent, décide de transporter la cargaison à la ferme Fillâtre où le véhicule passera le reste de la nuit. Quant aux postiers, ils vont regagner Saint-Lô à bicyclette, afin d'être présents à leur travail dès le matin, et pouvoir éventuellement expliquer l'absence du camion.

Dans la matinée, sous un hangar à l'abri des regards indiscrets, l'inventaire est fait par Pruvost, Fillâtre et Crouzeau. Une grande partie du stock va être laissée à Villebaudon pour l'équipement du maquis du " Village du Bois ", le reste part pour Saint-Lô. Il sera entreposé dans l'atelier de menuiserie où des séances d'instruction seront organisées afin de familiariser les agents du groupe avec cet armement parachuté.

Quelques jours plus tard, le camion-gazo va reprendre du service, toujours piloté par Robin, pour effectuer un transport d'armes de Périers à Saint-Georges-de-Montcoq au bénéfice de la formation O.C.M. de Saint-Lô dirigée par Franck.

Vers le milieu du mois de mai, des indices de plus en plus rapprochés laissent présager aux formations résistantes l'imminence d'un débarquement allié sur les côtes françaises, ne serait-ce que par le nombre et par le genre de questions posées. On sait maintenant que le lieu choisi pour ouvrir le nouveau front fut définitivement arrêté à la conférence de Québec en août 1943 par Churchill, Roosevelt, et les chefs d'états-majors interalliés. Les protagonistes de cette réunion décidèrent donc que les opérations d'invasion se dérouleraient sur le littoral normand, entre l'embouchure de l'Orne dans le Calvados et la plage de Saint-Marcouf dans la Manche, zones reconnues comme les plus favorables tant du point de vue topographique qu'en raison d'une puissance défensive inférieure à celle existant sur les côtes situées plus au nord. Les dates prévues s'échelonnaient entre le 31 mai et le 5 juin 1944, mais, en raison du mauvais temps, elles furent fixées, au dernier moment, aux 5 et 6 juin. En conséquence de ce plan, il fut demandé aux réseaux de résistance de fournir le maximum d'indications sur l'infrastructure des défenses allemandes, tandis que dans le même temps on leur assignait différentes missions. C'est ainsi que le groupe des P.T.T. de Saint-Lô se vit réclamer le schéma très récent des lignes souterraines qui reliaient Cherbourg à Rennes, Caen, Le Mans, et Nantes, cependant qu'on lui demandait de prévoir la neutralisation du central allemand de Saint-Lô installé dans les sous-sois du bureau et auquel aboutissaient toutes les communications en provenance des points fortifiés du front de mer.

Pour satisfaire à la requête des Alliés, Clément Seger, chef de centre des lignes souterraines à grande distance de Saint-Lô, s'assure le concours de Chivet, son collègue d'Avranches, et les deux hommes remettent trois jours plus tard à Crouzeau un calque parfait qui sera acheminé par la liaison Pruvost-Le Veillé.

La seconde partie de la demande - la mise hors service du central ennemi dès le déclenchement des opérations - est préparée par Richer, Etienne Bobo, et Maurice Deschamps, avec l'aide de M. Blin, rédacteur à la Direction. C'est un plan particulièrement délicat à établir car il doit tenir compte du service de garde allemand. De plus, ce central est doublé par une station de renvoi située au premier étage à proximité des bâtis d'harmoniques. Il convient donc, pour une action durable et efficace, de prévoir un sabotage précis, simultané, aux deux endroits. Richer en dessine le projet qui comprend l'intervention d'une section armée devant neutraliser les sentinelles. Crouzeau va l'améliorer en y incluant la destruction des câbles d'arrivée. Malheureusement, ce plan ne pourra être réalisé en raison des événements dramatiques du 14 juin.

C'est à peu près vers cette même époque qu'Ernest Pruvost réussit à se procurer un document d'un intérêt stratégique capital : rien moins qu'un modèle de la carte établie par l'état-major allemand de Saint-Lô, reproduisant toutes les routes sélectionnées pour le passage des divisions blindées ; l'emplacement des dépôts de munitions, d'essence, des P.C. ; la situation géographique des terrains d'aviation ; les secteurs de regroupement, et jusqu'aux points d'appui prévus en cas de bataille.

Cette carte avait été réalisée au moment de la visite d'inspection du Maréchal Rommel les 10 et 11 mai. Pris un peu de court par cette visite, le commandement avait dû faire tirer les huit exemplaires nécessaires par le service cartographique des Ponts et Chaussées sous la surveillance de deux gradés de la Wehrmacht. Mais tel était l'affolement de l'état-major devant l'arrivée impromptue de l'ancien chef de l'Afrika-Korps que ses officiers oublièrent tout simplement de reprendre... l'original ! Celui-ci resta donc aux mains de l'employé des Ponts & Chaussées, M. Lebas, qui avait effectué le travail. Il le remit à deux résistants du groupe de Torigny-sur-Vire : M.M. Loridant et Ringuet, lesquels le transmirent à Ernest Pruvost. Quelques jours plus tard, par l'entremise du capitaine Jean-Renaud Dandicolle, qui venait d'être parachuté pour coordonner l'action des maquis régionaux dans le cadre de la prochaine bataille de Normandie, cette précieuse carte parvenait à Londres. Et il en fut fait bon usage puisque plusieurs points stratégiques furent copieusement bombardés !

FELD - NACHRICHTEN - KOMMANDANTUR 25 AUSSENSTOLIE SAINT-LO MESSIEURS

LA PERIODE DE CRISE QUE NOUS TRAVERSONS NOUS OBLIGE A VOUS ARRÊTER POUR EMPÉCHER QUE VOUS VOUS RENDIEZ COUPABLE D'UN DELiT CONTRE L'ARMÉE ALLEMANDE ET POUR VOUS PROTEGER CONTRE LES TERRORISTES ET DES ACTES DE VIOLENCE.

IL NE S'AGIT QUE D'UNE MESURE PASSAGÈRE.

PENDANT CE TEMPS VOUS SEREZ RAVITAILLÉS PAR L'ARMÉE ALLEMANDE. IL NE S'AGIT PAS D'UN EMPRISONNEMENT, MAIS SI QUELQU'UN DE VOUS ALLAIT S' ÉVADER OU ESSAYER DE FAIRE CELA PROUVERAIT QU'IL SABOTE DES MESURES DE L'ARMÉE ALLEMANDE. LES SENTINELLES ONT L'ORDRE D'EMPÊCHER UNE FUITE AU BESOIN PAR LA VOIE DES ARMES.

LBUTNANT.

CHAPITRE VIII

TRAGIQUE DÉNOUEMENT A BEAUCOUDRAY

Le 5 juin 1944, dans ses émissions du soir, la B.B.C. lance les messages qui mobilisent la Résistance française. Chacune de ces phrases sibyllines s'adresse à une formation précise, mais deux d'entre elles : " Les dés sont sur le tapis " et " Il fait chaud à Suez " ordonnent la mise en application immédiate des plans de sabotage et de guérilla. Aussitôt, toutes les forces résistantes se mettent à l'œuvre. Dans la nuit, des milliers de patriotes s'attaquent aux objectifs qui leur ont été désignés depuis longtemps. A l'aube du 6 juin, presque tous les moyens de communication de l'ennemi sont désorganisés : voies de chemin de fer coupées, ponts détruits, tunnels obstrués, écluses détériorées, transformateurs dynamités, pylônes électriques abattus, centrales stoppées, stocks de carburant incendiés, locomotives et plaques tournantes rendues inutilisables, routes barrées par des abattis d'arbres, panneaux de signalisation routière inversés, semis de clous spéciaux sur les voies stratégiques, et même jusqu'à certaines feldgendarmeries attaquées !

Dans cette fantastique démonstration nationale de la présence française aux côtés des Alliés, le groupe des P.T.T. de Saint-Lô exécute les missions qui lui ont été prescrites. René Crouzeau et Marcel Richer dirigent les équipes chargées de secteurs définis au nord et au sud du chef-lieu de la Manche. Les câbles des L.S.G.D. sont coupés en plusieurs endroits supprimant toutes communications entre Cherbourg et Le Mans, Carentan et Villedieu-les-Poêles, Saint-Lô et Avranches. Les lignes aériennes desservant les liaisons de courte distance subissent le même sort, et isolent les garnisons des bourgades. Privé des trois quarts de ses relations avec les points de défense du front de mer, le central allemand de Saint-Lô devient inopérant, et cette situation d'isolement va être cruellement ressentie par le commandement ennemi quelques heures plus tard, lorsque les parachutistes américains de la 82e division aéroportée sauteront à Sainte-Mère-Eglise pour établir une tête de pont sur le Merderet.

Pendant ce temps, Robin, Sanson, Bobœuf, et Lerable, sabotent les installations et le matériel susceptibles d'être utilisés par le génie allemand dans les locaux des services techniques.

Un peu avant l'aube, Crouzeau regroupe son monde et le camion à gazogène transporte les hommes à Villebaudon, à la ferme du " Village du Bois ".

Le groupe P.T.T. de Saint-Lô prend le maquis ! Il va rejoindre l'équipe de réfractaires qui séjournait déjà sur place, ainsi que leurs camarades hébergés à la ferme Fillâtre amenés par Pruvost. Sous le commandement de celui-ci, l'amalgame se fait rapidement et dans la matinée du 6 Crouzeau organise l'existence de la petite communauté en établissant les tours de garde, les corvées de ravitaillement, et les horaires des cours d'instruction militaire pour les néophytes.

Pendant ce temps, à Saint-Lô, les Allemands, furieux des sabotages effectués dans la nuit, et de la disparition de nombreux agents et de leur famille t, réagissent durement en arrêtant le personnel des services techniques demeuré à son poste. Emmenés dans un camp aménagé au vieux haras de Saint-Lô, les employés appréhendés parviendront à s'évader le lendemain à la faveur des bombardements. La ville subit en effet plusieurs raids de l'aviation alliée. Le 6, vers 16 h 30, les premières bombes tombent sur le quartier de la gare. À 20 h, une quinzaine de forteresses volantes attaquent les secteurs du centre et du sud ; vers minuit, puis à 3 h et à 5 h de nouvelles vagues achèvent l'œuvre de destruction. Ce qui reste encore debout sera anéanti lors de l'avance américaine en juillet. C'est dans un amoncellement de ruines que les survivants de la 30e brigade légère allemande tenteront en vain de s'opposer aux G.I. de la 29e D.I.U.S. dans de violents et désespérés combats livrés dans les décombres d'une ville rasée. Au cours de cette farouche bataille, le baron Von Aufsess, commandant la brigade de la Wehrmacht, sera tué ainsi que le major Thomas Howie, chef de l'avant-garde alliée. Pour la conquête de ce champ de ruines, on dénombrera plus de 5.000 morts pour les 35e et 29e D.I.U.S. Les Allemands de leur côté perdront environ 6.000 hommes. Près de 11.000 morts pour la prise, ou la défense, d'une ville qui n'est plus qu'un gigantesque tas de décombres sous lesquels gisent en plus quelque 800 civils français, innocentes victimes de ce duel de titans. Mais cette ville s'appelait Saint-Lô et, en raison de son intérêt stratégique - carrefour vital naturellement fortifié par sa ceinture de collines - elle demeurait l'objectif principal de la 11e armée U.S. dans ses plans pour le bouclage du Nord Cotentin et le succès de l'opération " Cobra " préparée par le général Bradley.

On peut voir aujourd'hui dans cette cité reconstruite, sur la place de l'Hôtel de Ville, un mémorial érigé en souvenir des Résistants du département. Il est fait des ruines de la porte de l'ancienne prison dans laquelle périrent, écrasés sous les bombardements du 6 juin, 42 patriotes qui avaient été incarcérés par la Gestapo.

À la ferme du " Village du Bois " la formation des postiers de Saint-Lô, renforcée de plusieurs réfractaires, mène l'existence de tous les groupes de maquisards vivant dissimulés dans une retraite discrète en un coin de campagne ou de forêt peu accessible. Sortant de leur base pour effectuer de rapides coups de main ou pour exécuter un sabotage, ils rentrent sitôt leur mission accomplie, satisfaits de se retrouver après la fièvre de l'action, entre compagnons de combat dans la chaude atmosphère de la communauté.

Les hommes de Pruvost se sont très rapidement adaptés à leur nouvel état de marginaux. Sous les directives de Crouzeau et de Richer, l'organisation de la vie quotidienne n'a pas posé de problèmes. Les tours de garde et des diverses corvées ont été établis et les responsables désignés. A chaque sortie, on incorpore à la section en mission deux ou trois jeunes qui se familiarisent ainsi avec le climat opérationnel et qui acquièrent progressivement les réflexes du combattant de guérilla. Grâce à cet entraînement régulier complété par les cours d'instruction sur l'armement, Pruvost envisage avec une certaine sérénité la coopération de son groupe à la grande attaque qui doit être menée conjointement par plusieurs formations de francs-tireurs dans la première quinzaine de juillet sous les ordres du " Capitaine Jean " (Renaud Dandicolle) en liaison avec une violente offensive alliée. Dans la nuit qui précédera celle-ci et qui doit être annoncée aux maquisards par le message " Quelle ne fut la surprise " transmis par la B.B.C., les forces résistantes auront en effet à intervenir sur différents objectifs qui leur seront communiqués la veille.

Malheureusement, la mort de Renaud-Dandicolle, le démantèlement du maquis de Saint-Clair le 8 juillet, quelques jours après la tragédie du 14 juin à Villebaudon, anéantiront ce projet.

Le 14 juin 1944, vers cinq heures du matin, une voiture légère t.t. Volkswagen type 82 de l'armée allemande s'engage dans le chemin creux qui mène à la ferme du " Village du Bois ". À son bord, quatre hommes : trois soldats et un sous-officier. Elle s'arrête à la hauteur d'une petite maisonnette au débouché d'un sentier. Le gradé qui se tient à côté du chauffeur déploie sur ses genoux une carte d'état-major qu'il examine longuement. Quelques minutes après, le véhicule fait demi-tour et repart. À l'intérieur de la petite maison, le bruit de moteur a réveillé les habitants. Derrière ses rideaux, Mme Leblond, une jeune institutrice qui a fui la ville soumise aux bombardements, a bien observé la manœuvre de la Volkswagen. Amie des maquisards, qu'elle renseigne sur les allées et venues, rares il est vrai dans le secteur, elle s'inquiète de cette bizarre visite. Vivant seule depuis son arrivée à Beaucoudray avec son fils de onze ans, elle est devenue plus réceptive aux événements imprévus. Aussi, ne prenant même pas le temps de préparer son ersatz de café, elle file prévenir les francs-tireurs. Sitôt informé, Pruvost désigne deux hommes qu'il envoie patrouiller aux alentours, puis il va interroger les sentinelles de faction sur les relevées de terre de part et d'autre de la ferme. L'un des gardes confirme avoir entendu dans le val un bruit de moteur mais déclare toutefois n'avoir rien vu. Méfiant, le chef d'Action-P.T.T. met son groupe en alerte, mais comme ses deux éclaireurs rentrent une bonne heure après en précisant qu'ils n'ont rien remarqué d'anormal, il conclut à une voiture isolée perdue dans les petites routes du bocage.

Un chef de maquis rompu depuis longtemps à la vie clandestine en milieu rural ou forestier aurait sans doute réagi différemment en prenant immédiatement une décision de repli, mais les hommes qui dirigent le groupe du " Village du Bois ", s'ils ont une solide expérience de l'action secrète dans l'environnement urbain, ne peuvent en si peu de temps avoir acquis cette sorte de sixième sens que possédaient des responsables tels que Guingouin, Leblanc, ou Romans-Petit, habitués par des années d'errance dans la nature à interpréter aussitôt tout événement insolite. Il ne faut donc pas leur tenir rigueur d'une erreur d'appréciation dont ils seront, malheureusement, pour certains, les premières victimes. L'histoire de la Résistance montre que l'on trouve toujours à la base des tragédies les mêmes causes : la dénonciation, l'imprudence, ou l'excès de confiance. Mais parce qu'elle ne prend en compte que les faits dans leur brutale sécheresse la mémoire délaisse les facteurs humains et néglige les réactions caractérielles du moment vécu dans le climat particulier à chaque situation. Ainsi, pour Pruvost, Crouzeau et Richer, vivant sur les nerfs depuis des mois et des mois, ayant de plus l'esprit accaparé par le rôle important que leur formation aura à jouer dans les jours prochains, cette péripétie de l'approche d'une voiture légère isolée dans le secteur qu'ils contrôlent ne revêt pas un caractère alarmant. Hélas ? cette voiture n'est pas venue là par hasard comme ils le pensent. Il s'agit en fait d'un véhicule de pointe appartenant à une Compagnie de la 2e Panzer S.S., plus connue sous le nom de " Division Das Reich ". Cette unité d'élite de l'armée allemande vient d'arriver dans la Manche pour consolider le dispositif de défense face aux troupes américaines du général Bradley. Cantonnée dans le sud-ouest au moment du débarquement, elle a éprouvé bien des difficultés pour " remonter " vers le front en raison du harcèlement qu'elle a subi de la part des maquisards de Dordogne et du Limousin et des sabotages effectués sur les moyens de communication par les francs-tireurs ; ce qui l'a amenée à livrer de véritables combats pour dégager la route. Certains de ces régiments se sont horriblement vengés sur la population, et nul n'oubliera jamais comment l'un d'eux, le régiment " Der Führer ", massacra le 10 juin plus de 600 personnes, dont une majorité de femmes et d'enfants, à Oradour-sur-Glane.

Ce sont des éléments de cette sinistre division qui, avec toute leur expérience acquise en Russie et en Pologne dans la lutte contre les partisans, sont venus reconnaître une région qui doit servir de base de départ à une contre-attaque prévue le lendemain en direction de Carentan. La présence du groupe du " Village du Bois " a été facilement décelée dans ce secteur - ne serait-ce que par les opérations de guérilla ou de sabotages ; quant à sa localisation, elle provient sans doute de dénonciations ou de bavardages imprudents. La petite Volkswagen a fait demi-tour, mais sans aller très loin car elle a rejoint au carrefour de La-Fresnée une partie d'un bataillon de panzergrenadiers bivouaquant là depuis la veille. Et ces soldats aguerris ne vont pas laisser la moindre chance aux maquisards.

Dans sa maisonnette, Mme Leblond est brusquement entourée par une dizaine de S.S. survenus silencieusement. Elle tente alors une manœuvre désespérée pour avertir ses amis : " Va chercher le chat " ordonne-t-elle à son fils, et le petit Gilles, qui a bien assimilé le code prévu, part vers la ferme. Mais le périmètre d'accès est déjà bouclé et le gosse est refoulé. Pendant ce temps, le reste de la troupe progresse sans bruit en rampant dans les champs, se glissant à travers les haies pour préparer un large

mouvement d'encerclement. Et les hommes de garde ne voient même pas approcher, puis surgir derrière eux, les fantassins ennemis. Il est un peu plus de 10 heures du matin quand soudain le premier coup de feu claque. Bientôt la campagne résonne du bruit de la bataille car les maquisards se sont rapidement ressaisis. Crouzeau organise la défense avec beaucoup de sang-froid. D'une rafale de mitraillette, il abat les deux premiers S.S. qui ont sauté la clôture. A côté de lui, Alfred Guy s'écroule grièvement atteint. Derrière la maison, Marcel Richer, comprenant qu'il ne faut pas se laisser enfermer, entraîne deux ou trois de ses compagnons dans une sortie téméraire. Frôlé par les balles, un peu éraflé par l'une d'elles, il parvient à forcer le passage et décroche vivement vers le couvert des arbres. Robin est cerné et désarmé. Maurice Deschamps a suivi Richer et il parvient aussi à s'échapper, de même que Raoult et Pierre Allier, mais pour les autres la lutte devient trop inégale et, ayant épuisé leurs munitions, ils doivent se rendre.

Au moment de l'attaque, Ernest Pruvost se trouvait près du ruisseau en contrebas occupé à se raser. Dépourvu d'armes, il doit se résigner à se dissimuler et il réussira à gagner les bois de Moyon un peu plus tard, de même que Raymond Abdon qui, parti en liaison, revient juste à temps pour entendre les échos du combat. A la ferme, dix maquisards prisonniers font face aux Allemands triomphants. Inanimé dans un coin,

Alfred Guy ne reçoit aucun soin. Les S.S. fouillent les pièces, les greniers et les bâtiments, récupérant l'armement et le matériel préparés pour les prochaines opérations, non sans rafler au passage les objets personnels qu'ils découvrent. L'Obersturmführer qui commande le détachement semble maintenant pressé de quitter les lieux ; il rassemble sa troupe, et donne le signal du départ. Portant leur camarade blessé, les résistants avancent, solidement encadrés, sans illusions sur le sort qui les attend. Au passage, Mme Leblond et son fils sont incorporés dans la colonne. Une première halte dans une petite exploitation servant apparemment de P.C. au commandement de la compagnie vaut aux malheureux patriotes de subir le brutal interrogatoire habituellement réservé aux " terroristes ". Manifestement, le Sturmbannführer qui le mène dans un français très correct est déçu par le petit nombre de captifs ramenés par ses hommes. Pour lui, le maquis devait comprendre bien plus de membres que ça, et ses questions portent uniquement sur l'endroit où se sont réfugiés " le chef et les autres ". Comme personne, et pour cause ! ne peut lui fournir de réponse, les coups pleuvent de plus en plus drus. À son tour, le petit Gilles est amené devant l'officier nazi qui adopte un registre différent avec le gamin déjà terrorisé par ce qu'il a vu : " Si tu ne parles pas, je ferai fusiller tout le monde, mais si tu me dis où sont cachés les partisans, ta maman ne mourra pas et tu pourras repartir avec elle. " Peine perdue, car le gosse ne peut évidemment rien dire. Alors de guerre lasse, pressé par le temps - le bataillon doit rejoindre le régiment qui fait mouvement vers Carentan pour participer à la contre-attaque - le " Stubaf " ordonne le transfert des prisonniers à la ferme de la Réauté, lieu de regroupement de son unité.

Enfermés dans une étable sévèrement gardée, ils sont là, dix hommes, une femme et un enfant, bouclés dans cette prison de fortune, conscients de partager les dernières heures de leur vie. Accroché à sa mère qu'il étreint désespérément, le petit Gilles sanglote en balbutiant des mots inaudibles. Bouleversés par ce spectacle insoutenable, les maquisards tentent de donner le change. Ils parlent d'avenir, de jours heureux où la paix ramènera le bonheur et la joie de vivre, échafaudent des projets. Bercé par ces paroles apaisantes, brisé par l'émotion, le gosse s'endort. Le silence alors s'installe peu à peu, permettant à chacun des hommes de se réfugier dans ses pensées intimes.

À quoi songent-ils au seuil de leur mort, ces rudes postiers ? À leurs anciennes joies, à leur vie modeste mais probe ? A l'avenir qu'ils ont préparé, mais qu'ils ne connaîtront pas ? À toutes ces petites choses, menus détails du quotidien, qui prennent brusquement du relief au moment où on réalise qu'il va falloir les quitter ? Peut-être imaginent-ils les jours de paix future et l'enivrement d'une victoire dont ils ont ressenti les prémices ? Rêvent-ils au futur de ce pays pour lequel ils vont mourir ? Ou tout simplement, tout naturellement, leurs pensées sont-elles tournées vers ceux qu'ils vont quitter, vers le visage aimé de l'épouse, vers les frimousses rieuses des bambins, évoquant les heures si douces d'un tranquille bonheur ?

Mots dérisoires, phrases creuses, qu'il devrait nous être interdit de transcrire afin de leur laisser la secrète grandeur de leurs ultimes réflexions.

Qu'ils doivent être courts, et si longs, les derniers instants !

Vers 3 h 30 du matin, la porte est brutalement déverrouillée. Dans la lueur naissante du jour, les silhouettes casquées apparaissent. Un à un, les prisonniers sont sortis ; on leur lie les mains derrière le dos. Quand Mme Leblond se présente, tenant son fils par la main, l'officier qui a questionné l'enfant la veille aboie un ordre ; les crosses s'interposent et ils sont refoulés à l'intérieur.

Escortés par une vingtaine de S.S., Ies hommes marchent résolument vers la mort. Ils arrivent au bout de l'herbage. Déjà là, allongé sur une civière, Alfred Guy gît à demi conscient. On les pousse vers le fossé. Jean Sanson harangue ses camarades : " Les copains ! nous allons leur montrer comment meurent les patriotes français ! " Avec rudesse, leurs gardiens les alignent, le blessé compris, devant la large rigole qui court sous la haie. Chantées d'une voix forte par Crouzeau, les premières paroles de " La Marseillaise " s'élèvent. A peine ses camarades ont-ils le temps de les reprendre avec lui qu'un ordre bref est hurlé, les mitraillettes crépitent, les corps basculent, c'est fini.

Hâtivement, les S.S. rabattent quelques centimètres de terre sur les suppliciés. Jacques Albertini, Etienne Bobo, René Crouzeau, Alfred Guy, Ernest Hamel, Jean Lecouturier, Auguste Lerable, Francis Martin, André Patin, Raymond Robin, Jean Sanson viennent de payer de leur vie leur attachement à la liberté et à leur patrie.

Mme Leblond, après de longs interrogatoires, sera internée, mais l'avance foudroyante des divisions américaines quelques jours plus tard lui épargnera la déportation.

Quant aux rescapés du groupe : Deschamps, Le Sénécal, Pruvost, Raoult, Richer, ils vont s'intégrer aux formations les plus proches pour poursuivre un combat dont ils ressentent plus profondément encore les motivations.

Aujourd'hui, un monument érigé à l'endroit même où sont tombés ces onze patriotes perpétue leur souvenir et rappelle aux passants quel prix les Résistants ont payé pour nous restituer une liberté dont nous n'apprécions peut-être plus suffisamment la plénitude. Liberté de penser, d'écrire, de rire et de parler ; liberté de courir, d'aller, de franchir, de revenir et de marcher ; liberté de lire et de se réunir ; liberté d'aimer, de croire, et même de haïr ; liberté de choisir, d'élire, et de blâmer ; liberté de refuser et liberté d'offrir. Liberté des libertés ! Libertés que le fascisme n'admettait pas et pour lesquelles les postiers de Saint-Lô ont donné leur vie. Libertés pour lesquelles tant d'hommes sont morts ; libertés que des milliers d'autres hommes cherchent encore à conquérir ! Cesserons-nous un jour de les galvauder et de les dévoyer ? Saurons-nous, avec tout le respect que leur vouent ceux qui se sont battus - et qui se battent encore - pour les acquérir, veiller à ce qu'elles demeurent présentes mais discrètes, efficaces mais non contraignantes. Qu'elles soient, en quelque sorte, le cadre de la dignité de l'Homme.

Saurons-nous aussi ne jamais oublier ces hommes du peuple que rien n'avait jamais préparé à devenir des " soldats de l'ombre " et qui voulurent suivre leur chemin de l'honneur jusqu'au bout.

" Car ces cœurs qui haïssaient la guerre se battaient pour la liberté au rythme même des saisons et des marées, du jour et de la nuit. "

Noms des postiers qui ont formé le groupe des P.T.T. de Saint-Lô

Né en septembre 1941, le " groupe Résistance-P.T.T. " de Saint-Lô se développa par la suite en incorporant des patriotes étrangers à l'administration des Postes et Télécommunications. Nous donnons ici les noms des agents des P.T.T. ayant formé le groupe initial :

Madame Bessy, contrôleur-adjoint à Avranches

Monsieur Blin, rédacteur à la Direction de Saint-Lô

Monsieur Bobo Etienne, vérificateur I.E.M. Saint-Lô Monsieur Bobœuf Emile, agent des lignes Saint-Lô

Monsieur Chivet Raymond, chef de centre L.S.G.D. Avranches

Monsieur Crouzeau René, Inspecteur des Services Techniques à la Direction de Saint-Lô

Monsieur Deschamps Maurice, commis à Saint-Lô

Monsieur Fournials Pierre, rédacteur à la Direction de Saint-Lô

Monsieur Lerable Auguste, agent des lignes à Saint-Lô

Monsieur Lemaresquier Augustin, surnuméraire à Cherbourg

Monsieur Le Sénécal Auguste, agent des lignes à Saint-Lô

Monsieur Marchesseau Charles, contrôleur I.E.M. à Saint-Lô

Monsieur Raoult Auguste, agent des lignes à Saint-Lô

Monsieur Richer François, agent des lignes à Cherbourg

Monsieur Richer Marcel, agent des installations à Saint-Lô

Monsieur Robin Raymond, mécanicien-dépanneur à Saint-Lô

Monsieur Sanson Jean, commis à Saint-Lô

Monsieur Séger Clément, chef de centre des L.S.G.D. à Saint-Lô

Deuxième partie

ASPECTS DE LA RESISTANCE DANS LES P.T.T.

a) De la Résistance passive à la Résistance active

b) Au cœur de la clandestinité

CHAPITRE 1X

L'ÉTAT D'ESPRIT GÉNÉRAL DANS LES P.T.T.


EN 1939

Dans les chapitres précédents, nous avons développé quatre grands dossiers qui illustrent parfaitement les différents aspects que pouvait prendre la Résistance au sein de l'administration des P.T.T. S'ils furent effectivement les plus importants dans la lutte clandestine menée par les postiers, ils ne sauraient faire oublier la multitude d'initiatives qui virent le jour dans le cadre des Télécommunications. En compulsant les archives, ou en se penchant sur la masse de documents reçus après plusieurs appels lancés dans " Messages ", on reste stupéfait devant le nombre et la variété des actions entreprises par les agents de cette administration. Ce qui frappe surtout, lorsque l'on dépouille tous ces témoignages, c'est de constater le caractère individuel ou régionaliste de l'activité résistante. Si bon nombre d'éléments se regroupèrent, sous l'autorité d'hommes particulièrement énergiques et résolus tels que Jourdan, Pruvost, Horvais, Debeaumarché, Codaccioni, Dutein, Colle, Le Veillé, etc., dans différentes organisations locales qui finirent par s'intégrer dès la création d'un mouvement national, on n'en observe pas moins que des centaines de postiers, pour ne pas dire plus, menèrent, soit isolément, soit au sein de formations étrangères aux P.T.T., quantité d'actions préjudiciables à l'ennemi. Et ceci s'explique aisément par le fait même des ramifications postales s'épanouissant jusque dans les hameaux les plus reculés. Qui mieux qu'un facteur de campagne pouvait établir des liaisons ? Qui mieux qu'un receveur solitaire dans un bourg perdu pouvait intercepter ou orienter des communications téléphoniques ? Qui mieux que les préposés au tri d'une petite ville pouvait se saisir des lettres, le plus souvent de dénonciation, adressées à la Kommandantur ou à la Feldgendarmerie ? Qui mieux que les standardistes pouvait recueillir des informations ou bloquer des lignes ? On comprend donc bien que les responsables de réseaux et de maquis aient toujours cherché à embrigader les postiers de leur secteur. L'histoire des mouvements de résistance regorge d'exemples montrant le rôle essentiel joué par la majorité du personnel des P.T.T. Tous les chefs résistants que nous avons pu rencontrer lors de recherches entreprises pour la rédaction de précédents ouvrages ont été unanimes à louanger l'action des employés des Postes et Télécommunications. Il est donc clairement établi que leur concours s'affirma essentiel dans la lutte clandestine, et l'on ne peut que s'étonner qu'aucun historien n'ait consacré davantage de temps à leur activité patriotique.

Lorsque l'on parle de Résistance dans les P.T.T., il faut distinguer immédiatement deux formes d'attitude vis-à-vis des autorités d'occupation :

1. La Résistance passive, qui se traduisait par :

- L'inertie devant les exigences allemandes

- La lenteur apportée à la réalisation des travaux demandés

- L'exagération des difficultés rencontrée.: pour leur bonne fin

- La temporisation dans les transmissions réservées à l'ennemi

- Le blocage plus ou moins long de son courrier

- Les atermoiements dans les réponses aux demandes de renseignements

- Les négligences calculées pour la fourniture du matériel réclamé

- Les retards accumulés dans les communications téléphoniques des Allemands

- Le non-entretien des véhicules réquisitionnés sur place

- Le recours permanent à un interprète, même s'il ne s'imposait pas.

Bien que s'étant maintenue jusqu'aux derniers jours d'occupation dans la majorité des bureaux et centres, cette forme passive fut progressivement complétée par :

2. La Résistance active, qui apparut avec :

- Le camouflage des stocks de matières premières (fils de cuivre, câbles, zinc, soudure, etc.)

- Le contrôle du courrier allemand

- L'hébergement d'hommes et de matériel des maquis

- La fourniture de faux certificats

- La diffusion de tracts appelant à la Résistance

- Le transfert du courrier clandestin

- Le passage de la ligne de démarcation (wagons et convois postaux) pour les prisonniers de guerre évadés

- Les liaisons avec l'Angleterre par émetteurs déplacés

- Les renseignements fournis aux états-majors des formations résistantes

- L'aide apportée aux parachutages et le recueil des parachutistes alliés

- Les sabotages des voies de communication

- La participation à la lutte armée.

On pourrait encore énumérer bien d'autres aspects des manifestations résistantes car elles revêtirent souvent un caractère particulier du fait même des relations forcées qui s'établirent entre postiers et occupants. La volonté de nuire à l'ennemi suscita fréquemment des initiatives individuelles ou collectives très originales, et nous en verrons quelques-unes dans les chapitres suivants. Comme pour l'ensemble des forces patriotiques françaises, la Résistance dans les P.T.T. a subi une gradation naturelle ; locale et dispersée au début, elle se développa plus collectivement dès 1942 pour s'intensifier en 1943-44. De même que pour toutes les formations clandestines, elle a connu des zones d'activité importante et des secteurs d'un attentisme plus que prudent. Mais on peut dire que la différence fut bien moins sensible que pour l'ensemble de la population, en raison principalement de la fraternité corporative et d'une prise de conscience due à l'impact syndical. On retrouve d'ailleurs ce trait caractéristique dans tous les grands organismes d'État, et particulièrement chez les cheminots.

Avant d'évoquer l'engagement du personnel des P.T.T. dans l'action résistante, il convient de revenir un peu en arrière afin d'essayer de comprendre dans quel état d'esprit se trouvait la masse des fonctionnaires au moment de l'invasion.

Se battant sur le même front social, malgré leurs divergences philosophiques ou idéologiques, les puissants syndicats tenaient bien en main des sections et des fédérations qui s'appuyaient elles-mêmes sur des structures locales fidèles et efficaces. Dans cet ensemble, la C.G.T. possédait une audience importante ; ses militants, présents dans tous les secteurs, bénéficiaient d'une cote populaire certaine acquise dans l'euphorie des réformes de 1936. Pourtant, à partir de 1938, cet ascendant va décroître régulièrement en raison de l'ambiguïté des prises de position à l'échelon supérieur à propos de la politique du gouvernement. Sur le plan extérieur, celui-ci ne cesse pas en effet de louvoyer entre une attitude de fermeté vis-à-vis des menées expansionnistes de l'Allemagne et un désir de conciliation attisé par les mouvements de droite. Ce jeu de bascule suscite de vives controverses au sein de la Centrale syndicale entre le groupe Belin, partisan de la paix à n'importe quel prix, et celui, majoritaire, de Frachon qui prône un comportement intransigeant à l'égard du pouvoir hitlérien. Cette querelle idéologique, qui détériore gravement le climat interne de la C.G.T., se répercute dans les Fédérations. A la Postale, le courant Belin est représenté par Mathé, Secrétaire général du puissant syndicat des agents, et Cougnenc, Secrétaire fédéral, qui parviennent à renverser la majorité sortante dirigée par Gourdeaux au Conseil National fédéral du 4 avril 1939. Dès lors, en raison de l'affrontement verbal violent des tendances, on assiste à une division profonde qui achève de semer le désarroi parmi le personnel. L'annonce de la signature du pacte germano-soviétique le 22 août 1939 va finir par dresser l'une contre l'autre les deux composantes du syndicat, et creuser un fossé qui ne sera jamais comblé.

C'est dans cette atmosphère de discorde, et parfois de haine, que survient la nouvelle de la déclaration de guerre du 3 septembre 1939. La mobilisation générale ne touche le personnel des P.T.T. que par échelons en raison du caractère de service public de l'administration postale. Un grand nombre d'agents seront d'ailleurs maintenus " affectés spéciaux " dans leur emploi. On a vu plus haut le cas notamment des équipes des L.S.G.D.

En fonction des événements que nous venons d'évoquer, et en conséquence des bouleversements des services suscités par l'ouverture des hostilités, l'état d'esprit général n'était pas très brillant parmi le personnel durant les mois de la " drôle de guerre ", c'est-à-dire de septembre 1939 à mai 1940. Chacun ayant tendance à se replier sur soi-même, l'individualisme qui en découla ne permit pas d'envisager la mise en œuvre de plans de rechange en cas de retraite des armées. Seule, la direction administrative prépara un schéma d'ordre général, mais aucune consigne particulière n'émana des différents services, exception faite de ceux des L.S.G.D. C'est dire que la notion de " résistance " n'effleura pratiquement pas la majorité des postiers. Depuis le 26 septembre 1939, par décret du gouvernement Daladier, le Parti Communiste était dissous et un grand nombre de ses députés et de ses cadres avaient été arrêtés. Appliquant les ordres du pouvoir, le Ministre des P.T.T. dressa la liste des militants connus et, suivant leurs responsabilités ou leur influence, procéda à leur expulsion ou à leur déplacement d'office. Cette décision supérieure amena en fait à un embryon d'organisation clandestine dans laquelle ne cessa de s'affirmer une certaine solidarité, et qui devait déboucher plus tard sur les premiers noyaux résistants, dépendants des F.T.P.F.

Pourchassés par la police, les membres du P.C. doivent fuir ; ceux qui restent sont arrêtés. Aux Postes et Télécommunications, certains d'entre eux, tel Henri Gourdeaux, plongent dans la clandestinité, mais bien souvent la police prend de vitesse des gens peu préparés à une existence en marge. Ainsi, plusieurs responsables sont appréhendés comme Emmanuel Fleury en décembre 1939, Gaston Magot en janvier 1940, Martial Redon en février. Des mesures de déplacement complètent le plan de purge appliqué par le gouvernement. Communistes, ou supposés tels, beaucoup d'agents se voient notifier des mutations souvent lointaines. Ces décisions brutales, jointes au départ pour les armées de nombreux spécialistes des transmissions, vont désorganiser sérieusement des services qui ne seront pas remis du choc au moment de l'invasion. Et cela explique en grande partie les difficultés rencontrées pour organiser la Résistance dans les P.T.T. durant les premiers mois d'occupation. Trop de gens se connaissant assez peu à l'intérieur des centres importants, des ateliers, des équipes, il s'ensuit un climat de méfiance que la politique en trompe-l'œil du gouvernement de Vichy va aggraver.

Après la signature de l'armistice et le morcellement de la France en plusieurs zones ayant un statut particulier, dès la reprise d'activité, les policiers repartent avec une énergie décuplée par les directives du nouveau pouvoir à la chasse aux communistes. À la Postale, Jean Grandel, l'un des militants syndicalistes qui avaient pu jusqu'alors se soustraire aux recherches, est arrêté le 13 juillet 1940. Il fera partie des 27 otages livrés aux Allemands par Pucheu et fusillés à Châteaubriant le 22 octobre 1941. Pour faciliter la tâche de l'occupant, le gouvernement Pétain promulgue le 3 octobre 1940 une loi portant fixation du statut des juifs à l'intérieur des administrations. Tous les fonctionnaires sont tenus de déclarer leur religion et d'affirmer sur l'honneur qu'ils n'appartiennent pas à la communauté juive, ni à la Franc-maçonnerie, ni au Parti communiste. Dans la foulée, les syndicats sont dissous. Puis le 3 octobre, le Journal Officiel publie une longue liste d'agents d'administration révoqués, dont une centaine appartenant aux P.T.T. Parmi ces derniers, Reboul, Lloubes, Eon, Signoret, seront arrêtés en novembre.

Résistance passive

Dès les premiers jours de l'occupation, beaucoup de postiers vont manifester une certaine forme de passivité et d'inertie vis-à-vis des ordres émanant des autorités allemandes. Mouvements de mauvaise humeur, réactions épidermiques face à la contrainte, rébellion morale devant l'arrogance nazie, désir de vengeance après la brutalité de la défaite, ou haine à l'égard du vainqueur, tous ces sentiments divers vont se traduire par un refus instinctif d'obéissance aux ukases de l'ennemi. Avec toute l'ingéniosité dont ils disposent, les agents des P.T.T., en grand nombre, vont s'efforcer de contrecarrer les directives administratives favorables à la puissance occupante. Initiatives individuelles prises furtivement à l'écart de tous regards indiscrets, au début, puis partagés à deux ou trois personnes, ces gestes d'opposition passive finiront par déboucher sur des agissements plus concrets.

Un exemple nous en est fourni par l'attitude d'Albert Hornüng, contrôleur rédacteur à Strasbourg. Alors que l'Alsace avait été purement et simplement rattachée au Reich lors de la signature de l'armistice, ce fonctionnaire des P.T.T. prit, dès juillet 1940, la décision de tout faire pour refuser son incorporation dans le système allemand. Utilisant tous les subterfuges imaginables, il parvint à ne pas produire son arbre généalogique impérativement réclamé à tous les agents des services publics alsaciens, à échapper à l'enrôlement obligatoire dans l'une ou l'autre des organisations nazies, et à manquer toutes les réunions organisées par le Parti national-socialiste au sein de son centre. Malgré un séjour forcé d'instruction de 6 mois à la Direction des Postes de Karlsruhe, il revint à son bureau plus décidé que jamais et réussit à entrer en contact avec le responsable d'un réseau de renseignements de Châtenois près Sélestat auquel il transmit un document secret de Gœring relatif à l'emploi des gaz toxiques. Par la suite, Albert Hornung devait créer un noyau résistant aux P.T.T. de Strasbourg avant d'être arrêté, puis interné au camp de Schirmeck.

C'est bien là le comportement que nous décrivions plus haut, aggravé pour Albert Hornung par le fait que son action se déroulait en Alsace, province considérée comme allemande par l'administration hitlérienne.

On trouve bien d'autres cas de résistance passive et il serait sans doute fastidieux de les énumérer ici. Retenons, comme symboles de cette forme de refus, quelques exemples :

- Dans le Jura, certains receveurs de bourgades font passer les communications allemandes avec plusieurs heures de retard.

- En Lozère, la Direction régionale trouve différents prétextes pour ne pas fournir aux autorités d'occupation les véhicules réclamés.

- Dans le Loiret, sous les directives de M. Collongues, Directeur, de MM. Himbert et Philippe, Ingénieur en chef et Inspecteur, l'étude et la réalisation de travaux demandés par les Allemands sont retardées de plusieurs mois.

- En Savoie, les services français exigent, pour le moindre travail, une telle masse de documents et d'autorisations qu'ils finissent par lasser les responsables de la F.N.K.

- Dans les Hautes-Pyrénées, différentes astuces portant sur la qualité du fil permirent de réduire de moitié les circuits exigés par la Luftwaffe.

- Dans l'Orne, la Direction régionale, prétextant une insuffisance de personnel, recule de près d'un an la mise en service de lignes téléphoniques réclamées par la Wehrmacht.

À ce comportement d'ordre général, il convient d'ajouter les multiples initiatives prises individuellement allant du blocage de correspondances allemandes par des facteurs ou des receveurs au non-entretien de matériel utilisé par les services de la F.N.K. et entreposé dans les dépôts de l'administration.

Cette forme de résistance, dite passive, se retrouvera, durant toute la période de l'occupation, dans les sommets de la hiérarchie où la grande majorité des Directions régionales, des Centres, et des services importants, adopteront deux attitudes : l'une, officielle, qui leur fait obligation de recevoir et de transmettre les circulaires du gouvernement et des autorités d'occupation, l'autre, généralement verbale, qui module la teneur de ces circulaires en fonction des différents facteurs qui régissent la marche de leurs bureaux ou équipes, et suivant bien souvent !a nature des rapports entretenus avec le personnel. D'autre part, il faut souligner que dans la plupart des cas les Ingénieurs généraux, les Inspecteurs, les Directeurs, sont toujours intervenus en faveur des agents accusés ou emprisonnés. Parmi les nombreuses interventions de ce genre, citons, à titre d'exemple, le refus du Directeur de l'Aveyron de fournir aux gens de la Gestapo, qui l'exigent pourtant, l'adresse du résistant Roger Chapelle, sous le prétexte que ses instructions l'invitent à ne renseigner que les autorités françaises. On peut également citer l'attitude du Directeur Départemental du Cher qui refuse de fournir à la Kommandantur, puis à la Gestapo, des listes de personnel. Dans le même ordre d'idée, il faut relever l'acharnement mis par la Direction du département de la Loire à repousser de semaine en semaine les demandes de renseignements, concernant certains membres du personnel, en utilisant toutes les arguties administratives possibles. Prévenues dans le même temps, plusieurs personnes visées purent ainsi prendre leurs précautions. Dans l'Indre-et-Loire, département morcelé par le tracé de la ligne de démarcation, la Direction régionale fait discrètement passer aux facteurs des communes concernées cette note de service :

" N'ignorant pas la situation délicate de l'Administration forcée de se soumettre - au moins pour la forme - aux exigences des Allemands, le personnel ne prendra pas trop au tragique certains " rappels ", celui par exemple qui, fin octobre 1940, " interdit aux facteurs appelés à franchir la ligne de démarcation, à quelque titre que ce soit, de se charger du transport des correspondances privées, d'une zone à l'autre ". Ces agents comprendront qu'il s'agit, en l'occurrence, moins d'un blâme que d'une incitation à la prudence et d'une mise en garde contre les dangers réels. " On continuera donc à apporter toute l'aide possible aux prisonniers français évadés et aux malheureux obligés de passer en zone sud pour se soustraire aux recherches.

En Meurthe-et-Moselle, l'Inspecteur des services techniques invite ses chefs d'équipe à faire la distinction nécessaire entre ses instructions écrites et les commentaires verbaux qu'il en fait à son passage sur les chantiers.

Dans l'Isère, c'est la protection des agents résistants qui sera assurée par la Direction. Ils seront mutés pour échapper aux recherches, ou mis en congé sans solde, ou encore déclarés en maladie.

Dans l'Ain, plusieurs postiers, qui " travaillent " avec les maquis de Romans-Petit, sont portés malades ; d'autres figurent sur les registres d'effectifs d'équipes fictives. On pourrait continuer à énumérer toutes les initiatives prises par la majorité des Directions régionales pour " couvrir " leurs agents ou pour contrecarrer les plans de l'ennemi. Les rapports départementaux fournis par les enquêteurs abondent d'exemples montrant toutes les astuces employées pour favoriser la Résistance. Il n'est pas douteux qu'il faut voir dans ces agissements les deux aspects qui les ont motivés : l'élan patriotique d'une part, la solidarité corporative de l'autre. Tous deux ont concouru à donner à " Résistance P.T.T. " une base solide dont profitèrent finalement tous les réseaux et maquis de France.

Pour résumer l'attitude de la hiérarchie administrative, nous pouvons reprendre la conclusion de M. Eyraud, Inspecteur de la Loire : " Il fallait donner l'impression aux Allemands que tout était mis en œuvre pour leur donner satisfaction, et agir en sens contraire. "

Enfin, nous verrons plus loin comment des cadres de l'administration : Directeurs, Ingénieurs régionaux, Responsables départementaux, Inspecteurs des Télécommunications, prirent eux-mêmes directement en main l'organisation de la lutte clandestine dans leurs secteurs professionnels.

CHAPITRE X

RÉSISTANCE ACTIVE : PREMIÈRES INITIATIVES

La résistance active débuta d'une façon quasi naturelle par le camouflage des stocks de matériel que les postiers voulaient soustraire à la mainmise allemande. Dans presque tous les départements, à plus ou moins grande échelle, on retrouva le même empressement mis à dissimuler les réserves d'équipement. En zone nord, directement sous la coupe de l'occupant, la toute-puissante F.N.K. recensait soigneusement les disponibilités de chaque dépôt, faisant établir les inventaires et bloquant aussitôt la sortie du moindre rouleau de fil. Une course de vitesse s'engagea alors entre les commissions de visite et les gérants de stocks. Toutes les astuces possibles furent employées pour détourner et camoufler le matériel le plus précieux : comptabilités truquées, simulacres de vols, répartitions fictives, enlèvements " légaux " pour transfert en zone sud, etc. Les matériaux ainsi soustraits étaient entreposés à la hâte dans des caches sûres, mais certains durent être déplacés clandestinement par la suite soit en raison de possibles dénonciations redoutées, soit par crainte de la part des " recéleurs ". Ce fut par exemple le cas à Rennes où un important stock initial de câbles, gonflé par les ponctions effectuées sur la répartition fournie par la F.N.K. en vue des travaux d'aménagement du littoral, dut être déménagé plusieurs fois, puis finalement divisé en plusieurs lots cachés : dans les égouts de la ville ; chez un camionneur de Quimper ; dans l'entrepôt d'un entrepreneur de Vannes ; et dans des locaux de Binic et de Lannion. Travail difficile, car transporter furtivement des kilomètres de câbles suppose pas mal de moyens et beaucoup de complicités.

Parmi les actions les plus marquantes de camouflages, on peut citer en exemple l'efficacité des postiers de la Mayenne qui dissimulèrent en différents endroits une grande quantité de rouleaux de fils de cuivre et de bronze, des poteaux, des isolateurs, et de l'essence ; et celle de leurs collègues des Ardennes qui constituèrent plusieurs dépôts clandestins d'importance : 34 tonnes de matériel dans les sous-sols de la Recette Principale de Mézières, 17 tonnes sous les combles de Sedan, 6 grosses couronnes de fil anglais dans les oseraies de Buzancy. À citer également à Paris la dissimulation de vieux plomb et de plus de 240 kilomètres de câbles sous tresse tirés dans les caniveaux de différents services, et à Versailles le transfert, sous l'autorité de M. Louis, conducteur de travaux, d'une vingtaine de tourets de câbles dans les locaux des Établissements Quintard.

À défaut de les évoquer en détail, citons aussi les opérations de camouflages de matériel qui furent effectuées dans les départements du Morbihan, de la Manche, de la Charente, du Loir-et-Cher, du Calvados, de la Seine-et-Marne, de l'Aisne, et de la Côte-d'Or.

Quelques directions régionales avaient pu faire passer en zone libre une grande partie des stocks soustraits au recensement allemand. Ce fut le cas dans le Doubs, la Nièvre, et les Landes notamment, mais l'invasion de la zone libre le 11 novembre 1942 remit les choses en question, bien que la plupart des responsables régionaux de cette zone n'aient pas attendu l'envahissement pour prendre leurs dispositions. Ainsi en Lozère, dans le Cantal, l'Ardèche, les Pyrénées-Orientales, la Haute-Vienne, la Creuse, la Haute-Garonne, la Drôme, la Dordogne et l'Allier, le nécessaire avait-il été fait pour ne laisser en place que du matériel usagé, pratiquement inutilisable. Dès l'arrivée des troupes allemandes en zone libre, avant que leurs différents services de contrôle aient eu le temps de s'organiser, quelques inspecteurs de région se hâtèrent de dissimuler pièces détachées, appareils, et véhicules pour les arracher aux inventaires de l'armée d'occupation. Ainsi, à Toulouse, furent dispersés dans le département voisin du Gers les voitures cédées par l'Intendance française en 1940, et l'Inspecteur des services techniques : M. Bonne-fous, poussa même le soin jusqu'à profiter de ces moyens de locomotion pour faire évacuer une bonne partie de l'outillage léger téléphonique, ainsi que plusieurs milliers de kilomètres de câbles et de fils de cuivre. Pareillement dans l'Allier, pourtant département gouvernemental, où la Direction procéda, grâce à la complicité de ses agents, à l'enlèvement de caisses contenant des appareils téléphoniques qui furent transportées au bureau de Gannat, et qui stocka dans les sous-sols de l'Hôtel des Postes de Vichy une grande quantité de pièces diverses, ainsi que de nombreux panneaux harmoniques des L.S.G.D. On retrouve à Limoges la même volonté d'empêcher l'occupant de se saisir d'un équipement de grande valeur : en plusieurs semaines, au cours d'une vingtaine de déplacements, les postiers dispersent dans des caches sûres la totalité du fil de cuivre disponible. Ils y ajouteront un peu plus tard celui provenant des déposes d'artères. Dans les derniers mois de l'année 1942, parvinrent à Limoges, en provenance des régions du Nord, des wagons contenant plus d'un millier de tonnes de fils de cuivre et de bronze, destinés à l'usine du Palais-sur-Vienne travaillant pour les forces d'occupation. Pris en compte par les P.T.T., les wagons portaient un poids supérieur à celui indiqué sur la feuille de route - grâce à la complicité des agents expéditeurs -, mais on ne livrait à l'usine que la quantité figurant sur le bordereau accompagnateur. La différence était aussitôt mise en dépôts clandestins, dépôts que la Direction régionale fut tout heureuse de retrouver à la Libération pour tirer ses lignes.

Suivant les possibilités qui s'offraient à eux, les postiers n'hésitèrent jamais, malgré les risques encourus, à détourner des stocks d'essence et de gas-oil. Ainsi, dans la circonscription de Pontoise, 1.500 litres de fuel et 6.200 litres d'huiles isolantes furent mis en réserve. Certains départements constituèrent des dépôts clandestins de carburant très importants : le Morbihan : 1.800 litres, la Lozère : 2.000, l'Ain : 2.200, l'Aveyron : 2.400, la Savoie : 3.100, la Haute-Vienne : 3.800, la Gironde : 4.000, et encore ces chiffres recueillis dans les archives ne représentent pas nécessairement le total de tel ou tel département. Ces stocks, patiemment constitués, furent les bienvenus lorsque l'occupant eut quitté notre territoire et que les directions régionales s'affairèrent à la remise en route des services.

En dehors de ce qu'on peut appeler le matériel courant, beaucoup d'agents s'évertuèrent à dissimuler les pièces d'équipement et les engins les plus recherchés. Le " fil-jarretière ", par exemple, rare et très apprécié par la F.N.K., fut l'objet de la sollicitude générale ! À Rennes, on l'entrepose secrètement dans les placards des bureaux des ingénieurs. À Vannes, on aménagea des caches sous de faux planchers pour le soustraire aux réquisitions. Au Havre, des bobines venues de Rouen furent cachées dans une pièce murée des docks. Diverses astuces permirent de mettre à l'abri de grandes quantités de ce fil à Versailles, à Saint-Brieuc, à Châlons-sur-Saône, et à Tours.

Les véhicules, que certaines directions voulaient voir échapper au contrôle ennemi, prirent des retraites provisoires. Ainsi en novembre 1942 à Toulouse, lors de l'entrée des Allemands en zone libre, 48 voitures et camions cédés aux P.T.T. par l'armée française en 1940 furent parqués dans des garages morts d'Auch, de Blanquefort et de Castéra-Verduzan. À Bordeaux, plusieurs camionnettes en excellent état passèrent le temps d'occupation dans des granges landaises, protégées par d'énormes tas de bois.

Si la dissimulation de matériel stratégique - comme le nommaient les chefs de la F.N.K. - comportait de sérieux risques, que dire de celle d'engins de guerre ! Et pourtant certains responsables de services, avec la complicité de membres de leur personnel, n'hésitèrent pas à le faire ! Ce fut le cas de M. Dutein, chef de la station des relais d'Agen qui entreposa dans le sous-sol du garage des armes, des munitions, des explosifs provenant de récupérations et de parachutages. Dans le département de la Manche, comme on l'a vu au chapitre précédent, Crouzeau Inspecteur des services techniques, et Marcel Richer son adjoint, en firent autant dans l'atelier de menuiserie. À Paris 9, deux agents de bureau - François Fauré et Isard - après avoir soigneusement remis en état et graissé plusieurs revolvers et pistolets, les cachent dans les cartons des archives. À Alençon, dans l'Orne, grâce à l'active complicité du Directeur Départemental : M. Pons, le Contrôleur des I.E.M. Fernand Chasseguet et l'Inspecteur Brousse peuvent constituer, dans le faux plafond d'un local réservé aux archives, une réserve de munitions diverses.

Dans l'Eure, le C.I.E.M. Lecanu n'hésite pas à transporter des armes provenant de parachutages, dans une voiture de l'administration postale.

Dans les Ardennes, à Vouziers, un facteur auxiliaire Robert Renesson récupère des armes abandonnées par les troupes lors de la retraite. Il les remettra au groupe résistant Geille, de Sugny, en même temps que son engagement.

Au Central de Gravelle, un vérificateur : Marcel Gouzien t dissimule quelques armes de poing derrière un panneau de cloison habilement découpé.

Receveur-Distributeur à Chissey-en-Morvan, Léon Limacher, ancien " poilu " du 155' R.I., quatre fois blessé au cours de la Première Guerre mondiale, titulaire de cinq citations dont deux à l'ordre de l'armée, et de la Médaille militaire, reconnu invalide à 65 %, récupère dès octobre 1940 des armes qu'il entrepose dans le grenier de son bureau et sous le plancher de sa chambre à coucher. En juin 1942, soupçonné d'activités " anti-allemandes " par la Préfecture, Limacher est muté par mesure disciplinaire à Touillon en Côte-d'Or. Bien que se sentant surveillé, il ne se résout pas à abandonner son matériel de guerre, et il parvient à le transférer dans sa nouvelle résidence. Quelques mois suffiront à ce courageux postier pour établir des relations avec le groupe " Nancy " de Montbard, bourgade voisine, groupe de résistants qui ne va pas tarder à créer un maquis. Et les armes soigneusement conservées par Léon Limacher vont équiper quelques jeunes patriotes.

D'autres témoignages abondent, mettant en relief ce camouflage d'armes et de munitions, mais on ne peut tous les citer car leur énumération serait fastidieuse. Les quelques exemples donnés montrent bien toutefois que bon nombre de postiers ne considéraient pas, dès 1940, la défaite comme définitive.

Dans la liste des actions marquant l'engagement du personnel des Postes et Télécommunications, une place spéciale doit être réservée à l'aide apportée aux personnes recherchées ou traquées par les forces d'occupation. Prisonniers évadés, Juifs, Communistes, Gaullistes, Réfractaires au S.T.O., hommes politiques suspects au nouveau régime, furent très nombreux à trouver auprès des agents des P.T.T. l'aide et les complicités nécessaires pour échapper aux poursuites dont ils faisaient l'objet. Ce concours actif prit les formes les plus diverses : certificats d'appartenance à un service, carte professionnelles, ordres de mission, fausses pièces d'identité - mais aussi fournitures de vêtements corporatifs, de képis, de sacoches, sans oublier les filières de passage de la ligne de démarcation grâce aux ambulants des wagons postaux.

On relève dans les dossiers et les archives quantité d'exemples de cette nature. Citons-en symboliquement quelques-uns :

En Meurthe-et-Moselle, le contrôleur principal Barthélémy, mort en déportation, utilise comme auxiliaires, en les dotant de fausses cartes d'identité, de nombreux jeunes réfractaires.

À Rennes, un autre contrôleur principal M. Treyture, résistant connu, incorpore pour le temps de leur passage en zone libre certains prisonniers évadés.

À la Direction des Télécommunications de Paris, l'Ingénieur Louis Gaillard monte une véritable officine de faux papiers. Grâce à elle, il peut faire libérer des prisonniers de guerre, éviter le départ pour l'Allemagne de jeunes requis, protéger des agents membres d'une loge maçonnique, et même " récupérer " au camp de Pithiviers des délégués syndicaux arrêtés !

Dès le début de l'année 1941, une véritable chaîne d'aide aux prisonniers de guerre français évadés apparaît dans beaucoup de directions régionales frontalières, soit des zones interdites du Pas-de-Calais au Doubs, soit de la zone dite libre dont la ligne de démarcation serpente du Jura à l'Indre-et-Loire et de la Vienne aux Basses-Pyrénées en passant par la Charente, la Dordogne, la Gironde, et les Landes. Ainsi, dans l'Allier, la Saône-et-Loire, le Cher, et l'Indre, de nombreux passeurs en liaison avec certains ingénieurs, contrôleurs, ou même directeurs, assurent le franchissement clandestin de la ligne. Ce sont, la plupart du temps, des ambulants, des facteurs ou des receveurs.

Pour illustrer ces actions, on peut citer le cas de deux agents de Vierzon : Choca, et Raymond Chivet responsable des L.G.D., qui organisent la fuite vers la zone sud de nombreux fugitifs : prisonniers de guerre au début, puis Juifs traqués, et enfin résistants " brûlés " en zone nord. Les moyens employés varient : niches dans les wagons de marchandises, caches dans le charbon des tenders, fourniture de tenues ou d'uniformes d'agents, remise de faux papiers, suivant le temps disponible. Mais chaque fois, la technique de base reste la même : détourner au bon moment l'attention des soldats ou douaniers allemands. À ce petit jeu dangereux, Choca finit par se faire arrêter, tandis que Chivet ne dut son salut qu'à une rapide mutation à Avranches, où d'ailleurs il reprit une activité résistante dans le groupe des P.T.T. formé à Saint-Lô par Richer et Crouzeau.

Mentionnons aussi le cas à Châlons-sur-Saône, également " ville-frontière ", de MM. Farats, conducteur de travaux, et Bertrand, chef d'équipe, qui non seulement assuraient le passage de la ligne, mais hébergeaient chez eux les " voyageurs clandestins ".

En Charente, Edouard Escalier, receveur principal, organise, dès février 1941, une filière qui prend complètement en charge de jeunes patriotes désireux de rejoindre les Forces Françaises Libres par les Pyrénées et l'Espagne. Un an plus tard. il monte une seconde chaîne qui utilise des agents des P.T.T. de Libourne, Saint-Jean-Pied-de-Port, Hendaye, et Bayonne. On le retrouvera un peu après dans l'encadrement de la Résistance régionale.

Au fur et à mesure que l'occupant alourdit sa présence par des contraintes et des menaces, l'esprit résistant progresse à grands pas parmi le personnel des P.T.T. Les liaisons professionnelles permettent les contacts et véhiculent les germes d'une rébellion qui prend son essor. Beaucoup plus rapidement que dans la masse du peuple qui demeure hypnotisée par le mythe Pétain, les yeux des postiers, des cheminots, se dessillent parce qu'ils se trouvent directement placés sous la tutelle de l'occupant, et qu'ils en subissent quotidiennement l'autoritarisme humiliant. Ce n'est pas par hasard que l'on retrouvera partout en France, à la base de la lutte clandestine, les agents de ces deux grandes administrations. On les verra d'ailleurs très souvent travailler de concert sans qu'aucune organisation ne coordonne leur action. Ils le feront simple-ment parce qu'ils ont l'habitude de tâches souvent communes, comme par exemple les ambulants et les employés des trains, les agents des gares et ceux de la manutention postale. Ces complicités vont s'affirmer et s'amplifier en premier lieu dans les départements traversés ou longés par la ligne de démarcation. Elles prendront naissance au hasard, dans des circonstances fortuites, lorsque le sort d'un évadé dépendra en quelques fractions de seconde du réflexe de deux ou trois hommes qui agiront spontanément pour l'aider, ou bien lorsqu'ils seront les témoins bienveillants d'une action dirigée contre l'ennemi. De ces actes soudainement engagés ou de cette neutralité tacite, naîtront des agissements de plus en plus audacieux qui finiront pas sceller une entente axée sur une même volonté de résistance.

Nous évoquions plus haut le cas de Choca et de Chivet à Vierzon, mais on pourrait en citer quantité d'autres comme ceux de Lorca, Metayer, et Dupreux à Loches, ou ceux de Bontemperti, Richard, Lomme et Tardif à Libourne. Appartenant à l'une ou l'autre des deux grandes administrations, ils œuvrèrent ensemble pour soustraire différents fugitifs aux recherches de l'ennemi.

La création de filières d'acheminement vers l'Espagne ou l'Afrique du Nord nécessite des attributions de plus en plus importantes de faux papiers. Bien placés dans leur administration pour s'en procurer, ou parfois capables d'en assurer eux-mêmes la fabrication, les agents des bureaux, des recettes, et des directions régionales, parviennent non seulement à répondre aux demandes intérieures, mais aussi à fournir de temps en temps des groupes extérieurs ayant établi des relations avec les postiers. C'est ainsi qu'à Rennes, M. Treyture 1, contrôleur principal, remet de fausses cartes d'identité à plusieurs jeunes gens désireux de passer en zone libre. De semblables actions ont lieu en Haute-Saône, dans le Loir-et-Cher, dans le Doubs, les Ardennes, la Nièvre, la Vienne, la Saône-et-Loire, le Puy-de-Dôme, et le Jura. En Haute-Marne, le Directeur : M. Bon et le contrôleur-rédacteur : M. Weiss, établissent eux-mêmes les pièces nécessaires à une cinquantaine de prisonniers de guerre évadés. Même chose à Dijon où MM. Dolier, Simon, et Raimbault, réussissent à doter plusieurs fugitifs de cartes d'alimentation et de certificats en règle.

Dans le département des Ardennes, que nous venons de citer un peu plus haut, département qui se trouve morcelé par le classement en " zone interdite " des 4/5 de son territoire, l'autre appartenant à la zone occupée, l'activité résistante sera fort importante parmi le personnel des P.T.T. Dès le début de l'année 1941, un embryon d'organisation se dessine dont les animateurs seront : Roger Coupaye contrôleur à Nouzonville, Mme Gazagnaire Cécilia receveuse à Launois, Mme Paulette Nillès, dame-commis à Mézières, Mme Yvette Lefèvre dame-commis à Vouziers, MM. Eugène Roger facteur à Vouziers, René Lachaize auxiliaire de distribution à Margut. Bénéficiant rapidement de l'apport de nombreux camarades, ce petit groupe commence son action contre l'occupant en mettant au point une filière d'évasion pour les prisonniers de guerre, nombreux à chercher un passage vers les zones contiguës. Sous l'impulsion de Mme Gazagnaire, qui s'était déjà distinguée durant la guerre de 1914-18, et que ses soixante ans ne semblent guère soucier, les premiers jalons ont été posés à Rethel et à Vouziers. Ils auront leur prolongement sur Reims et Chaumont. Grâce à cette structure, quelques prisonniers de guerre des cantonnements de Chémery-sur-Bar et de Rimogne retrouvent leur liberté. A partir de la mi-janvier 1941, les Allemands resserrent leur surveillance sur les frontières artificielles qu'ils ont créées pour partager les secteurs interdits des zones voisines. Leurs contrôles deviennent plus tatillons et obligent les voyageurs à être munis de papiers en règle. Mmc Gazagnaire, avec l'aide d'un imprimeur de ses amis, est ainsi amenée à établir une assez grande variété de fausses pièces d'état civil et même d'Ausweis en utilisant comme modèles ceux d'employés qui circulent d'une région à l'autre. Par la suite, son activité s'amplifiera dans des formes de résistance encore plus concrètes comme on le verra plus loin.

Mais cet engagement des postiers, dans les premières manifestations de résistance dès le début de l'occupation, s'il a été plus précoce dans les départements limitrophes des différentes zones, n'en a pas moins gagné assez rapidement beaucoup d'autres contrées. Ainsi dans l'Oise, M' Revert, auxiliaire de direction, procure papiers et cartes alimentaires à plusieurs personnes recherchées par la police allemande ; plus tard, elle hébergera des aviateurs et parachutistes alliés en détresse ; dans l'Yonne, la receveuse de Theil-sur-Vanne, Mme Desbordes agit pareillement ; dans l'Indre, à Azay-le-Ferron ; dans l'Aveyron à Rodez, et à Millau,

MM. Perrin, Coulet et Mlle Josette Bouloc auxiliaire assurent des tâches identiques.

En Normandie, les deux départements de pointe sont le Calvados et la Manche. Dans le premier, Achille Niard et Henri Le Veillé, agents d'installations à Caen, bientôt rejoints par Gaston Baratte chef d'équipes de lignes, et Paul Marie, I.E.M. à Caen également, animent un petit groupe qui ne tardera pas à former une puissante organisation. Ce sont eux qui, après avoir contacté Marcel Richer, agent des installations à Saint-Lô, et Clément Seger, chef de centre des L.S.G.D. dans la même ville, vont être à l'origine de la création dans la Manche d'une formation résistante spécifiquement P.T.T., comme on l'a vu au chapitre précédent.

Dans le Limousin, c'est au cours de l'été 1941 que s'enracine à Limoges en Haute-Vienne, à Chambéret dans la Corrèze sous l'impulsion du receveur Sounil, et à La Souterraine dans la Creuse, un embryon d'organisation qui assure l'hospitalisation de personnes recherchées. Ainsi des emplois d'auxiliaires sont fournis à plusieurs Alsaciens, à deux contrôleurs juifs, et à la femme d'un commandant parti rejoindre les Forces Françaises Libres. Un responsable régional du Parti communiste, qui deviendra célèbre dans la Résistance : le Colonel Georges Guingouin, trouvera lui aussi deux ou trois fois, dans sa longue marche de proscrit, aide et hébergement auprès de membres de ce groupe.

Lorsque cette première année d'occupation se termine, de grands progrès ont été accomplis dans la voie patriotique au sein de l'administration des Postes et Télécommunications. Beaucoup d'agents, à tous les échelons de la hiérarchie, se sont engagés dans le chemin de la Résistance et, bien souvent, sans prendre vraiment conscience de la réalité de cet engagement. Ils ont agi tout naturellement en fonction de leur réflexe instinctif devant les restrictions imposées à la liberté, et à la pesanteur des contraintes supportées dans leur vie professionnelle.

Ce sursaut spontané annonce la levée généreuse qui va permettre l'essor de la lutte clandestine à partir de l'été 1942.

CHAPITRE XI

APPARITION DES TRACTS

PASSAGE DU COURRIER CLANDESTIN

Il faut attendre la fin de l'année 1941 pour voir apparaître de façon intensive les premiers tracts appelant les postiers à la Résistance. Certes, en région parisienne, la diffusion de papillons et de petites feuilles ronéotypées a été entreprise par la C.G.T. clandestine dès octobre 1940, mais leur libellé s'attache plus particulièrement à informer le personnel de la résurgence de la Centrale, et traite surtout des problèmes revendicatifs. Ce sera notamment le cas du texte signé à cette époque par Henri Raynaud, André Tollet, et Eugène Hénaff.

En janvier 1941, une poignée de militants cégétistes, sous l'impulsion de Marie Couette, Henri Gourdeaux, Emmanuel Fleury, et Fernand Piccot, fait reparaître clandestinement " Le Travailleur des P.T.T. ". Mais la police, qui obéit toujours aux ordres du gouvernement Pétain, traque impitoyablement les diffuseurs. De nombreuses arrestations sont opérées dont celle de 2 mai 1941 de Piccot. Malgré tout, les tracts continuent d'être distribués. Insensiblement, leur ton change ; de syndicaliste, il devient résolument patriotique. Hommes de Vichy et occupants sont amalgamés dans la dénonciation de pouvoirs qui " affament le peuple en le maintenant dans la servitude ". Il faut à tous ces postiers beaucoup de dévouement et d'abnégation pour parvenir à faire entendre une voix aux accents libertaires. Se procurer papier, encre, stencils, alors que ces produits sont sévèrement contingentés ; trouver des locaux convenant au tirage sans éveiller l'attention de quiconque ; assurer la distribution des paquets de tracts remis aux diffuseurs, et pour ces derniers éparpiller dans les locaux, les vestiaires, les bureaux, les ateliers, ces feuilles " subversives " en craignant à chaque fois d'être surpris par un mouchard ; tout cela réclame un esprit de sacrifice que seuls les véritables patriotes, les militants fidèles et sincères, possèdent. C'est pourquoi il faut se souvenir des noms de : Gabriel Laumain, Jean Darlavoix, Marie-Thérèse Fleury, René Bontems, Paul Vaguet, Léonard Garraud, Adèle Lecocq, Elie Gras, Jean Escare, Louis Sabini, Bévillard, Jean Calvet, André Lemaire, Marie-Thérèse Gourdeaux, qui connurent l'arrestation, la torture, la déportation, et la mort pour certains.

Un peu partout en France la diffusion de tracts et journaux clandestins progresse en cette fin d'année 1941 au sein de l'administration postale. C'est l'époque où apparaissent des filières de distribution grâce aux ambulants dont l'engagement patriotique mérite d'être tout particulière-ment souligné. Un réseau se tisse parmi eux ; réseau que développera et dirigera énergiquement par la suite Edmond Debeaumarché, rédacteur, aidé par " le père Louis " : Louis Letassey, contrôleur principal des ambulants, puis par Ferdinand Jourdan qui organisera plus spécialement un service clandestin pour le courrier de la Résistance. Depuis octobre 1941, les feuilles ronéotypées ravivant la flamme de l'espoir sont distribuées dans les grands centres, les dépôts et les ateliers. S'inspirant des commentaires de la B.B.C., elles sont rédigées et tirées par des patriotes convaincus, venus des horizons les plus divers. Ainsi à Angoulême, le Receveur principal Édouard Escalier en imprime et répartit lui-même des milliers. Arrêté par la police de Vichy au printemps 1942, il sera relâché sur intervention du Ministère, mais le 29 octobre 1943 il ne pourra échapper à la Gestapo. Déporté, il ne reviendra pas des camps nazis. A Sète, Emile Banis, du service des Mesures, avec la complicité de Vié, Bénezet, et de Mme Theule receveuse à Frontignan, tire des tracts dans les combles du bureau central. À Lyon, à Bordeaux, à Marseille, à Toulouse, et à Nice, apparaissent progressivement les journaux des mouvements de Résistance : " Les Petites Ailes ", puis " Combat ", " Libération ", " Le Populaire ", " Résistance ouvrière ", " Défense de la France ". En zone occupée, ce sont surtout les petits papillons qui circulent et qu'on laisse traîner dans les lieux publics. On jette aussi des tracts dans les bureaux, mais ce jeu dangereux coûte souvent très cher à ses auteurs. C'est le cas à Lille où deux facteurs sont pris en flagrant délit. Arrêtés : Louis Bartier et Emile Boulinguiez passeront devant un tribunal allemand. Même chose pour Louis Porin et Raoul Santier à Paris, pour Claude Turgis au Mans, et pour André Lessertisseur à Nantes. Dans l'Aveyron, un agent des lignes, Maurice Fraysse, porteur de tracts, est fusillé avec 29 autres résistants le 17 août 1944 près de Rodez. A Boulogne, le facteur Lencleu joint souvent quelques feuilles clandestines au courrier qu'il glisse dans les boîtes aux lettres ; il prend même des risques par bravade en brûlant les dépliants de propagande du R.N.P. de Déat. Une action du même genre a lieu à. Quimper où Le Dez, rédacteur principal, aidé par deux amis, détruit des paquets d'exemplaires du journal autonomiste pro-allemand : " L'Heure bretonne ".

Au Central de Gravelle, Marcel Gouzien, déjà cité au chapitre précédent pour avoir caché des armes, assure la répartition de toutes les publications clandestines de la C.G.T., puis du Front National. Arrêté le 1e` mars 1943, il sera torturé si sauvagement qu'il devra être hospitalisé à l'Hôtel-Dieu. Transféré à l'hôpital Rothschild, grâce à la complicité de deux médecins, il en sera enlevé par quelques-uns de ses camarades, malgré la surveillance stricte dont il est l'objet. Cette " évasion " provoquera une enquête de la Gestapo qui n'aboutira pas, le personnel médical ayant observé un mutisme complet.

Parallèlement à la diffusion des tracts et journaux - on pourrait même dire en complément dans la majorité des cas - les patriotes des Postes et Télécommunications se dévouent pour acheminer le courrier des organisations de résistance. Déjà, depuis l'automne 1940, des initiatives individuelles permettaient le passage de lettres et de messages entre les zones différentes créées par les Allemands. C'est évidemment dans les secteurs " frontaliers " qu'elles apparurent en premier lieu.

Ainsi à Saint-Aignan-sur-Cher, une auxiliaire, Mlle Vernon, est arrêtée en 1941 et subit plusieurs mois d'emprisonnement pour avoir acheminé journellement depuis octobre 1940 des centaines de correspondances interdites. On relève quantité de cas semblables qu'il serait trop long de détailler ici ; bornons-nous à citer les départements où les exemples sont les plus nombreux : l'Allier, les Ardennes, les Alpes-Maritimes, les Basses-Pyrénées, la Charente, la Creuse, la Haute-Vienne, le Loir-et-Cher, le Lot-et-Garonne, la Loire-Inférieure, la Nièvre, les Pyrénées Orientales, la Saône-et-Loire, la Somme, la Vienne et le Doubs.

Avec l'apparition progressive des mouvements de résistance qui s'implantent dans toutes les zones, l'engagement des postiers s'affirme dans la majorité des régions. Ils sont contactés de plus en plus souvent par des responsables de réseaux désireux de faire circuler dans les meilleures conditions, et sans trop aggraver les risques, leur courrier et leur presse. L'un des premiers à s'assurer ainsi des liaisons efficaces et sûres est le Colonel Rémy pour les groupes rattachés à son grand réseau de renseignements : " Confrérie Notre-Dame ". Déjà, depuis l'armistice, le S.R. français utilisait souvent des filières de postiers pour l'acheminement de ses messages clandestins. Beaucoup d'autres organisations vont ainsi bénéficier de l'actif concours des agents des P.T.T., et sans vouloir les citer toutes, on peut indiquer les noms de celles qui recoururent le plus à leurs bons offices : Combat, Alliance, Libération-Nord, Front National, Franc-Tireur, Mithridate, Défense de la France, Ceux de la Résistance, Armée des Volontaires, Libération-Sud, Vengeance, Ceux de la Libération, l'Heure H, France d'abord, l'O.C.M., Témoignage Chrétien, Valmy. Insensiblement, les postiers qui " travaillent " avec l'une ou l'autre de ces formations vont s'intégrer à elles et, ayant ainsi trouvé leur voie personnelle, ils ne chercheront plus tellement à exprimer leur patriotisme dans le cadre de leur propre administration. C'est ce qui explique que, bien qu'un grand nombre de postiers se soient trouvés à la pointe de l'action résistante dès les premiers jours de l'occupation, leur organisation corporative : l'E.M.-P.T.T., ne vit le jour que le 1e` juillet 1943.

Il existe pourtant à la fin de l'année 1941 l'embryon d'une structure particulière aux agents des Postes et Télécommunications ; c'est la formation " Action P.T.T. " créée par Ernest Pruvost, dit " Potard ", Rédacteur au Ministère, assisté de : Simone Michel-Lévy, Rédacteur au Centre de Recherches et contrôles techniques, et de Maurice Horvais, Rédacteur au Ministère également, auxquels se joindront un peu plus tard Edmond Debeaumarché Rédacteur aux Ambulants et Ferdinand Jourdan. Les fondateurs de ce groupe de résistance au sein de l'administration postale ont établi un plan qui vise essentiellement à offrir aux grands mouvements clandestins une toile d'araignée de complicités dans toutes les régions. Ce plan prévoit :

1) La constitution d'un réseau très serré et très étendu de liaisons postales et télégraphiques clandestines, permettant de joindre entre elles toutes les villes de France.

2) Le sabotage des lignes souterraines à grande distance au moment du déclenchement des opérations de débarquement, paralysant ainsi les communications de l'ennemi.

3) La protection des grands centraux téléphoniques de Paris et de province par des groupes armés, afin de s'opposer, à la même époque, aux tentatives de destruction de la part des Allemands.

4) La transmission de renseignements d'ordre général.

5) L'écoute et la surveillance des communications téléphoniques de l'ennemi.

6) La saisie et la destruction du courrier de dénonciation dans la mesure de son identification.

Bien accueillie dans les milieux syndicaux clandestins, la création de ce groupe suscite également beaucoup de sympathie parmi le personnel des travaux, et les employés des centraux téléphoniques et télégraphiques. En peu de temps, Pruvost et ses amis disposent de liaisons postales personnelles établies à partir de Paris avec les villes suivantes : Amiens, Arras, Bordeaux, Caen, Dieppe, Dijon, Epinal, Cherbourg, Le Havre, Marseille, Nimes, Montpellier, Nantes, Lyon, Limoges, Lille, Rennes, Rouen, Toulon, Toulouse, Saint-Brieuc, Quimper, Le Mans, Nice et Rodez. Un an plus tard, cette toile d'araignée voulue par " Potard " étend ses ramifications à Grenoble, Perpignan, Agen, Nevers, Péri-gueux, Tulle, Laval, Bourg-en-Bresse, Annecy, Roanne, Chambéry, Reims, Montluçon, Millau, Auch, Nantua, et Pau.

Entre ces différentes villes, les ambulants, sous la direction d'Edmond Debeaumarché, qui prend le pseudonyme de " Dury ", assurent le transport de l'ensemble du courrier des organisations de résistance. Ce courrier, enfoui dans des sacs postaux plombés, passe ainsi très facilement à travers les barrières des zones, et à la barbe des contrôles allemands. Ainsi qu'on l'a dit plus haut, le premier à utiliser ces filières fut le Colonel Rémy pour ses réseaux : " Confrérie Notre-Dame " et " Castille ". Il explique lui-même dans l'un de ses ouvrages comment s'effectuaient ces transports :

" Les courriers et le matériel arrivant de Londres par voie maritime étaient transportés depuis Pont-Aven jusqu'au plus proche ambulant qui les enfermait dans un sac postal plombé. A Paris, ce sac était chargé dans une camionnette des P.T. T. qui en faisait la livraison à l'adresse indiquée. Le même procédé était employé pour nos courriers à destination de l'Angleterre, et la chose devenait plus simple encore s'il s'agissait d'une opération aérienne : une camionnette des P.T.T., qui était autorisée à circuler partout, à toute heure de jour ou de nuit se rendait à proximité du terrain, emportant le courrier et les passagers " départ ", et ramenait le courrier et les passagers " arrivée ". L'agent P.T.T. employé aux liaisons maritimes était Maurice Canon. Le matériel de la C.N.D. 2 était entreposé à la direction des ambulants du P. L. M. 3 sous la surveillance de Verrier, dit " Verron ". "

" Action P.T.T. " fonctionnera très bien jusqu'en juillet 1943, époque où cette formation va se transformer et se regrouper pour devenir l'E.M.-P.T.T., organisation centrale de la Résistance dans les P.T.T.

En marge d'Action-P.T.T., très probablement par manque de contacts, des éléments individuels ou des petits groupes de trois ou quatre unités apportent leur concours à la Résistance. C'est ainsi par exemple qu'à Pau Mlle Blin, commis, passe, via l'Espagne, du courrier adressé à des organismes de Londres. Elle sera arrêtée en mars 1942. À Albi, c'est Joseph Herber receveur qui transmet la presse clandestine. À Bayonne, l'Inspecteur Sarrat dispose de quelques complicités qui lui permettent de recueillir et d'acheminer les messages. À Coutances, M. Duclos, un convoyeur, transporte le courrier des résistants ; il détruit également toutes les lettres de dénonciation qu'il peut reconnaître. A Tulle, M. Strub entreprend, avec la prise en charge des correspondances clandestines, une action de résistance qui débouchera sur un engagement de plus en plus actif. En Haute-Savoie, sous la houlette de M. Vaillot, une filière pour les lettres déro'itées du circuit normal passe par Thonon, Annemasse, Bonneville, et Annecy. Elle sera complétée ensuite par des liaisons avec Lyon-Chambéry et Grenoble au moyen des appareils Baudot et Hughes. Dans l'Aveyron, un commis au Central télégraphique de Rodez : Roger Chapelle, regroupe autour de lui quelques amis pour assurer des liaisons postales clandestines, notamment MM. Molinié, C.I.E.M., Carel, monteur, Souyri commis au Central de Rodez, Pouget et Fraysse, agents de lignes. On a vu, au début de ce chapitre, que ce dernier sera arrêté, emprisonné, puis fusillé le 17 août 1944. Dans l'Oise, à Beauvais, un contrôleur principal : M. Segonds, organise une chaîne parallèle à la distribution officielle entre son centre et ceux de Compiègne, Senlis et Soissons. On retrouve les mêmes agissements, avec des variantes dues aux situations géographiques dans le Loiret avec M. Collongues, directeur régional, M. Himbert Ingénieur en Chef, et l'Inspecteur Philippe , dans le Lot-et-Garonne avec M. Dutein, chef de la station de relais d'Agen et M. Combecave receveur principal ; dans l'Hérault, avec M. Teule contrôleur au Central téléphonique qui établit une relation permanente entre Sète, Perpignan, Béziers, Carcassonne et Mende ; dans le secteur de Sète avec Mme Juliette Theule, receveuse à Frontignan qui organise l'acheminement du courrier résistant tandis que sa jeune fille : Yolande sert souvent d'agent de liaison2; dans l'Orne, à Alençon avec M. Pons Directeur départemental, et MM. Brousse et Legrand Inspecteurs ; dans le Puy-de-Dôme à Clermont-Ferrand avec M. Mourgues instructeur principal assisté de M. Roux contrôleur, de Mlle Servier auxiliaire, du facteur Jaffre, et de Mlle Labouret ; dans les Basses-Alpes avec Paul Guercin conducteur principal et M. Besson receveur à Digne ; dans les Pyrénées Orientales avec MM. Grenet contrôleur, Doudon et Baixos commis ; en Saône-et-Loire à Mâcon avec M. Lappe manutentionnaire ; en Corrèze avec Pierre Desmoulin contrôleur à Brive ; dans les Bouches-du-Rhône à Aix-en-Provence avec le contrôleur principal Gardiol, et avec un autre contrôleur de Marseille au Centre télégraphique : Roubeyrenc ; dans l'Isère avec MM. Debos, contrôleur à Grenoble, Gaillard, C.I.E.M. et Surle, A.I.E. On pourrait énumérer ainsi sur plusieurs pages ces premières manifestations d'une volonté patriotique qui se concrétisait par des actes favorables à l'esprit de résistance. Il aurait été souhaitable bien sûr de pouvoir les citer toutes - encore que dans ce genre de relation historique l'on ne puisse difficilement échapper aux oublis - mais il nous faut rester dans le cadre d'une pagination modeste si l'on veut toucher un plus grand public. Nous sommes donc contraints de nous en tenir aux cas qui ont valeur d'exemples. Cela ne signifie évidemment pas que nous oubliions tous les autres ; bien au contraire, c'est en pensant à eux que ces lignes ont été écrites.

Début de l'action directe contre l'occupant : contrôle de son courrier et écoutes téléphoniques

Nous venons de voir dans quelles conditions et dans quelles circonstances, les agents des P.T.T. sont progressivement passés d'une attitude passive dans leurs rapports avec les forces d'occupation à une attitude active favorisant tous ceux qui œuvraient pour l'action résistante.

C'est dans le courant de l'automne 1941 - les dates sont fatalement imprécises - que dans un certain nombre de régions se manifestent les premiers actes dirigés directement contre les Allemands. Ils sont de plusieurs types, mais ceux qui vont être le plus souvent employés concernent le courrier qui leur est adressé, ainsi que les écoutes téléphoniques.

Pour le courrier, de quoi s'agit-il ? D'éliminer, autant que faire se peut, les lettres ayant comme destinataires : les services de police (Gestapo-S.D., etc.), les Kommandanturs, les Feldgendarmeries, et parfois des chefs de base ; lettres dont on craint, suivant leur origine, leur présentation, le déguisement trop apparent de l'écriture, l'absence du nom de l'expéditeur, qu'elles ne contiennent des dénonciations. Bien entendu, tout le courrier classique est régulièrement distribué. Pour effectuer cette tâche, qui paraît à première vue banale, il faut tout de même, en plus de se trouver placé pour le faire, posséder une grande maîtrise de soi et beaucoup de réflexes, car le temps dont on dispose est toujours restreint, que ce soit lors du relevé des boîtes postales, au moment de l'oblitération, au cours des opérations de tri, ou encore à l'occasion de la manutention avant la mise en sac, de la réception en bureau, voire de la distribution. Il convient également de se montrer très vigilant car le moindre geste suspect peut éveiller l'attention d'un mouchard ou d'un bavard.

Malgré toutes ces difficultés, des milliers de lettres ne parviendront jamais à leurs destinataires et grâce à ces initiatives souvent individuelles des centaines et des centaines de vies seront sauvées. On trouve dans les archives, les dossiers, et les témoignages, une multitude d'exemples de ce genre d'actions, et sans doute toutes n'y figurent pas. Il faut remarquer en tout cas que pratiquement tous les postiers qui participèrent à la lutte clandestine furent à la base, dans leur secteur de travail, de cette activité patriotique.

Parmi toutes ces affaires de destruction de courrier, qu'il est impossible de citer dans le détail, quelques-unes méritent d'être évoquées car elles représentent des cas bien particuliers, soit par leur originalité, soit par leur valeur :

Au Havre, le Contrôleur principal M. Guillot s'assure la complicité de deux des facteurs chargés du courrier de la Gestapo, de la Feldgendarmerie et de la Kreiskommandantur. Dans un local discret, le tri est effectué presque tous les jours ; on laisse de côté les lettres banales ne présentant pas de signes suspects, les autres sont ouvertes à la vapeur. On en retire les billets de dénonciation, qui sont soigneusement mis de côté afin de prévenir par la suite les personnes mises en cause, puis M. Guillot les remplace par d'autres mentionnant les mêmes faits mais égarant les destinataires sur des pistes imaginaires. Habilement recollées, les enveloppes partent alors avec le reste du courrier. Parallèlement à ces opérations, à partir de juillet 1943, grâce à l'aide de trois nouveaux collaborateurs dévoués et efficaces, l'équipe s'attaque aux convocations pour le S.T.O. en annulant plus des trois quarts par l'apposition de tampons tels que : " décédé ", " parti sans laisser d'adresse ", " inconnu à cette adresse " ou encore, trouvant dans les durs bombardements subis par Rouen et Le Havre, un nouveau motif, " maison sinistrée ", " immeuble détruit ". Mais ce flot de convocations en retour finit par intriguer les Allemands ; en avril 1944, une enquête est ouverte qui n'aboutit pas, mais oblige le groupe Guillot à réduire son activité.

On peut aussi relever une affaire du même genre à Rennes où plusieurs postiers filtrent le courrier adressé aux organismes des forces d'occupation. Un cabinet noir a été installé dans lequel sont examinés tous les plis suspects ; ceux qui contiennent des délations sont purement et simplement détruits. Cette organisation a été mise sur pied par M. Treyture contrôleur principal.

À Annecy, à la Recette principale, deux groupes se partagent le travail ; l'un s'occupe des lettres adressées aux services de police ennemis ; l'autre surveille de très près la correspondance adressée à la Milice, car dans la région c'est elle qui assure " le maintien de l'ordre " en faisant preuve d'une cruauté inouïe à l'égard des patriotes qu'elle peut appréhender.

À Rodez, le contrôle du courrier s'effectue avec une rare efficacité. Des centaines de personnes échappent à l'arrestation, dont M. Paul Ramadier futur Ministre de la IVe République, grâce à l'action d'une poignée de postiers.

C'est dans le Calvados, l'un des départements le plus en pointe de la résistance dans les P.T.T., qu'on trouve le plus grand nombre de bureaux de poste ayant soustrait une importante partie de la correspondance délatrice adressée aux Allemands. Sous l'impulsion d'Henri Le Veillé, dont nous avons déjà évoqué l'activité à plusieurs reprises, dès le mois de mai 1941, la destruction des lettres s'effectue à : Caen avec M' Fourret, employée à la Direction, comme organisatrice ; à Mathieu grâce au facteur Leudiere, à Bénouville grâce au facteur Legrandois, ainsi qu'à Lisieux, Pont-l'Evêque, Trouville, Condé-sur-Noireau, et Vire. Le procédé fait école et gagne en 1943 plusieurs autres bourgades dont Mézidon, Honfleur, Saint-Pierre-sur-Dives, Thury-Harcourt, et Falaise.

Enfin, un cas spécial doit être mentionné, c'est celui d'un manutentionnaire de Mâcon, en Saône-et-Loire, qui travaille pour le compte du 2e bureau de l'armée d'armistice ; M. Lappe fait parvenir à son correspondant régional toutes les lettres qui dénoncent nominativement quelqu'un. Il paraîtrait, mais cela n'a pu être vérifié, que huit personnalités régionales auraient été sauvées grâce à cette liaison. Quoi qu'il en soit, l'activité de M. Lappe est, elle, incontestable.

Un autre aspect de la résistance dans les P.T.T. apparaît avec les écoutes téléphoniques. Bien entendu, dans ce domaine, l'intervention la plus importante et la plus spectaculaire fut celle de la Source K que nous avons traitée à part en raison de ses résultats prodigieux et de son organisation spécifique.

Cependant, il convient de s'intéresser de très près à toutes les initiatives qui ont été prises dans bien des régions pour surprendre les communications de l'ennemi. Comme pour la destruction du courrier, beaucoup d'actions individuelles marquent cet aspect d'un activisme anti-allemand, et le résultat apparaît d'une façon identique puisqu'il se concrétise par des milliers de vies sauvées. Ainsi, le simple fait pour une opératrice d'alerter des personnes ou des groupes résistants, après avoir surpris une conversation entre des services de police et une gendarmerie locale, ou bien entre les responsables d'une opération de " maintien de l'ordre ", permet aux gens menacés de déjouer l'arrestation ou aux chefs de maquis d'effectuer un repli immédiat avec leurs hommes. Dans les petits bureaux de villages, où la receveuse est le plus souvent seule pour assurer le fonctionnement des transactions postales et téléphoniques, on trouve maints exemples de semblables agissements. Cependant, à côté de ce type d'actions, il existe, dès le début de l'occupation, de véritables entreprises d'écoutes qui sont l'œuvre, constituées à chaque fois de quelques éléments locaux, souvent en contact avec des organisations de résistance.

L'un des premiers cas de ce genre se situe dans l'Isère où, dès 1940, sur la demande d'un correspondant du S.R. une écoute systématique est pratiquée sur les lignes prioritaires des Commissions d'armistice allemande et italienne. Les deux agents qui assurent cette mission possèdent leur diplôme d'interprète et ils transmettent les informations essentielles recueillies au représentant du 2e bureau.

C'est également avec le S.R. que travaille Mlle Mouisset, du Central téléphonique de Nice, qui intercepte les communications des Italiens et les renvoie sur le poste d'Alger.

Un autre exemple est celui de M. Maillet, C.I.E.M., et de M. Florian, contrôleur, qui à Reims au Central réalisent l'écoute des circuits allemands, puis informent Londres chaque fois qu'un renseignement d'importance est entendu. Dénoncés, ils sont arrêtés quelques mois plus tard, puis déportés. M. Florian ne reviendra pas des camps nazis.

Même attitude à Nancy de la part de M. Dufresne, C.I.E.M., et de Mlle Veltin employée, qui captent les communications de l'ennemi au profit du lieutenant Lutz, reclassé dans les P.T.T. après la signature de l'armistice, et qui s'efforce d'organiser un réseau d'écoutes pour la Résistance régionale.

Dans le Lot-et-Garonne, sous l'impulsion de M. Dutein, déjà cité à propos des liaisons postales clandestines, un " piquage " sur les têtes de câbles est pratiqué. Grâce au concours de Mme et de Mlle Arassus, téléphonistes, les communications de la Milice, cantonnée au Château de Ferron à Tonneins, sont transmises aux groupes résistants, lesquels, connaissant ainsi les itinéraires de déplacements des unités mercenaires, leur tendent des embuscades meurtrières.

Dans la Drôme, après l'invasion de la zone sud, c'est au Central de Valence que deux contrôleurs, MM. Blachon et Rouvière, installent un système d'écoutes sur les lignes téléphoniques des Allemands et de la Milice.

On retrouve des agissements identiques, mais non précisés, à Bourganeuf dans la Creuse ; à Dôle dans le Jura, à Issoire dans le Puy-de-Dôme, à Nontron en Dordogne, et à Cahors dans le Lot.

Mais l'une des plus importantes réalisations d'écoutes, après la Source K, se situe dans les Vosges. Sous la direction de M. Valin, chef du Centre d'Épinal, un groupe de postiers formé de M. Dufour, C.I.E.M., et de MM. Vincent, Laurent et Pflug, auxiliaires, établit un dispositif de renvoi des circuits réservés au Q.G. d'un commandement de groupe d'armées implanté à Épinal, sur une ligne d'abonné - celle de M. Dufour - dotée d'un aménagement spécial. Ce renvoi, installé à la table de mesure, bénéficie d'un écouteur de 200 ohms. Les informations, recueillies par Mme Dufour excellente bilingue, sont acheminées sur Londres par un officier français, " Laurent ", dont la formation résistante possède un émetteur. Cette activité, couverte par la complicité de M. Robinet, Directeur départemental, et de M. Jambenoire, Ingénieur en chef, se poursuit jusqu'en août 1943, époque où la Gestapo vient rôder dans les services du Centre. Par prudence, il y sera mis fin aussitôt. Mais ce groupe de patriotes réussira encore un exploit : celui de photographier les plans des réseaux téléphoniques et télégraphiques des Allemands. Au reçu des épreuves, Londres adressera un message de félicitations à toute l'équipe.

Avec la recrudescence des maquis, à partir de l'automne 1942, l'écoute se généralise à leur profit. Il n'est plus guère question de recueillir des renseignements à destination des services spéciaux de Londres ou d'Alger, mais de s'acharner à saisir la moindre information utile aux partisans du secteur. Les chefs résistants ont compris tout de suite l'intérêt stratégique d'une liaison permanente avec les postiers, et ils s'évertuent à développer une complicité qui ne leur fera jamais défaut.

Là aussi, un exemple marquant est fourni en Haute-Savoie : téléphoniste à Annecy, Mme Luyat épie depuis le printemps 1942 les communications allemandes entre la Préfecture, la Milice, et la Kommandantur. Lorsqu'elle surprend une conversation entre deux chefs du " Maintien de l'Ordre ", qui fait état d'une attaque des G.M.R. contre le maquis du Grand-Bornand, elle alerte les responsables résistants avec lesquels elle se trouve en contact. Informés, les francs-tireurs se replieront avant l'assaut. Plus tard, elle récidive en prévenant le colonel Nizier, chef départemental des F.F.I., de l'intention des Allemands de détruire la ville de Thones. Aussitôt, les maquisards se rassemblent et investissent ce chef-lieu de canton, maîtrisent la garnison ennemie après un rude combat puis libèrent des patriotes arrêtés. Thones et ses habitants sont sauvés.

On voit donc des centaines de receveuses, téléphonistes, opératrices, auxiliaires, dans la plupart des bourgades proches de camps de maquisards, prendre des risques mortels pour capter toutes les indications possibles profitables aux clandestins. Tous les maquis de France, du plus petit au plus grand, ont bénéficié de cette aide patriotique, et tous leurs chefs lui rendront l'hommage qu'elle mérite une fois la paix revenue. Il suffit, s'il était besoin de s'en convaincre, de lire les rapports rédigés par un grand nombre de responsables résistants tels que : Henri Romans-Petit pour les maquis de l'Ain et de Haute-Savoie, Georges Guingouin pour ceux du Limousin, le colonel Gaspard pour ceux de l'Auvergne, Roland Champenier pour ceux de la Nièvre et du Cher, ainsi que les mémoires de " patrons " de réseaux comme le colonel Rémy ou Madeleine Fourcade. Tous mettent en relief le concours dévoué du personnel des P.T.T., et particulièrement de celui des préposés au

téléphone.

Pour ne prendre qu'un seul exemple, citons ce passage d'un compte rendu du colonel Henri Romans-Petit, fait à propos de la grande attaque allemande montée contre ses camps en juillet 1944 :

" De l'ensemble des renseignements qui m'ont été fournis par les écoutes téléphoniques organisées par nos amis des P.T.T., il ressort que l'assaut allemand portera vraisemblablement sur le Sud et l'Est de notre dispositif. Nous savons avec exactitude, grâce aux conversations surprises entre le commandement allemand et celui de la Milice, que des troupes ont été prélevées en Haute-Savoie, Savoie, et Isère. Lyon nous a par ailleurs informés d'une concentration de plus d'un millier d'hommes. Par contre, aucune activité anormale ne nous est signalée au nord de Lons-le-Saunier. "

Belle démonstration de l'efficacité des écoutes téléphoniques !

CHAPITRE XII

LES LIAISONS CLANDESTINES

a) Postes émetteurs et télégraphes

Les écoutes téléphoniques que nous venons d'évoquer ne pouvaient présenter d'intérêt que dans la mesure où elles étaient complétées par une liaison avec un organisme quelconque de résistance, mouvement, réseau ou maquis. Les quelques cas cités ont montré qu'elles débouchaient toujours sur un lien avec une formation clandestine, à moins que ce ne soit directement avec Londres.

Ces liaisons s'effectueront de plusieurs façons : par radio-émetteur, par télégraphe, par lignes téléphoniques clandestines, par courrier codé, par estafettes, suivant la distance qui sépare l'expéditeur du destinataire.

En vérité, on touche là l'aspect le plus important de la Résistance dans les P.T.T., celui qui apportera à la lutte contre l'occupant la contribution la plus vitale. Les dossiers établis, les documents d'archives, les témoignages recueillis par centaines, abondent d'une multitude d'exemples pour illustrer ce propos.

Il est impossible de les rapporter tous dans le cadre d'un ouvrage comme celui-là qui n'a pas, répétons-le, la prétention de faire l'historique de la résistance dans cette grande administration, mais simplement de rendre aux postiers patriotes un hommage qui leur a bien manqué jusqu'alors.

Nous allons donc, comme pour tous les autres chapitres de ce livre, nous efforcer de présenter quelques cas essentiels ou originaux.

Et pour commencer celui d'une toute jeune fille, qui fut très certainement la benjamine de l'action clandestine dans les P.T.T. :

Josette Bouloc vient tout juste de fêter ses quinze ans lorsque la guerre éclate. Elle vit à Millau dans l'Aveyron chez ses parents sans beaucoup se soucier de ce conflit qui déchire l'Europe. C'est l'invasion de la zone sud, le 11 novembre 1942, qui lui rappelle brutalement la réalité des événements, et suscite chez elle un furieux besoin de " faire quelque chose ". Ce désir, s'il comble son père, l'inquiète aussi. Depuis plus d'un an, André Bouloc assume la responsabilité de chef d'arrondissement pour le mouvement " Libération-Sud ", et il a déjà pu mesurer tous les dangers qui planent sur les clandestins. Pour lui, sa fille, encore si jeune, ne peut courir les risques d'une activité aussi périlleuse. Pourtant, 7 mois plus tard, Josette, qui vient d'entrer au bureau du télégraphe de Millau, accomplit sa première mission. Une liaison s'est instaurée entre le groupe d'André Bouloc et celui de Rodez dirigé par Roger Chapelle un agent des P.T.T.'. Lorsque celui-ci apprend que Josette est préposée à l'appareil " Baudot ", il saute sur l'occasion d'établir un contact rapide avec les deux villes reliées directement à Millau : Rodez au nord et Montpellier au sud, car il dispose dans ces deux cités de complicités suffisantes pour prendre en charge le " Baudot ". Ainsi, les messages pourront être facilement passés d'un département à l'autre. Mise dans la confidence du code de reconnaissance, la jeune fille ne tarde pas à recevoir une première consigne pour un résistant que la Gestapo recherche. Il s'agit de le prévenir rapidement que les policiers allemands de Rodez se disposent à venir l'arrêter. Josette, le cœur battant, arrache la feuille, se rend aux toilettes où elle apprend le court texte par cœur, déchire le papier en menus morceaux et le fait disparaître dans la cuvette, puis, le receveur étant de connivence, elle quitte le bureau. Il ne lui reste plus qu'à enfourcher son vélo pour se rendre à l'adresse indiquée. Cette petite manœuvre va se répéter des dizaines et des dizaines de fois, et ne sera pas toujours aisée car le bureau est surveillé par un représentant de la F.N.K. Quelquefois, la distance étant beaucoup trop importante pour une brève échappée de la poste, il lui faudra effectuer le trajet le soir avant de rentrer. Mais le " Baudot " ne fonctionne pas dans un seul sens. Souvent, c'est elle qui envoie un message à Montpellier ou à Rodez, mais jamais elle ne connaîtra ses " correspondants ".

Progressivement, elle va être amenée à faire d'autres liaisons car la maison familiale sert fréquemment de " relais " pour les personnes pourchassées. Et comme son père reçoit parfois des parachutages sur le plateau du Larzac, les tâches ne manquent pas ! La guerre terminée, cette belle famille résistante est rentrée silencieusement dans le rang, et comme le dit gentiment Josette : " On n'en parla plus à la maison ! "

Parmi les autres cas que nous avons choisi de citer, il faut distinguer deux types de liaisons : les liaisons avec la France Libre à Londres ou à Alger, et celles qui s'effectuaient sur le plan régional. Autrement dit les relations avec des services de renseignements en dehors du territoire métropolitain, et celles dont disposèrent les mouvements et les maquis en France.

Il est évident que dans la première situation, ce sont les postes récepteurs-émetteurs qui jouent le plus grand rôle. Certes, il y a bien des courriers qui s'échangent par relais, mais ils perdent très vite leur efficacité en raison du constant renforcement des contrôles ennemis qui rendent les résultats aléatoires.

Certains responsables des P.T.T., à différents échelons, avaient dès l'invasion - on l'a vu au début - dissimulé un important matériel, et notamment quelques appareils de transmission électromagnétiques. Ce sont ces appareils qui vont être utilisés pour les liaisons avec l'Angleterre et l'Algérie, et le premier fonctionne dès le mois de novembre 1940 à Vichy pour un service dit de " l'infrastructure " dépendant du S.R. français. Deux autres deviennent opérationnels en 1941 : l'un à Nancy, où un officier de l'armée intégré aux P.T.T., dans le cadre des accords que nous avons déjà évoqués au début de l'affaire Keller, établit une liaison avec les Forces Françaises Libres. Par ce canal, le lieutenant Blary fournit de très précieuses informations à Londres sur le mouvement des troupes allemandes circulant entre la zone interdite et la zone annexée (Alsace-Lorraine). Aidé par un autre officier, lui aussi reconverti dans l'administration postale, le lieutenant Lutz, Blary parvient même à préciser l'organisation de l'État-Major ennemi basé à Nancy.

Le second poste émet depuis le Laboratoire national de radioélectricité implanté à Bagneux, dans la banlieue parisienne. Sous la houlette du chef-mécanicien Vivier, il communique à Londres une quantité de renseignements ayant trait aux transmissions.

D'autres vont sortir de leurs cachettes en 1942 et 1943, particulièrement à Rennes et à Angoulême où l'actif Edouard Escalier établit lui aussi le contact avec Londres. Un peu plus tard, à Lisieux dans le Calvados, un agent des P.T.T. - qui a désiré garder l'anonymat - met l'émetteur, qu'il avait soustrait en juin 1940, au service d'un réseau du S.O.E. britannique. C'est par cette liaison que seront obtenus deux parachutages ainsi que le bombardement d'un aérodrome allemand. Au fur et à mesure que la résistance s'organise, on voit réapparaître quelques postes, notamment à Lyon, Limoges, Bordeaux, Toulouse, Perpignan et Chambéry. Tous vont être mis à la disposition de réseaux français ou anglais suivant les contacts établis localement.

À côté des appareils d'émission, beaucoup de relations clandestines s'échangent par le télégraphe. On vient d'en avoir un aperçu avec l'action de Josette Bouloc. Qu'ils soient véhiculés par les différents systèmes de télégraphie en vigueur à l'époque : Hughes, Baudot, etc., ou par " pneumatiques " comme dans la région parisienne, les messages passent dans les meilleures conditions : rapidité, précision, et surtout fiabilité, car il sera pratiquement impossible aux surveillants de la F.N.K. de les intercepter. On découvre dans les documents de correspondants, comme dans les pièces et rapports archivés, près d'une soixantaine d'exemples de liaisons établies télégraphiquement par les postiers au profit de formations résistantes.

L'une des plus réussies est sans doute celle qui part de Limoges puisqu'elle relie la ville au centre de Paris et de Lyon. Par la suite les agents limougeauds étendent leur rayon d'action sur Bordeaux, Brive, Toulouse, et Clermont-Ferrand. Cette toile d'araignée profite essentiellement au mouvement " Combat ".

Mais il faut aussi souligner les liaisons qui, dès 1941, sont établies au moyen des appareils Baudot et Hughes entre Grenoble, Annecy, Annemasse, Toulon, Bonneville et Chambéry. Créées sous l'impulsion d'un contrôleur principal du service technique : M. Vaillot, elles occupent une douzaine d'agents qui exploitent ou reçoivent des messages de " Libération-Sud " et de " Combat ".

Mais en 1943, Vaillot, pris en chasse par la Gestapo, rejoint un maquis voisin. Son remplacement est assuré par le V.I.E.M. Clavel, assisté de Mme Luyat. Malheureusement, cette excellente équipe sera décimée par des arrestations au début de l'année 1944.

A Marseille, le Contrôleur principal au Central télégraphique : M. Codaccioni (dit Kodak), agissant au profit des M.U.R., organise une liaison avec son collègue d'Aix-en-Provence, Gardiol. Cette initiative va déboucher, comme on le verra plus loin, sur la constitution d'un groupe résistant.

En décembre 1942, soit environ un mois après l'invasion de la zone libre, M. Teule, Contrôleur au centre de Montpellier dans l'Hérault, monte patiemment une chaîne télégraphique. Opérationnelle en février 1943, elle unit les villes de Mende, Nîmes, Béziers, Arles, Carcassonne, Perpignan, à Sète. Un peu plus tard, grâce à M. Tudès, contrôleur au Central télégraphique de Montpellier, lui aussi, d'autres secteurs sont reliés.

Ne quittons pas le Sud de la France sans évoquer les liaisons mises sur pied dans le Var entre Toulon, Hyères, Draguignan, et plus tard Aups, liaisons réalisées au profit des maquis du Haut Var séjournant au plan de Canjuers.

Enfin, pour clore cette série d'exemples concernant les relations par télégraphie, nous citerons l'organisation de Brive en Corrèze, combinée par Pierre Desmoulin, contrôleur des mesures qui reliait par appareils Baudot et Hughes les villes de Tulle, Périgueux, Limoges, Cahors, Figeac et Aurillac. Cette équipe de postiers travaillait pour le réseau " Alliance ".

b) Lignes téléphoniques clandestines

C'est à partir du mois de Juin 1943 que les premières lignes téléphoniques apparaissent. Leur mise en service correspond à l'essor des maquis, essor dû à deux facteurs essentiels : le reflux vers les campagnes d'un grand nombre de jeunes gens refusant la réquisition pour le S.T.O., et qui sont dirigés pour la plupart vers les camps de partisans, et d'autre part, une prise de conscience de plus en plus forte chez beaucoup de Français de la notion du véritable patriotisme, un moment battu en brèche par le mythe pétainiste. C'est aussi l'époque où les revers de l'armée allemande ne peuvent plus être dissimulés, malgré tous les efforts de la Propaganda-Staffel. Depuis le 5 février, date de la capitulation à Stalingrad de la VIe armée de la Wehrmacht commandée par les généraux Von Paulus et Strecker, jusqu'au 13 mai, jour de la reddition des forces de l'Axe en Afrique du Nord, il est devenu évident que l'Allemagne ne peut plus gagner la guerre. Parti de rien, ou presque, le potentiel matériel et humain des États-Unis accomplit chaque mois des progrès foudroyants. À l'Est, les Soviétiques ont de leur côté réalisé des prodiges et ils repoussent, jour après jour, les troupes d'Hitler vers leur point de départ. Obligé de maintenir un fort réseau défensif sur le tracé du Mur de l'Atlantique, par crainte d'un débarquement anglo-américain sur les côtés françaises ; contraint d'entretenir dans les Balkans, et particulièrement en Yougoslavie, d'importants contingents pour contenir l'assaut des partisans, l'État-Major allemand ne dispose plus ni de l'armement ni des troupes nécessaires à la lutte sur plusieurs fronts. A partir d'août 1943, il va pourtant entreprendre un effort gigantesque, qui mettra à contribution les peuples des pays occupés, pour développer son industrie de guerre. Grâce à cette mesure complétée par une restructuration de l'armée - notamment par la création de nouvelles divisions S.S. de Panzers -, il pourra faire face aux grandes offensives soviétiques sur Orel, Koursk, Smolensk, et Kharkov, et même reprendre l'avantage en Novembre lors de l'attaque déclenchée par Manstein. C'est également grâce à cet effort sans précédent qu'il organisera une défense acharnée lors de la bataille de Normandie à Falaise, Caen, et Mortain.

Cependant, au printemps de 1943, l'Allemagne éprouve bien des difficultés en raison des saignées subies par ses armées sur les fronts de l'Est et de l'A.F.N. Les problèmes d'équipement et d'hommes nécessaires à la reconstitution d'unités fraîches hantent l'esprit des officiers supérieurs de l'O.K.W. Ils ne seront résolus, partiellement, que par une mobilisation de toute la main-d'œuvre civile dans les territoires occupés et grâce à l'incorporation dans l'armée d'éléments étrangers. Mais les marques apparentes d'un affaiblissement certain du Reich ont jeté dans l'opinion publique de nouvelles velléités de rébellion. Dans tous les pays asservis par la dictature hitlérienne, on va observer en ce printemps de 1943 une recrudescence de la volonté de résistance qui se manifeste principalement, les beaux jours de l'été approchant, par une prolifération des maquis. La France n'échappe pas à cet élan, et les zones montagneuses, les massifs forestiers, les campagnes les plus propices, se peuplent de camps de partisans. Mais ces camps sauvages, implantés dans la nature, ont besoin pour subsister de concours extérieurs pour leur ravitaillement, pour leur équipement, pour leurs renseignements. C'est là l'aide vitale qui requiert la complicité d'une multitude d'agents sédentaires. Ce sont eux, en effet, qui vont fournir aux maquisards le nécessaire à leur vie de hors-la-loi. Paysans, fonctionnaires, commerçants, gendarmes, curés, employés, passeurs, forment cette cohorte généreuse et dévouée sans laquelle l'existence des maquis deviendrait rapidement impossible. Certes, ils ne seront pas très nombreux ces braves gens au sein de leur sphère corporative respective, et il ne faudrait pas en conclure que tous les paysans par exemple apportèrent leur soutien aux francs-tireurs, mais ils le furent malgré tout suffisamment pour que chaque camp de combattants patriotes soit ravitaillé, équipé, et renseigné.

Dans cette fraction de la population française qui apporte son concours aux " terroristes ", comme les nomment l'ennemi et ses suppôts, les postiers résistants sont parmi les plus actifs et les plus efficaces. On a déjà vu précédemment de quelle façon s'est affirmée depuis deux ans la coopération de beaucoup d'agents des P.T.T. à la lutte contre l'occupant. Celle-ci va se développer considérablement au fur et à mesure de l'implantation des maquis, avec la mise en place de liaisons téléphoniques clandestines pratiquement indispensables à leur sécurité. C'est donc dans cette direction que portent tous les efforts des responsables régionaux de Résistance-P.T.T., et c'est un effort extraordinaire qui va être accompli par les agents des lignes.

Dès la formation des maquis de l'Ain par Romans-Petit en décembre 1942, le P.C. de Terment est relié à l'école de cadres des Gorges par un câble téléphonique installé par l'A.I.E. Claude Charton. À dater de cette époque, les différents postes de commandement du chef des francs-tireurs de l'Ain et du Jura seront toujours raccordés aux bourgades les plus proches, ainsi qu'aux camps mobiles des groupements éloignés. Un réseau de complicités permettra, à partir de la majorité des bureaux et centraux, de mettre à la disposition du Colonel Romans-Petit et de ses formations une véritable toile d'araignée de liaisons clandestines que l'ennemi, malgré trois grandes attaques, ne décélera jamais. Deux exemples de l'efficacité des postiers dans cette région méritent d'être soulignés.

Le 10 septembre 1943, trois sections des maquis de l'Ain investissent Artemare, petite localité près de Virieu-le-Grand, afin d'attaquer les magasins des Chantiers de Jeunesse pour s'y procurer uniformes et vivres. Dès les premières minutes de l'assaut, le standard téléphonique est bloqué et toutes les lignes d'abonnés mises en dérangement par plusieurs agents des P.T.T. de Virieu, " sédentaires " exécutant les consignes de la Résistance. Grâce à ce concours, les maquisards pourront charger tranquillement leurs camions et repartir vers la montagne sans craindre l'intervention des Allemands ou de la Milice.

Le 11 novembre, afin de montrer aux populations que les prétendus " terroristes " ne sont que des soldats de la France Libre, Romans-Petit organise une grande manifestation du souvenir avec défilé de ses troupes, dépôt de gerbes au Monument aux Morts, dans la petite ville d'Oyonnax. Dès l'aube les unités du maquis bloquent toutes les routes d'accès, surveillent les maisons des gens suspects et contrôlent tous les bâtiments publics. Au bureau de poste, le receveur M. Boudet se charge, avec l'aide de plusieurs agents acquis à la cause patriotique, d'occulter toutes les liaisons extérieures. Tout trafic est interrompu. Il ne sera rétabli qu'une bonne heure après le départ des hommes du maquis.

Dans ses rapports à l'État-Major du général Kœnig, comme dans ses mémoires écrits après la guerre, le colonel Henri Romans-Petit ne manquera jamais de souligner le rôle essentiel joué dans l'épopée des maquisards de l'Ain et de Haute-Savoie par les postiers résistants. Ainsi, il expose dans le compte rendu n° 243 les faits suivants :

" Mon P. C. doit faire face à une rude besogne, mais heureusement je trouve aisément les collaborations espérées. Je dois citer à nouveau en raison de l'importance de son concours le personnel des Postes et Télécommunications. Sous l'action vigoureuse et intelligente de Léonard, il s'est joué des difficultés et a souvent couru les plus grands risques. Nous sommes, par exemple, branchés dans l'heure qui suit notre installation, même dans les pires moments, même loin du Central de Bourg. Nous sommes toujours servis par priorité. Nous disposons de plusieurs lignes et une équipe de monteurs suit mon P. C. "

Dans un autre rapport portant les références 286-R.P.C., le Colonel Romans-Petit note encore :

" Les Postes et Télécommunications ont battu tous leurs records puisqu'ils m'ont installé le téléphone à 50 m du col de la Lèbe alors que nous sommes en pleine bagarre subissant l'assaut de plusieurs unités alpines allemandes. "

Enfin, pour clore les citations du chef des maquis de l'Ain (il y en a beaucoup d'autres faisant l'éloge des postiers), voici celle rédigée le 11 juillet 1944 au moment de la grande attaque allemande lancée contre les 6 000 partisans commandés par Romans-Petit.

" Nous câblons à Londres pour demander l'intervention de l'aviation sur les grosses concentrations de véhicules dans le secteur de Nantua, véhicules de toutes sortes rassemblés pour appuyer la progression des alpins. Nous allons subir l'assaut venant de plusieurs directions. Aucun affolement; nous sommes tous aguerris. Les techniciens des P.T.T. réalisent des prodiges. Une forte équipe est sur la brèche jour et nuit. Grâce à elle, je suis en communication instantanément non seulement avec mes trois chefs de groupement (Nord-Sud-Ouest), mais avec nos correspondants dans la vallée, dans les grandes villes, et aux principaux points de concentration. "

Il n'est pas nécessaire de relater par le détail les concours semblables et aussi efficaces dont ont bénéficié les plus grands maquis de France : Vercors - Glières - Mont-Mouchet - Saint Marcel - Aire-de-Côte - Limousin -, etc. Tous ceux qui les ont commandés ont évoqué dans leurs souvenirs cette aide vitale sans laquelle leur activité n'aurait pu se développer. Il existe donc une multitude de témoignages qui mettent en relief la participation du personnel des Télécommunications à l'organisation des groupes de combat de la Résistance. Dans toutes les régions de France où s'implantèrent des formations patriotiques, grandes ou petites, on retrouve toujours la présence complice d'agents locaux. Parfois, il suffisait de deux ou trois éléments, voire même d'un seul, pour établir les liaisons et fournir les possibilités de contacts. On peut citer le cas par exemple de Mm` Oudjertli, receveuse à Einville-au-Jard en Meurthe-et-Moselle, qui, seule, assure la sécurité du maquis de Saint-Libaire groupant un peu plus de 150 hommes. Comportement identique de la part de Mme Dussart, auxiliaire à Thiers dans le Puy-de-Dôme, qui maintient une relation téléphonique permanente entre maquis et responsables. En Haute-Marne, à Bussières-les-Belmont, la receveuse Mme Chillon, avec l'aide de trois agents des lignes, fait installer un câble clandestin pour relier le chef de secteur aux francs-tireurs établis dans la forêt.

En Saône-et-Loire, un petit groupe formé du Receveur de Rigny-sur-Arroux, M. François Fauré, de Roland Baujard, vérificateur à Digoin et de deux agents des lignes, réalise une liaison entre deux maquis locaux : ceux de Vincent et de Croyard, F.T.P. Les actions de ce type sont trop nombreuses pour en dresser un état détaillé. Encore une fois, il nous faut demeurer dans la voie du symbolisme, et pour cela nous contenter d'évoquer quelques villes et départements où l'activité, dans ce genre d'assistance, fut très importante : dans la Creuse à Bourganeuf, et à La Courtine ; en Haute-Vienne à Eymoutiers, Bellac, Chateauneuf-la-Forêt, et Saint Germain-les-Belles ; dans la Drôme, à Dié, Bourg-les-Valence, et Nyons ; en Lozère à Grandrieu, Langogne et Chanac ; dans l'Aveyron à Séverac-le-Château, Campagnac, Saint Chély-d'Aubrac, Laissac et Mur-de-Barrez ; dans l'Ariège à Ax-les-Thermes, à Pamiers, à Saverdun, à Bonnac, et à Tarascon-sur-Ariège ; dans les Basses-Pyrénées, à Orthez, et à Arthex-de-Béarn ; dans l'Aude, à Carcassonne, Castelnaudary, et Villasavary ; dans l'Ain, à Nantua, Oyonnax, Izernore, 1 Bellegarde, Ambérieu-en-Bugey, Saint-Rambert, et Gex, sans compter les localités mentionnées dans les rapports précités du Colonel Romans-Petit. On pourrait poursuivre encore cette énumération qui intéresserait la majorité des départements, mais il nous faut maintenant parler des liaisons téléphoniques qui se développèrent comme de véritables réseaux en requérant le concours de nombreuses complicités dans différentes régions de France. Nous passons donc maintenant des initiatives individuelles, ou de petits groupes locaux, aux organisations structurées. Sous l'impulsion des responsables déjà aguerris aux actions clandestines, vont s'établir des " toiles d'araignées " privées, réservées à l'usage de la Résistance. Tâche fantastique ! quand on sait que la F.N.K. contrôlait tout et que l'on manquait de matériel et d'équipement. Il fallait faire avec les moyens réduits dont on disposait ! Nous n'allons pas revenir sur les installations spécifiques mises en place au bénéfice des grands maquis. On a vu plus haut qu'elles furent très perfectionnées, et les quelques exemples de départements ayant fourni des concours personnels, que l'on vient de citer, montrent bien qu'ils se situent tous aux alentours des concentrations maquisardes importantes. Mais, à côté de cette coopération prépondérante à la lutte patriotique, analysons de plus près les différentes formes de participation qui apparurent aussi dans la mise sur pied de liaisons téléphoniques organisées en réseau.

L'une des premières à fonctionner est celle établie par les équipes de M. Burdin entre Chambéry - Lyon - Grenoble - Annecy et Thonon. Elle met en relation privée les responsables de la résistance des M.U.R. et les chefs régionaux.

À peu près à la même époque, c'est-à-dire à l'automne 1943, sous les directives de Pierre Desmoulin, contrôleur des mesures à Brive, en Corrèze, un réseau particulier entre tables d'essai en lignes directes est mis à la disposition des groupes du mouvement " Alliance ". Il réunit, depuis Brive, les villes de Tulle, Clermont-Ferrand, Limoges et Guéret, puis en avril 1944 Périgueux et Cahors. Il fonctionnera jusqu'à la Libération.

En décembre 1943, l'actif M. Dutein organise un véritable dispositif parallèle dans le Lot-et-Garonne. Après avoir placé aux postes intéressés les techniciens ralliés à son groupe, il installe un standard réservé dans le sous-sol du bureau de Monflanquin. D'abord mis au service du groupe-ment Vény dont le P.C. est situé dans une métairie proche du château de Lacaussade, ce standard dirige bientôt les communications venant de Toulouse, Montauban, Condom, et Nérac. Une autre liaison part de Villeréal, où la receveuse, M` c Roger, reçoit les informations en provenance de Bergerac et de Sarlat. Bientôt le groupe est contacté par M. Fournié chef régional de Résistance P.T.T., et se structure comme un véritable réseau.

Dans le Lot, les localités proches de noyaux clandestins disposent dans quelques bureaux de lignes réservées, reliées à un tableau à quatre directions installé dans le Central de Figeac, notamment à Cajarc et à Livernon. On va retrouver un type d'organisation semblable dans le Var avec des relais Toulon-Hyères, Toulon-Draguignan, et Brignoles - Salernes - Aups, ainsi que dans les Basses-Alpes où, en mai 1944, s'établit une liaison Digne-Barcelonnette suivie d'une autre en juin, interdépartementale celle-là, entre Digne et Nyons. Aux approches de la Libération, le groupe P.T.T. des Basses-Alpes, sous les directives de Paul Guérin, conducteur principal, et du receveur Besson, étend ses ramifications téléphoniques à Gap et Grenoble. Et puisque nous parlions de Nyons un peu plus haut, soulignons que c'est le personnel technique du Centre de cette ville qui procéda, en collaboration avec celui de Pierrelatte, aux installations de l'appareillage mis à la disposition des F.F.I. en juillet 1944.

Un cas mérite d'être présenté car il montre un exemple de la coopération " Résistance-Fer "-" Résistance locale "-" maquis " et " Groupes P.T.T. " ; c'est celui de la liaison téléphonique établie dans le département de l'Eure au bénéfice du maquis Surcouf. Cette liaison, faite par branchement mixte (aérien-souterrain), raccordait 3 bureaux de postes : Lieurey - Cormeilles - Saint-Georges-du-Vièvre, les gares et les haltes du chemin de fer d'intérêt local entre Cormeilles et Glos-Montfort, une brigade de gendarmerie, celle de Saint-Georges-du-Vièvre, et le P.C. du maquis Surcouf situé en plein bois, à La Pilvidière, sur la commune de Saint-Benoît-des-Ombres. Organisés et préparés par Potot, chef de gare de Cormeilles, protégés par les sections du Commandant Robert Leblanc, chef du Surcouf, les travaux furent exécutés par des agents des P.T.T. de Bernay en août 1943. La ligne privée fut vitale pour le maquis car c'est par elle qu'arrivaient tous les renseignements concernant le déplacement des troupes allemandes. Elle ne fut jamais découverte et, fait unique dans l'histoire de la Résistance, elle reprit même du service en 1947 au moment de l'affaire de " La Queue du Renard ".

Enfin, pour clore ce chapitre réservé aux liaisons téléphoniques, citons les relais qui s'établirent en décembre 1943 entre trois départements : Gers, Haute-Garonne, et Hautes-Pyrénées, et qui rattachaient les villes de Toulouse, Saint-Gaudens, Auch et Tarbes. Les dossiers d'archives ne fournissent malheureusement pas les noms des agents, ni les références nécessaires à leur identification. Seuls figurent les détails techniques.

RÉSEAUX ET GROUPES DANS LES RÉGIONS

a) De l'Alsace Lorraine à la région parisienne

b) NAP - SUPER-NAP et statistiques

CHAPITRE XIII

CRÉATION DE RÉSEAUX DE RÉSISTANCE DANS LES P.T.T.

Dans les quatre précédents chapitres, nous avons montré comment l'esprit de résistance a évolué parmi le personnel des P.T.T. en partant d'une volonté de refuser l'autorité despotique de l'occupant pour se concrétiser dans l'action patriotique clandestine sous toutes ses formes. Nous avons noté la progression constante depuis la fin de l'année 1940 des initiatives individuelles ou de groupes réduits qui, à partir de l'été 1942, débouchent sur des embryons d'organisations locales. Nous allons maintenant voir de quelles façons ces noyaux isolés tendent à se transformer en cristallisant les forces vives de l'activité anti-allemande dans plusieurs secteurs. Ce sont eux qui vont donner le jour aux réseaux spécifiques des P.T.T. En essayant de les recenser, nous retrouverons fréquemment, c'est logique, beaucoup de noms déjà cités, et, sans qu'il soit besoin d'en faire le rappel, chaque lecteur se souviendra des épisodes précédents dans lesquels il les a déjà rencontrés.

Avant de nous plonger dans cette analyse, il est bon toutefois de rappeler ce que nous avons déjà dit à plusieurs reprises : Ce livre ne prétend pas faire l'historique de la Résistance dans les Postes et Télécommunications ; il veut seulement attirer l'attention sur un sujet un peu trop délaissé par les historiens en présentant une esquisse sur l'engagement patriotique des postiers. Même si les recherches ont été poussées assez loin, il s'agit seulement d'une étude en forme d'hommage, et cette étude, l'auteur en est conscient, comporte bien des lacunes ; elles apparaîtront peut-être davantage dans les chapitres suivants que dans les autres en raison du développement des faits. Mais l'essentiel à nos yeux reste la démonstration d'un engagement méconnu ou oublié.

Pour suivre l'implantation des réseaux, qui formeront ce qu'on nomme " Résistance P.T.T. ", nous avons choisi de les situer dans leurs régions respectives en une seule relation plutôt que d'adopter un ordre chronologique qui nous aurait sans cesse dispersés aux quatre coins de la France. Pour cela, nous avons procédé à une division qui tient compte à la fois de la réalité géographique des réseaux - lesquels ne s'embarrassaient pas de frontières artificielles - et, pour la commodité du lecteur, du découpage régional actuel. Cet amalgame nous donne un reflet assez fidèle du fonctionnement de chaque secteur. Sa présentation en est la suivante, par ordre alphabétique 1 (voir carte p. 265) :

Alsace - Lorraine :

Bas-Rhin - Haut-Rhin - Vosges - Moselle - Meurthe-et-Moselle - Meuse.

Aquitaine :

Basses-Pyrénées - Landes - Lot-et-Garonne - Gironde - Dordogne.

Bourgogne - Centre :

Cher - Côte-d'Or - Eure-et-Loir - Indre - Indre-et-Loire - Loiret - Loir-et-Cher - Nièvre - Saône-et-Loire - Yonne.

Bretagne :

Côtes-du-Nord - Finistère - Ille-et-Vilaine - Loire-Inférieure - Morbihan.

Champagne :

Ardennes - Aube - Aisne - Haute-Marne - Marne.

Franche-Comté :

Doubs - Haute-Saône - Jura - Territoire de Belfort.

Languedoc :

Aude - Gard - Hérault - Lozère - Pyrénées-Orientales.

Limousin - Auvergne :

Allier - Cantal - Corrèze - Creuse - Haute-Loire - Haute-Vienne - Puy-de-Dôme.

Midi - Pyrénées :

Ariège - Aveyron - Gers - Haute-Garonne - Hautes-Pyrénées - Lot - Tarn - Tarn et Garonne.

Nord - Picardie :

Nord - Pas-de-Calais - Somme.

Normandie :

Eure - Calvados - Manche - Orne - Seine-Inférieure.

Pays-de-Loire :

Charente - Charente-Inférieure - Deux-Sèvres - Maine-et-Loire - Vendée - Vienne - Mayenne - Sarthe.

Provence - Côte d'Azur :

Basses-Alpes - Hautes-Alpes - Bouches-du-Rhône - Alpes-Maritimes - Var - Vaucluse.

Région Parisienne :

Seine - Seine-et-Marne - Seine-et-Oise - Oise.

Rhône - Alpes :

Ain - Ardèche - Drôme - Isère - Loire - Rhône - Savoie - Haute-Savoie.

Mais, tout en l'ayant adopté, nous ne resterons pas forcément dans le cadre de ce découpage car les relations interdépartementales ont parfois largement débordé des zones établies. C'est par exemple le cas de la région Rhône-Alpes qui connut des ramifications en Franche-Comté, en Bourgogne, en Auvergne, et en Haute-Provence. Cependant cette division artificielle reste pour nous la plus pratique pour aborder le chapitre des réseaux.

En Alsace-Lorraine

Il faut se souvenir que depuis le 7 août 1940, l'Alsace a été annexée par le Reich ainsi que la majeure partie de la Lorraine. En violation des clauses de l'armistice, les Allemands ont repris possession de territoires qu'ils réclamaient depuis 1918 en rétablissant les frontières de 1870. Rattachée au Pays de Bade, l'Alsace est placée sous l'autorité du " Gauleiter " Robert Wagner ; quant à la Lorraine, rattachée à la Sarre-Palatinat, elle dépend du " Gauleiter " Josef Bürckel. Les départements du Bas-Rhin, du Haut-Rhin, et de la Moselle sont donc considérés par l'Allemagne comme intégrés à la nation allemande. En conséquence, les frontières avec la France sont tracées sur l'ancienne ligne de l'Empire germanique. Les départements limitrophes font eux partie de la zone interdite qui va du Pas-de-Calais au Doubs.

En Alsace-Lorraine, toutes les institutions françaises sont bannies et remplacées par l'administration hitlérienne. La langue allemande est obligatoire ; les habitants qui ne veulent ou ne peuvent s'adapter doivent partir en abandonnant leurs biens. Les fonctionnaires restant doivent accomplir des stages dans les services correspondants outre-Rhin. Dans ces conditions, on conçoit toutes les difficultés rencontrées pour mener une activité résistante, surtout dans le domaine des liaisons avec la France. Malgré tout, bien qu'il n'en existe pratiquement pas de traces dans les dossiers - et cela se comprend - on possède grâce aux témoignages quelques renseignements sur les tentatives d'organisation de groupes patriotiques.

La première structure au sein des P.T.T. est à porter à l'actif des Ambulants. Mise sur pied à Mulhouse, elle regroupe des agents de Strasbourg, Colmar, Sarrebourg, et Forbach. En dépit de la présence de convoyeurs allemands dans les trains, les postiers assurent le passage de courrier clandestin et de journaux. L'arrestation en avril 1942 de l'un d'eux dans le Paris-Vienne, pris en flagrant délit par la Gestapo, amène le démantèlement de l'équipe.

En juillet 1941, le Contrôleur Principal Albert Hornung, de la Direction Régionale de Strasbourg, s'entend avec plusieurs de ses collègues pour établir une antenne d'un réseau de renseignements dont les ramifications s'étendent à Saverne et à Châtenois. C'est par ce canal que parviendra en France la copie d'un document secret rédigé par Gœring sur l'étude de nouveaux gaz toxiques pouvant être utilisés par la Luftwaffe. Mais, dénoncé par un employé alsacien, nazi fanatique, Hornung est arrêté quelques mois plus tard. Interné au camp de Schirmeck, puis déporté en Finlande, il rentrera dans son pays de Barembach où il sera l'un des pionniers de la nouvelle administration départementale. Miné par les séquelles de son emprisonnement, il meurt le 10 décembre 19451.

La tutelle allemande dans les P.T.T., en zone annexée, complétée par le brassage voulu d'agents français et d'employés nazis, à tous les échelons de la hiérarchie, n'a guère permis le développement de réseaux internes. Cependant, beaucoup de postiers ont participé à titre individuel à la lutte clandestine en s'enrôlant dans des formations extérieures auxquelles ils rendirent tous les services que leur fonction permettait. On trouve un certain nombre de cas de ce genre dans les groupes résistants de Paul Dungler à Thann et Paul Winter à Mulhouse (7e colonne) ; du Docteur Bareis à Strasbourg ; de Thomas Schicker à Philipsbourg en Moselle ; des Welschinger à Strasbourg et Wissembourg ; et de Brecheisen à Haguenau. Enfin, il faut souligner la collaboration importante d'agents des P.T.T. à Altkirch, Rouffach, Ribeauvillé, Brumath Sarreguemine, Thionville et Metz, aux formations de l'O.R.A., dont les responsables régionaux : Marcel Kibler, Georges Kiefer, et Alfred Krieger mentionneront le précieux concours.

Dans les départements d'Alsace-Lorraine non annexés, mais malgré tout englobés dans la " zone interdite ", un groupe actif se constitue dès 1941 en Meurthe-et-Moselle à Nancy. Il travaille dans un premier temps à dissimuler du matériel de première nécessité, et particulièrement des bobines de câble sous plomb. Couvert par un ingénieur en chef : M. Jambenoire, il trouve des complicités à Toul et à Lunéville qui lui permettent d'étendre son champ d'action. Malheureusement des dénonciations amènent la F.N.K. à ouvrir une enquête. Fait exceptionnel, la Gestapo n'est pas alertée.

Fin 1942, un officier des Transmissions reclassé dans l'administration, le lieutenant Lutz monte prudemment un réseau spécialisé dans les écoutes, secondé par le Contrôleur aux installations électromécaniques M. Dufresne du Central de Nancy. Plusieurs agents coopèrent, dont Mme Veltin employée, MM. Blin et Lenfant. Bien qu'ayant fourni des indications intéressantes, il ne pourra poursuivre son activité en raison des investigations allemandes.

C'est encore l'Ingénieur en chef régional : M. Jambenoire, que nous venons de citer, qui est à l'origine du réseau P.T.T. travaillant pour le groupe " Laurent ", dont nous avons évoqué l'essentiel de l'activité dans le chapitre consacré aux écoutes téléphoniques. Avec M. Robinet, Directeur départemental, M. Dufour C.I.E.M. à Epinal, MM. Vincent, A.I.E., et M. Pfug A.I.I., ils montent une organisation qui couvre plusieurs bureaux en Meurthe-et-Moselle et dans les Vosges. D'août 1942 à octobre 1943, l'équipe fait parvenir à Londres, par le canal du capitaine Laurent, un certain nombre d'informations de grande valeur stratégique et notamment un schéma précis des liaisons télégraphiques allemandes avec leurs indicatifs. Mais, vers la fin du mois d'octobre 1943, des indiscrétions amènent la Gestapo à s'intéresser à la Direction départementale des Vosges. Le dispositif de sécurité fonctionne bien et le réseau se met en sommeil, sans déplorer de pertes. Il ne pourra pas reprendre son activité, bien que plusieurs de ses membres aient repris la lutte dans des formations extérieures.

Enfin, notons, pour en terminer avec l'Alsace-Lorraine, une très forte participation d'agents des P.T.T. au service du N.A.P. dans la Meuse à Bar-le-Duc, Ligny-en-Barrois, Saint-Mihiel, et Commercy ; dans la Moselle à Metz, Saint-Avold, et Sarrebourg ; en Meurthe-et-Moselle à Nancy, Pont-à-Mousson, Toul, et Longuyon ; ainsi que dans les Vosges à Épinal, Saint-Dié, Remiremont, Mirecourt, Thaon-les-Vosges, et Lamarche, pour ne citer que les localités où cette participation fut la plus importante.

Les réseaux d'Aquitaine

Comme plusieurs autres régions de France, l'Aquitaine est coupée en deux dans le sens vertical par la ligne de démarcation jusqu'en novembre 1942. Riveraine de l'Espagne par la frontière des Basses-Pyrénées, elle sera un terrain favorable pour les filières d'évasion, et c'est d'ailleurs par cette activité que débute à Agen le premier embryon d'organisation créé par M. Dutein, Chef de la station de relais, qui met en place une chaîne dont les maillons principaux reposent à Aire-sur-L'Adour, Pau, et Laruns. D'abord réservée aux prisonniers de guerre évadés et aux volontaires cherchant à rejoindre la France Libre, elle est bientôt utilisée pour le passage vers l'Espagne de personnes voulant se soustraire à l'inquisition allemande. Après l'invasion de la zone libre, le groupe Dutein oriente son action, comme on l'a vu dans les précédents chapitres, vers les écoutes téléphoniques et l'écoulement de la presse clandestine. Depuis janvier 1942, il s'est rallié à la formation " Brutus " et il étend ses ramifications vers la Dordogne et le Lot, grâce à M. Cantagrel Inspecteur des Télécommunications. Un peu plus tard, le contact avec M. Fournié, Contrôleur I.E.M. à Toulouse responsable régional de l'E.M.-P.T.T., amène les équipes de M. Dutein à coopérer avec le réseau des ambulants formé par Ferdinand Jourdan.

Malheureusement, au mois d'août 1943, les choses se gâtent. L'Aquitaine, sur le plan de la Résistance, et dans le cadre du découpage imaginé par l'État-Major national clandestin - découpage calqué sur celui des circonscriptions militaires -, appartient à la région B. Or cette région est depuis quelques mois soumise à des vagues d'arrestations successives dues aux imprudences, qui déboucheront sur la trahison d'un chef de l'O.C.M. André Grandclément. Sous les coups de la Gestapo, tous les réseaux et groupes patriotiques vacillent. Certains, comme celui de Roger Landes (Stanislas) - réseau Scientist - du S.O.E. s'en tireront sans trop de dégâts grâce à une structure bien cloisonnée et à la prudence extrême de leurs responsables, mais jusqu'en janvier 1944 la police nazie maintiendra son étreinte sur les forces résistantes, dans un climat complètement pourri par la félonie de Grandclément et de ses stéides. Dans cette tourmente, les postiers qui travaillent avec différentes formations clandestines ne sont pas épargnés. Ceux qui ont la chance d'être reliés à un groupe ne dépendant pas de l'O.C.M. peuvent poursuivre leur action ; c'est le cas des agents qui coopèrent avec les maquis du S.O.E. et ses corps francs : ainsi ceux de Bordeaux, Libourne et Langon qui œuvrent aux côtés des cheminots de la compagnie Capdepont, Schmaltz ; ceux de Dax, Mont-de-Marsan, Aire-sur-l'Adour, Gabarret, Tartas, qui apportent leur concours aux maquis de " Léon des Landes " et ceux d'Orthez, de Mauléon-Soule, et de Pau, qui se sont intégrés aux corps francs de " Dédé le Basque ".

Lors de l'élargissement des structures du N.A.P. en région B, à partir de mars 1944, une nouvelle vague de postiers est venue renforcer cette organisation, notamment dans les grands centres : Bordeaux, Périgueux, Bergerac, Villeneuve-sur-Lot, Agen, Blaye, Dax, Pau et Bayonne, mais nous ne possédons, malheureusement, aucun renseignement précis sur les participants malgré nos recherches et l'appel répété aux témoignages. Ceci suffit à nous démontrer les lacunes évoquées un peu plus haut à propos de cet ouvrage. Notons aussi que là, comme ailleurs, les historiographes, anciens résistants ou non, se sont montrés particulièrement discrets à l'égard des postiers dont ils reconnaissent volontiers le rôle essentiel qu'ils ont joué dans la lutte clandestine, mais qu'ils traitent par des généralités sans se donner la peine de détailler les actions, ni de citer leurs noms. On ne peut que le regretter amèrement lorsqu'on voit apparaître dans bien des récits les noms de gens dont l'activité résistante consista seulement en la présence de leur patronyme sur le papier. Quel malheur pour la vérité historique et quelle insulte envers tous ceux qui se sont sacrifiés que toutes ces affabulations qui fleurissent dans un fatras de livres et de romans. Quelle honte, de voir que tant de décorations ornent la poitrine de bravaches de la dernière heure, alors que tant de braves rentrés modestement dans le rang n'ont jamais osé ou voulu faire valoir leurs droits. N'est-ce pas, amis postiers ?

Réseaux et groupes de Bourgogne et du Centre

Encore une région morcelée par la ligne de démarcation ; les départements de la Saône-et-Loire, de la Nièvre, du Cher, de l'Indre, de l'Indre-et-Loire, et du Loir-et-Cher sont coupés ou limités par le tracé séparant les deux zones. Cette séparation artificielle va rendre les communications très difficiles entre les populations frontalières. Et, là également, ce sont les cheminots et les postiers qui vont établir les relais et faciliter les passages.

La première tentative dans ce genre d'activité est à mettre au crédit de quatre postiers de Bourges, sous les directives de M. Rougié Inspecteur des Télécommunications, qui réalisent une filière se ramifiant par Vierzon à l'Ouest et Saint-Florent-sur-Cher au Sud. Mais elle ne pourra fonctionner que quelques mois en raison de la surveillance vigilante des douaniers allemands.

En octobre 1940, une chaîne pour les prisonniers de guerre français évadés est créée en Saône-et-Loire par Honoré Lebœuf. La participation de plusieurs agents des P.T.T. de Digoin, Paray-le-Monial, et Charolles, permet une liaison avec Montceau-les-Mines, et Châlon-sur-Saône : avec M. Farats, conducteur de travaux, et M. Bertrand chef d'équipe, notamment. C'est en s'appuyant sur cette structure primitive que seront repris en 1942 les contacts pour le N.A.P.-P.T.T.

Dans le Loiret, le premier soubresaut de la Résistance contrarie les plans allemands dès juillet 1940. Il prend naissance à la Direction Régionale où MM. Collongues, Himbert, et Philippe, cadres supérieurs, organisent le travail de leurs services de telle façon qu'ils ne puissent répondre aux demandes de l'ennemi qu'avec de longs retards. Mais c'est en septembre 1942 que se forme un intergroupe sous l'impulsion de M. Pasquet Inspecteur, et du C.I.E.M. Roger Avril, d'Orléans. Nous y retrouvons l'Inspecteur Philippe, ainsi que M. Vaymel, Ingénieur en Chef, aux côtés d'une vingtaine d'agents des lignes, commis aux Mesures, et d'ambulants. L'activité de ce réseau, qui va se développer considérablement à partir de mai 1943, s'étend à Phithiviers, Montargis, Saint-Jean-de-Braye, et Gien. Elle se maintiendra jusqu'à la Libération. A l'actif de ce réseau figurent : une recherche systématique de renseignements sur les transmissions de l'ennemi ; le montage d'écoutes téléphoniques - le résultat de cette quête quotidienne étant fourni à M. Thénard, chef des maquis de Sologne - ; le relevé des principales lignes stratégiques des forces d'occupation, au bénéfice du N.A.P., ainsi qu'une mise à jour permanente des codes ; le sabotage de câbles souterrains et de pylônes d'alimentation par un groupe franc constitué par Roger Avril ; enfin, dans les jours précédant les combats pour la libération, la coupure des liaisons reliant les P.C. allemands à leurs batteries d'Olivet, Epieds, et Saint-Jean-de-Braye, actions qui facilitèrent la pénétration alliée sur Orléans. Malheureusement, l'homme qui fut la cheville ouvrière de cette organisation ne put en voir la consécration, car, le 16 août 1944, Roger Avril était tué par une escouade de S.S. au cours d'un guet-apens.

Dans le département voisin de l'Yonne, c'est aussi dans les mois qui suivirent l'armistice de 1940 que l'on trouve trace à Auxerre d'une formation patriotique. Reliée à l'I.S. britannique, rassemblant autour du Directeur départemental plusieurs employés, elle prend en charge des personnes d'origines différentes désireuses de rejoindre Londres. Les munissant de faux papiers établis dans le cadre de l'administration postale, elle assure, par relais avec Mâcon, Annecy, et Saint-Gingolph, leur passage vers la Suisse. Elle collabore également à l'évasion de prisonniers de guerre français parqués dans des cantonnements près d'Auxerre, en leur remettant des certificats d'appartenance aux P.T.T. L'arrestation en février 1941 à Vermenton d'un candidat au départ pour l'Angleterre, qui ne fit guère preuve d'une grande bravoure à cette occasion, va permettre à la Feldgendarmerie de démanteler la filière. On note qu'en octobre 1942, toujours en partant d'Auxerre, une liaison existe avec le secteur de Sens où plusieurs agents de lignes appartiennent à une formation résistante extérieure. La receveuse de Theil-sur-Vanne : Mme Desbordes lui apporte son concours en tenant une " boîte aux lettres " clandestine et en hébergeant des maquisards blessés, ainsi que des clandestins recherchés par la Gestapo.

Dans le Loir-et-Cher, un noyau se constitue en janvier 1941 à Romorantin. Il se donne pour tâche de soustraire à la rapacité de l'occupant le matériel neuf. Grâce à la complicité d'un Inspecteur de Blois - dont malheureusement le nom n'a pu être retrouvé - il peut, par un jeu d'écritures, dissimuler des bobines de fil de cuivre, plusieurs kilomètres de câble sous tresse, des isolateurs et du carburant, lequel sera donné en 1944 à un maquis solognot. Le groupe prolonge cette activité par la surveillance du courrier de dénonciations, puis par l'aide apportée aux gens traqués par les policiers nazis. En coordination avec deux agents de lignes de Montrichard, et d'un passeur de Bléré dans l'Indre-et-Loire, deux points de passage clandestins permettent aux fuyards de passer en zone libre. Mais le 7 août 1942, le passeur est pris ; il parle et provoque l'arrestation de MM. Lagneau et Dupouy. Le réseau est contraint de stopper son activité, mais cela n'empêche pas les Allemands d'appréhender mile Vernon, auxiliaire à Saint-Aignan-sur-Cher, ainsi que le Receveur de Saint-Romain-sur-Cher, qui sont emprisonnés. Quelques postiers de cette formation reprendront du service fin 1943 dans des groupements extérieurs.

C'est aussi avec des corps francs étrangers à l'administration postale qu'agiront des membres du personnel de l'Hôtel des Postes de Chartres en Eure-et-Loir qui introduiront dans leurs locaux, malgré la surveillance des représentants de la F.N.K., un stock d'armes destiné aux F.F.I. un peu avant la Libération.

Enfin, il faut souligner que dans les départements de la Nièvre et du Cher, les maquis F.T.P. de Roland Champenier eurent à leur disposition plusieurs agents des installations extérieures qui établissaient les liaisons indispensables.

Ne quittons pas la région Centre-Bourgogne sans évoquer l'apport capital au N.A.P. - dont nous parlerons plus loin - d'un certain nombre d'agents des P.T.T. employés et cadres, et plus particulièrement à Tours, Blois, Châteauroux, Cosne, Nevers, Dijon, Mâcon, et Autun. Comme partout en France, où elle se manifesta, leur contribution fut essentielle pour la Résistance.

Les groupes structurés en Bretagne

Le réseau de résistance P.T.T. le plus important de Bretagne fut indéniablement celui que créa à Rennes en 1941 M. Treyture, Contrôleur Principal. Nous avons déjà cité plusieurs fois son nom dans différents chapitres car il a été, dès le début de l'invasion, à la base de toutes les entreprises engagées contre l'occupant. Que ce soit pour soustraire du matériel aux inventaires de la F.N.K. ; que ce soit pour procurer des faux papiers aux gens recherchés, on le trouve à l'origine de chaque action. Cette activité précoce va déboucher quelques mois plus tard sur l'ébauche d'une organisation particulière, mais il faut attendre le mois de juin 1942 pour en retrouver les traces. C'est en effet à dater de cette époque que les contacts se nouent avec deux agents de Rennes-Gare qui, ainsi que nous l'avons vu plus haut, participent au dépistage du courrier de délation. Un peu plus tard, des relations s'établissent avec plusieurs centres bretons : Fougères, Dinan, Guingamp, Redon et Vannes. L'adhésion de M. Boyer, Inspecteur à Rennes, offre bientôt d'autres possibilités puisque celui-ci est chargé, à titre d'Ingénieur, du service souterrain régional. C'est également par son entremise que plusieurs postiers viennent grossir le groupe, dont l'Inspecteur de Saint-Brieuc M. Bourdonnec qui couvre le département des Côtes-du-Nord. En janvier 1943, la liaison avec Paris est réalisée grâce à Maurice Horvais 1 Rédacteur au Ministère - dont nous reparlerons souvent dans les pages suivantes - qui organise la Résistance P.T.T. dans les régions en vue de la formation d'un mouvement national propre aux Postes-Télégraphes-Téléphones. Le réseau fondé par M. Treyture prend alors une grande importance et il occupe une place vitale dans le développement de la lutte clandestine en Bretagne. Il assure la diffusion de la presse patriotique, dresse un barrage devant les lettres de dénonciation, établit des relevés des transmissions allemandes, écoute les communications échangées entre les différents services des forces d'occupation, relève les schémas des lignes privées de la Kriegsmarine, fournit aux maquis et corps francs des plans précis pour les sabotages des câbles et L.S.G.D. afin qu'ils puissent être coupés de telle façon que leur mise en état après la libération ne soit pas très compliquée, enfin renseigne en permanence les formations résistantes sur le mouvement des troupes ennemies. Cette toile d'araignée s'étend de plus en plus au fur et à mesure que les contacts entre postiers se multiplient. De son centre nerveux de Rennes, elle peut, à la fin de l'année 1943, rayonner sur toute la Bretagne. Aux villes déjà citées, viennent en effet s'ajouter les antennes de : Lannion, Saint-Malo, Lamballe, Vitré, Dol-de-Bretagne, Pontivy, Ploërmel, Lorient, Quimperlé, Concarneau, puis un peu plus tard : Morlaix, Douarnenez, Langon, Châteaubriant, et Pontchâteau. Mais c'est précisément à cause de ce développement trop rapide au cours duquel les consignes de prudence perdent de leur rigueur, et aussi probablement en raison de cette sorte d'euphorie contagieuse qui gagne un grand nombre d'affiliés devant les résultats obtenus, que la Gestapo est mise sur la piste du réseau. Au mois de février 1944, vers le 10 - la date est imprécise - les policiers allemands interpellent un agent de Fougères. Soumis à la torture pendant deux jours et deux nuits, il ne parle pas. Mais il ne pourra supporter que les mêmes sévices soient infligés à sa jeune femme que les bourreaux sont allés chercher. Ses aveux déclenchent une cascade d'arrestations qui vont s'étaler de février à juin 1944. M. Boyer, M. Treyture, ainsi que sa femme et sa fille, MM. Sœur et Dufil contrôleurs, M. Patraut, MM. Le Menech, Planche et Garault, seront parmi les victimes de ce coup de filet. Seul, de l'équipe de Rennes, M. Boyer reviendra des camps de la mort. C'est Maurice Horvais qui va reprendre en main les débris du réseau, sans toutefois parvenir à le reconstituer car au moment de la razzia effectuée par la Gestapo beaucoup d'agents ont rejoint les maquis, d'autres ont été mutés sur leur demande. Mais il subsistera malgré tout suffisamment de volontaires pour répondre à l'appel de l'E.M.-P.T.T. au moment de la bataille pour la libération.

Un autre groupe retient l'attention, c'est celui créé à Nantes par M. Clovis Constant, chef de section à Nantes-télégrammes. Bien que n'étant pas exclusivement P.T.T., il rassemble plusieurs postiers. Structuré en réseau à dater du mois d'avril 1942, il se développe en Loire-Inférieure et dans le Finistère, sous l'appellation : " Les Mains. " Son activité reste celle, traditionnelle, de ce genre d'organisation ; recherche de renseignements, interception des communications ennemies, transmission du courrier clandestin, sabotage de matériel allemand etc. S'appuyant sur des éléments sûrs comme MM. Briand et Dumont 2, il mène les actions préjudiciables à la machine de guerre allemande. Mais le zèle de quelques policiers français partisans de l'Ordre Nouveau met la Gestapo sur la piste des principaux responsables. Plusieurs sont arrêtés dont M. Dumont qui mourra en déportation. Clovis Constant doit fuir, mais il poursuivra son activité clandestine. A la Libération, il sera maire de Nantes.

Ne quittons pas Nantes sans évoquer le groupe de postiers rattaché aux " Bataillons de la Jeunesse ", organisation qui rassemblait les jeunes militants ou sympathisants communistes. Le responsable pour la Loire-Inférieure est en octobre 1941 Guy Gauthier employé à la poste de Nantes. L'activité de ce groupe consiste, suivant les consignes émanant du Parti communiste, en des opérations " d'action directe " : attentats contre des membres de l'armée allemande, dynamitage d'objectifs stratégiques, sabotages d'installations et de voies ferroviaires etc. Mais en janvier 1942, la Feldgendarmerie débute une enquête qui sera reprise par la Gestapo. Quelques personnes sont appréhendées. La direction des " Bataillons de la Jeunesse " fait jouer son programme de sécurité et Guy Gauthier part pour la région parisienne, cependant que trois autres postiers vont poursuivre une activité clandestine ultérieure dans les F.T.P.F.

Enfin, il convient d'évoquer le sous-réseau des P.T.T. qui travaillait avec les réseaux du Colonel Rémy, et particulièrement avec celui de la " Confrérie Notre-Dame ", dont on connaît l'importante place qu'il a tenue dans la guerre du renseignement. L'accord pris sur le plan national entre Rémy et les dirigeants d"< Action-P.T.T. " pour faciliter le transport du courrier de la C.N.D. amena le service des Ambulants sous l'impulsion d'Edmond Debeaumarché à se charger de son acheminement. Deux filières existaient alors pour faire passer en Angleterre les sacs postaux clandestins ; l'une par avion du type Lysander, l'autre par la voie maritime grâce à un bateau de pêche qui retrouvait en haute mer une vedette britannique. Pendant la période où la lune n'était pas favorable à la liaison aérienne, le courrier passait donc par la liaison marine. Nous reviendrons plus largement sur la première au cours d'un chapitre suivant. Pour la seconde qui nous intéresse ici, c'est à partir du bureau P.T.T. de la gare Montparnasse que la chaîne s'organise. Pris en charge par les Ambulants, les sacs plombés sont hissés dans le wagon postal dans lequel ils s'incorporent aux autres. La seule indication qui permette leur identification se trouve sur l'étiquette de destination. Celle-ci mentionne : " Troalen Concarneau. " Reçus par René Troalen, ils sont confiés à Albert Bothorel Contrôleur qui en assure la sécurité dans les locaux administratifs jusqu'à ce qu'un membre de la C.N.D. : " Alex " vienne en prendre possession pour les porter sur le bateau " Les Deux-Anges ", lequel les transbordera, au point de rendez-vous fixé en mer, sur le chalutier venu d'Angleterre. C'est par ce canal que parviendront à Londres une grande partie des calques du " Mur de l'Atlantique ".

Beaucoup d'autres postiers bretons ont participé aux luttes de la Résistance, affiliés à des formations extérieures comme partout en France, et leur action s'est inscrite dans le cadre de la révolte nationale. Ici, comme ailleurs, nous les associons aux forces patriotiques corporatives de leur région.

CHAPITRE XIV

La Champagne

Le curieux tracé de la ligne de démarcation qui séparait la région champenoise morcelait les départements de la Haute-Marne, de la Marne, et des Ardennes. Ainsi, les 4/5 de ce dernier se trouvaient en zone interdite, tandis que la moitié de la Haute-Marne et les trois quarts de la Marne appartenaient à la zone occupée. Pour passer de l'une à l'autre, les formalités étaient aussi compliquées que pour se rendre en zone libre. Par voie de conséquence, les échanges se limitaient au strict minimum. De plus, la surveillance de ces " petites frontières ", comme les nommaient les Allemands, demeurait vigilante et souvent tatillonne. Ceci explique que la Résistance dans les P.T.T. ne fut surtout possible que par des actions individuelles ou de petits groupes. De ces départements englobés dans la Champagne, un seul se prêtait, par la topographie de son terroir, à une activité de guérilla, celui des Ardennes dont les massifs forestiers appartiennent, pour des motifs diamétralement opposés, à l'Histoire de la Seconde Guerre mondiale. La limite entre les deux parties de son territoire était figurée par la rivière l'Aisne qui dessine une sorte d'arc de cercle au Sud, allant de Vouziers à Rethel au-dessus de la Champagne pouilleuse.

Dès 1941, la Résistance apparaît pourtant dans les Ardennes et certains agents des P.T.T., après avoir, comme nous l'avons vu à propos du camouflage de matériel, dissimulé des stocks de grande utilité, tentent de s'unir pour s'opposer aux directives de l'ennemi. Un contrôleur de Sedan prend des contacts à Charleville avec un agent principal des installations extérieures : M. Vandois, lequel à son tour le dirige vers la poste de Launois où la receveuse : Mme Gazagnaire, dont nous avons déjà évoqué la courageuse attitude au chapitre 10, a déjà entamé un travail discret de recrutement.

Avant de poursuivre, arrêtons-nous un instant sur la personnalité de cette femme extraordinaire qui fut l'âme de la Résistance P.T.T. dans les Ardennes. Patriote intraitable, elle sert héroïquement son pays au cours de la guerre de 1914-18, ce qui lui vaut l'attribution de la Médaille Militaire. En 1940, bouleversée par la défaite, elle comprend très vite que celle-ci n'est peut-être pas définitive, aussi se trouvant en contact avec des prisonniers de guerre français rassemblés dans un camp provisoire à Folembray dans l'Aisne, elle s'assure des complicités qui lui permettent d'en faire évader 146. Dès le début de 1941, en dépit de son âge - elle approche de soixante ans -, Madame Cécilia Gazagnaire se lance dans une lutte clandestine qui la mènera jusqu'à la mort. Personnage hors du commun, elle communique à tous ceux qui l'approchent sa foi en la victoire. En dehors de son travail, et même souvent pendant son service, elle consacre tout son temps libre à l'organisation cohérente de l'action résistante. Avec elle, chez elle, c'est toute la gamme de l'activité anti-allemande que l'on rencontre : dissimulation de matériel stratégique, destruction des lettres de dénonciation, diffusion de tracts, transmission du courrier, écoute des communications ennemies, fourniture de faux certificats, hébergement de personnes recherchées en transit, aide aux réfractaires, etc. Mais le fait le plus marquant de son engagement patriotique va se manifester en 1943 par la création d'un maquis ! Il est peu d'exemples dans la Résistance en général d'une attitude aussi audacieuse de la part d'une femme, exception faite de Lucie Aubrac 1 qui était de la même trempe. Elle demeurera le symbole de la Résistance-P.T.T. dans les Ardennes, ainsi que le souhaitent tous les survivants du mouvement.

La liaison qui s'opère en juin 1941 entre M. Vandois, agent principal des installations extérieures à Charleville, un contrôleur de Sedan et Mme Gazagnaire, marque la création du groupe clandestin des P.T.T. dans le secteur de Mézières. Sous l'impulsion de ce trio, un recrutement s'organise d'une manière prudente et méthodique. On ne recherche et ne contacte que des personnes dont la discrétion est connue, et la fonction utile à la tâche entreprise. Ainsi vont entrer dans ce cercle patriotique : Mme Pierrette Vuaroqueaux, Commis principal à la Direction Départementale ; M11e Gippon (Mme Nillès par la suite), Commis à Charleville ; M. René Charbonneaux, facteur à Launois ; M. Pierre Canon, facteur de Viel-Saint-Rémy ; M. Roger Coupaye Contrôleur à Nouzonville ; M. Henri Wiessene, auxiliaire ; M. Henri Lambert auxiliaire à Carignan ; MM. Roger Ponsart et René Lachaise, A.D.P. de Margut. Jusqu'en mars 1943, cette valeureuse équipe limite son activité aux tâches habituelles accomplies au bénéfice de la Résistance par les agents des P.T.T., mais l'arrivée de plus en plus massive dans les campagnes de jeunes gens fuyant la réquisition du S.T.O. incite Mme Gazagnaire, dont la maison sert de relais et de point de chute pour beaucoup, à envisager l'implantation d'un camp dans la forêt voisine. En mai, grâce à quelques complicités extérieures : MM. René Delvaux, Jean Dubois, Georges Matagné, elle organise un premier cantonnement d'une dizaine d'éléments dont elle assure elle-même le ravitaillement. Tâche bien difficile en cette époque de disette ! En juillet, elle entre en contact avec le lieutenant " Judex " (Jules Bourgeois) commandant la 11e compagnie ardennaise des F.T.P.F. qui opère une sélection parmi les réfractaires recueillis par Mme Gazagnaire. Il en conserve 18 et place les autres dans les fermes de la région. Une formation militaire est donnée aux promus, encadrés par quelques maquisards aguerris, mais le camp de base demeure à son emplacement primitif. La liaison effectuée avec les F.T.P. décuple l'activité du groupe des P.T.T. Le bureau de poste devient un point de rendez-vous entre les responsables de la Résistance. À ses frais, Mme Gazagnaire fournit le maquis de Launoy pour près de la moitié de ses besoins en nourriture. Avec quelques amies, elle passe ses soirées à tricoter chaussettes et pull-overs tandis que dans sa salle à manger se tiennent les réunions des représentants des mouvements régionaux. Elle reçoit des émissaires de Paris et de Lyon. Mais le 13 décembre 1943, les Allemands attaquent le maquis. Insuffisamment armés, les réfractaires font malgré tout preuve de beaucoup de combativité ; quelques-uns parviennent à se replier, mais 12 d'entre eux sont pris et fusillés peu après.

Le 15, la Gestapo se présente au bureau de poste. Mme Gazagnaire se précipite dans l'une des chambres où dort un responsable local récemment rentré de mission, elle le fait passer par les caves d'où il pourra s'échapper. Puis elle revient à son guichet, range ses affaires calmement, et part la tête haute entre les policiers nazis.

Au même moment, Pierre Canon est également arrêté, il était bien connu des jeunes de Launois pour lesquels il effectuait souvent les liaisons.

Mme Gazagnaire, d'abord emprisonnée à Charleville, sera transférée à Compiègne, Centre de transit pour la déportation, puis internée dans un camp de la mort dont elle ne revint pas.

En février 1944, Roger Ponsard tombe à son tour, il mourra à Dachau. Charbonneaux, qui a pris le relais, est appréhendé le 25 février, mais il sera relâché le 16 mai car les Allemands n'ont pu retenir aucune charge contre lui ; le mutisme de Mme Gazagnaire et de Canon l'a sauvé ! Il reprend du service au maquis de Signy-l'Abbaye.

Le reste du groupe va se disloquer pour se relier par individualités à des formations extérieures. Ainsi, Henri Wiessene entre au maquis " Sourire " créé à Nouzonville par le gendarme Jeannautot. Il sera tué par un milicien au cours d'une mission le 21 juillet. René Frérard rejoint la compagnie " Judex " ; il participera au dur combat du Pont de Château-Regnault le 1O1 septembre. Lachaise et Lambert se mettent soifs les ordres du chef de secteur de Carignan. Chartier et Garesse changent d'arrondissement ; ils auront l'un et l'autre une conduite exemplaire lors des combats pour la libération.

Ne quittons par le département des Ardennes sans évoquer l'attitude de plusieurs agents des P.T.T. dans la partie située en zone occupée, soit les secteurs de Vouziers et de Rethel. Moins propice à la Résistance que la vallée de la Meuse, celle de l'Aisne n'en a pas moins connu une grande activité. Les postiers, nombreux, furent présents et parmi ceux qui s'illustrèrent particulièrement il faut retenir les noms de Robert Renesson, d'Eugène Roger, de Schmidt, et de Blanquin. Œuvrant au sein de formations extérieures, ils leur apportèrent le concours de leur technicité et facilitèrent leurs transmissions ; ce fut vrai pour Renesson notamment qui de 1941 à 1943 apporta à l'antenne locale de l'O.C.M. une assistance précieuse pour les liaisons. Mais il participa également à plusieurs coups de main sur les installations allemandes de Séchault, Maure, et Monthois. A partir de la fin 1943, à la suite d'arrestations, il doit ralentir son action, mais il sera dès mai 1944 à nouveau relié au mouvement. Avec les groupes francs, il va ainsi assurer la sécurité des parachutages dans la zone de Monthois. Nommé chef de groupe en août, il est affecté au maquis de Lançon avec lequel il combattra aux côtés des troupes américaines jusqu'à Mouzon. On trouve un comportement analogue chez plusieurs autres postiers des Ardennes qui affirmèrent ainsi la présence de leur administration dans la lutte.

Le département voisin de la Marne, département également " frontalier ", posséda lui aussi un groupe spécifiquement P.T.T. Créé à Reims-Central par M. Maillet, C.I.E.M. et M. Florian contrôleur, il compta plusieurs agents répartis dans les villes de Châlons-sur-Marne, Vitry-le-François, et Sainte-Ménéhould. Il travailla uniquement sur le renseigne-ment, suivant surtout les transmissions de l'ennemi. Relié à Londres par un émetteur fréquemment déplacé, il fut opérationnel pendant plusieurs mois, mais l'arrestation d'un agent causa celle de MM. Maillet et Florian qui furent déportés.

En Haute-Marne, nous n'avons pas connaissance de réseaux P.T.T. Là comme ailleurs, ce sont les individualités qui se sont manifestées, surtout dans le cadre du N.A.P. à Saint-Dizier.

En Franche-Comté

Nous ne possédons aucun document, ni témoignage, sur l'existence de groupes exclusivement P.T.T. dans les quatre départements de cette région. N'en concluons pas trop hâtivement qu'il n'y en eut pas, car le recensement a souvent été imparfait, et il est possible qu'après la parution de ce livre, des témoins viennent nous contredire. Nous en serions très heureux car cela consoliderait notre étude pour les archives ministérielles. Mais, attention ! pas de réseaux recensés ne veut pas dire absence de résistants parmi le personnel des Postes, Télégraphes, Téléphones. Nous avons montré dans les précédents chapitres que des actions isolées ou dirigées par des éléments extérieurs ont été réalisées par des postiers. C'est ainsi que nous avons cité le Jura et la Haute-Saône à propos de l'établissement de fausses cartes d'identité, de même que le Doubs pour le passage du courrier clandestin. Dans ce dernier département, une organisation a été mise sur pied pour le transport des documents de la Résistance à destination de Paris. Ceux-ci sont placés dans des boîtes à valeur déclarée contenant de vieilles montres, et voyagent ainsi sans risques.

La Résistance du Jura, qui travaille en collaboration étroite avec celle de l'Ain, bénéficie pour ses maquis des mêmes systèmes de liaison que ceux établis par Romans-Petit. Le commandant Louis, chef régional, aura à sa disposition au moment des grands combats de la libération des circuits téléphoniques privés et un service d'écoutes efficace. Plusieurs monteurs partageront même la vie errante des partisans.

Naturellement, on retrouve en Franche-Comté de nombreuses traces d'actions effectuées pour le compte du N.A.P. puisque pratiquement tous les départements français fournirent à cette organisation leur lot de fonctionnaires. Malheureusement, en ce qui concerne les P.T.T., si l'on découvre souvent dans les rapports ou les archives des preuves de complicités actives, il est quasiment impossible d'en nommer les auteurs. Ainsi par exemple à Dôle, Saint-Claude, Pontarlier, Vesoul, et Combeau-Fontaine, où il est indéniable que des agents ont travaillé pour les mouvements de résistance.

Le Languedoc

Avec le Languedoc, nous abordons une région dont les cinq départements se situaient en zone libre. Placée de juin 1940 au 11 novembre 1942 sous la seule autorité de Vichy, elle connaît, à partir de cette dernière date, les rigueurs de l'occupation. Conséquence de ce changement, on trouve dans le Languedoc, comme dans toutes les autres parties du territoire non occupé avant le mois de novembre 1942, deux aspects de la Résistance.

Le premier s'apparente à une activité semi-clandestine - sauf pour les communistes toujours traqués par les policiers de Pétain - qui puise des forces dans les couches différentes de la population parmi les gens pour qui la défaite n'est que provisoire. C'est sur ce terreau favorable que pousseront les racines des mouvements de zone sud : Combat, Libération, Franc-Tireur etc... Dans les villes, les personnes les plus en vue qui ne cachent pas leurs sentiments anti-vichyssois sont seulement taxées d'être " gaullistes ", mais, sauf si elles ont manifesté des gestes de sympathie à l'égard des communistes, la police ne les inquiète pas trop. L'action des nombreux groupes résistants, aussi bien ceux rattachés à la France Libre que ceux qui dépendent des services britanniques, peut donc se développer assez tranquillement, d'autant que l'absence des Allemands épargne les opérations violentes. Mais gardons tout de même présent à l'esprit que plus de 95 % de la population vénère le Maréchal, et que ceux qui ne partagent pas l'idolâtrie commune sont montrés du doigt. Ce n'est donc pas un climat bienveillant pour la Résistance. De tous ces mouvements et réseaux qui se créent en zone libre, et dont la tâche essentielle consiste à fournir des renseignements aux Alliés, il faut surtout retenir que c'est grâce à leur implantation solide que les forces patriotiques se trouveront fort bien structurées au jour de l'envahissement, quand il leur faudra plonger dans la nuit noire de la clandestinité. Le travail accompli durant les deux années de semi-liberté aura donc permis d'établir les bases, et les points d'appui des formations résistantes.

Le second aspect de la Résistance, c'est celui qu'elle revêt en zone occupée depuis Juin 1940. Après l'invasion du 11 novembre 1942, tout le territoire français métropolitain subit la même loi, celle de la dictature fasciste imposée par la force brutale. En quelques jours, le contrôle policier nazi s'exerce avec toute la rigueur et la cruauté qui le caractérisent. Il y parvient d'autant plus rapidement que le gouvernement de Vichy avait fermé les yeux sur l'intrusion à peine camouflée d'antennes de la Gestapo en zone libre ; ce qui permet, dès les premiers jours de l'occupation, aux officines régulières de s'installer en souplesse en se coulant dans les moules fondus par leurs précurseurs. C'est exactement ce qui se passe dans le Languedoc où les principales villes : Perpignan, Carcassonne, Béziers, Montpellier, Nîmes, Alès, Mende, se trouvent immédiatement pourvues d'une agence ou d'une direction régionale de la Gestapo. Cette implantation modifie du tout au tout le travail en profondeur de la Résistance. Elle va aussi refréner considérablement l'élan patriotique dans certaines sphères de la population, tandis qu'elle détermine au contraire l'engagement de nouveaux volontaires, notamment dans les deux grandes administrations : S.N.C.F. et P.T.T.

Incontestablement, le premier groupe de postiers qui s'organisa dans le Languedoc fut celui de Montpellier. Son origine remonte à la fin du mois de novembre 1941, lorsqu'un Contrôleur du centre télégraphique : M. Teule répond à la demande d'un responsable résistant (du 5e bureau) qui le pressent pour assurer un système de liaisons avec un correspondant de Prades dans les Pyrénées-Orientales. C'est à partir de ce contact que M. Teule va créer un noyau résistant qui donnera le jour, en décembre 1942, à un véritable réseau régional. C'est là l'illustration parfaite de l'évolution que nous venons d'évoquer. Parfaitement rodé en 1943, ce réseau bénéficie de ramifications à Nîmes, Perpignan, Carcassonne, Sète, Béziers, Mende, et Alès, mais il aura également des attaches avec des secteurs éloignés : Clermont-Ferrand, Lyon, Mâcon, et Paris. Avec l'appui de M. Tudès, Contrôleur au central télégraphique de Montpellier lui aussi, il est pris copie des télégrammes confidentiels, chiffrés ou non, dont l'essentiel sera retransmis aux responsables locaux des M.U.R. Par le même système, ceux-ci sont en possession d'un grand nombre d'informations sur les transmissions des Allemands. Mais les agents qui appartiennent au réseau ne font pas tous du renseignement, certains participent d'une manière active aux opérations menées par les Corps Francs, surtout lorsqu'il s'agit de sabotages à effectuer sur les moyens de communication. Tout fonctionne bien jusqu'au début du mois de février 1944, époque où la Gestapo intervient. Comme trop souvent, une arrestation en provoque plusieurs autres. Le 15 mai, M. Tudès est interpellé ; les Allemands ne découvrent aucune preuve contre lui et il soutient qu'il est victime d'une dénonciation par jalousie professionnelle. Ses interrogatoires ne donnant rien, ils finissent par le relâcher en juin, mais quelques-uns de ses collègues n'échapperont pas à la déportation, dont M. Eutique qui n'en reviendra pas.

C'est également dans l'Hérault, à Sète, qu'un autre groupe s'est formé sous l'égide d'un employé du service des Mesures : Émile Banis, secondé par MM. Vié, Bénézet, Geuffroy, Peyras C.I.E.M., notamment, mais il s'est rallié aux F.T.P.F. et n'exécute donc que les missions que cette organisation lui confie. Celles-ci seront nombreuses, surtout dans le domaine de l'impression et de la diffusion de tracts, puis, en liaison avec les cheminots, des actions de sabotage de locomotives et d'aiguillages, ainsi que des interventions sur les répartiteurs des liaisons téléphoniques allemandes. Ce groupe, très actif, bénéficie de nombreuses complicités parmi le personnel des P.T.T.: Mile Mirou, Mme Astruc, surveillante, et surtout de Mme Theule, receveuse à Frontignan, qui pourtant est fichée depuis 1941 comme " gaulliste " et dont le mari, commerçant, appartient au réseau Cotre et vit depuis des mois dans une semi-clandestinité.

Après l'Hérault, voici la Lozère, département où les postiers firent un excellent travail. Il illustre bien ce que nous disions en présentant le découpage des zones, à propos des réseaux, puisque la Résistance travailla beaucoup avec l'Aveyron appartenant à la région voisine du Midi-Pyrénées.

C'est en mars 1943 que se constitue à Mende un groupe spécifiquement P.T.T. Ses créateurs sont : les contrôleurs Mouyrin, Valette et Teissier, le monteur Pons, le C.I.E.M. Chalier, auxquels se joindront par la suite une dizaine d'agents. Au départ, l'équipe est surtout chargée d'apporter toute son assistance à un maquis des environs. Mais progressivement son action va s'étendre à travers le département grâce aux contacts professionnels ; on va alors voir apparaître le champ habituel de l'activité propre au personnel de l'administration, et on en a déjà perçu l'écho dans les chapitres consacrés aux transmissions et aux liaisons clandestines. Plusieurs localités apportent le concours de complicités de choix : Florac, Langogne, Meyruès, Saint-Amans, Saint Chély du Tarn, Grandrieu, Fournels. A Florac, un contrôleur : M. Tour organise au bureau local un noyau qui subdivise en quelque sorte la structure originelle. Très efficace, ce sous-groupe fournit aux maquis des alentours tous les moyens de communication dont ils ont besoin, et il assure une bonne part de leur sécurité. Tout ira bien jusqu'en février 1944. A cette époque, la Gestapo en remontant les filières P.T.T. depuis Montpellier aboutit en Lozère. Mouyrin échappe à l'arrestation et file vers un secteur plus calme ; il reprendra du service peu après à Montpellier. Valette part en catastrophe, il va se consacrer aux liaisons interdépartementales, mais M. Tour est appréhendé, puis emprisonné. Déporté en Allemagne, il n'en reviendra pas. Un moment démantelé, le réseau se reforme avec l'appui des " voisins " de l'Aveyron (notamment Roger Chapelle, dont on a déjà à différentes reprises évoqué l'engagement). Il sera parfaite-ment remis au moment des combats pour la libération, et particulièrement lors des parachutages dans l'Aubrac, lorsque les responsables régionaux des M.U.R. demanderont d'isoler totalement Mende pendant toute la nuit. Les coupures de câbles furent alors effectuées par deux sizaines de Corps Francs des P.T.T. avec à leur tête : Chapelle, Pons, Rieutort, et Méjean. Puis ce sont encore les postiers qui isolent l'État-Major allemand le 15 août 1944, le privant de toutes ses communications. Une équipe, avec les agents de ligne Berbon et Brajon, sabote les derniers fils qui reliaient la garnison ennemie à celle de Rodez. Le 18, la Lozère est libérée en quasi-totalité, et les maquisards entrent à Mende.

Les départements du Gard, de l'Aude, et des Pyrénées-Orientales n'ont pas eu, à notre connaissance de réseaux spécifiques. Les agents des P.T.T. y ont œuvré en liaison avec les secteurs voisins. Le Gard, par exemple, fourmille de détails et d'anecdotes sur des opérations diverses réalisées en coopération avec les Bouches-du-Rhône, l'Hérault, et l'Ardèche. C'est le cas des employés des centraux de Nîmes, d'Alès. Même chose dans l'Aude où les liaisons furent établies entre Carcassonne et Toulouse, et à Narbonne avec Sète et Béziers. Enfin, il faut souligner la part active prise par certains postiers dans les filières menant vers l'Espagne, soit par voie maritime comme à Perpignan, soit par la montagne comme à Céret avec les relais des villages de la Vallée du Tech.

Sur cinq départements, le Languedoc en compte quatre qui sont baignés par la mer Méditerranée et un qui est frontalier ; rien d'étonnant donc à ce que les Allemands aient placé cette région sous une surveillance particulièrement sévère, surtout au niveau des télécommunications ; ce qui ne facilita pas la tâche des résistants de l'administration postale. On a vu malgré tout, et cela est en leur honneur, qu'ils firent preuve de beaucoup d'activité.

En Limousin et en Auvergne

L'examen des dossiers nous a montré qu'il était bien difficile de passer en revue les départements de ces deux régions en nous préoccupant seulement des limites de chacune. S'il est vrai que dans beaucoup de cas les séparations administratives n'ont pas représenté un obstacle à la réalité de la lutte clandestine, l'exemple du Limousin et de l'Auvergne demeure à cet égard typique. Le chevauchement permanent qui mettait en rapport les résistants de la Corrèze avec ceux du Cantal, ou bien ceux de la Creuse avec leurs amis du Puy-de-Dôme ou de l'Allier, est significatif de la nécessité dans laquelle se trouvaient les patriotes de ne tenir aucun compte des divisions artificielles. Et même plus tard lorsque les organisations nationales de la Résistance procédèrent, pour des raisons de travail pratique et de responsabilités, au découpage par circonscriptions calquées sur les anciennes subdivisions militaires, elles ne purent empêcher les franchissements provoqués par les obligations de tâches stratégiques communes, et par les soucis d'une entraide permanente. Seuls comptaient alors les impératifs de l'efficacité et de la sécurité. Et les faits nous démontreront souvent que même la réunion de ces deux régions ne suffit pas pour circonscrire l'activité des formations résistantes. On vérifie cette affirmation lorsque l'on compulse les dossiers de la Haute-Loire, dans lesquels apparaissent les traces de ramifications dans la Loire et le Rhône (région Rhône-Alpes), ou encore ceux de la Haute-Vienne qui font état de liaisons avec la Dordogne (Aquitaine), la Vienne (Poitou) et l'Indre (Centre). Il ne faut donc point se montrer trop formaliste quant au procédé auquel nous avons dû recourir pour tenter une approche régionaliste cernant au plus près la réalité des événements.

Régions situées en zone libre, sauf le secteur de Moulins dans l'Allier que les fantaisies de la ligne de démarcation englobaient en zone occupée, le Limousin et l'Auvergne ne connurent la présence effective allemande qu'à dater du 11 novembre 1942. Nous n'allons pas revenir sur les structures des organisations résistantes dans l'une ou l'autre des deux époques - avant et après l'occupation de la zone libre - puisque nous en avons développé les aspects précédemment à propos du Languedoc. Un point sur lequel il nous faut tout de même insister, c'est celui qui concerne l'attitude des militants communistes, surtout dans le Limousin. Bien implanté dans quelques secteurs, le Parti communiste comptait de nombreux adhérents au sein de l'administration postale, notamment à Tulle, à Limoges, à Guéret et à Aubusson, ainsi que dans plusieurs centres ruraux au sud-est de la Haute-Vienne et dans les secteurs riverains de Corrèze et de la Creuse. Certains, comme le receveur de Chamberet, M. Sounil, adoptèrent dès la fin 1940 la thèse de responsables locaux prônant le refus de la défaite et la nécessité de s'opposer aux directives du gouvernement de Vichy. Mais beaucoup, marqués par l'ambiguïté du pacte germano-soviétique, traqués d'autre part par la police française qui surveillait tous leurs agissements, se réfugieront dans une prudente réserve. Il faudra l'engagement sans équivoque du chef de rayon d'Eymoutiers, l'instituteur Georges Guingouin, dont la forte personnalité suscite les ralliements, pour dissiper le brouillard des positions troubles et montrer la voie du véritable cheminement patriotique. Dès lors, les choses deviendront claires pour tous, et lorsqu'au mois d'avril 1941 Guingouin, pourchassé par tous les services de police de l'État Français de Pétain, se trouve contraint de plonger dans la clandestinité - il sera le premier maquisard de France - les postiers communistes de la région sont là pour lui apporter leur aide. Trois mois plus tard, Hitler lance ses divisions contre la Russie. Cette fois, les données du problème deviennent différentes puisque le Parti rejoint bon nombre de ses militants en recommandant l'action directe contre l'occupant et ses suppôts. Il n'y a que pour les policiers de Vichy que rien n'est changé !

C'est précisément en Haute-Vienne, et ce n'est sûrement pas un hasard, qu'apparaît dès le mois de juillet 1940 un noyau patriotique au Central télégraphique de Limoges. Sans contacts, sans ordres, ni directives d'aucune sorte, les quelques agents qui le composent agissent par instinct en adoptant une attitude passive vis-à-vis des consignes émanant du pouvoir, et en entreprenant, comme on l'a vu dans le chapitre traitant de ce sujet, la dissimulation de matériel susceptible d'être détourné au profit des Allemands. Leur action n'ira guère plus loin jusqu'en décembre 1942, mais il convient d'en retenir une volonté manifestée très tôt.

A partir de cette dernière date, le réseau prend de la vigueur avec l'apport d'une équipe qui s'est formée au Central téléphonique. Les ramifications s'étendent, par le jeu des déplacements professionnels, à Brive, Guéret, Châteauroux, Tulle, Périgueux, et Angoulême, puis elles passent à un stade plus développé en rayonnant sur Lyon, via Clermont-Ferrand, Toulouse, et Rodez. C'est la classique toile d'araignée si courante dans les relations télégraphiques. Mais, c'est également hélas classique aussi, l'intervention de la Gestapo dans le secteur de Montpellier, dont on a vu un peu plus haut les liaisons avec Clermont-Ferrand et Rodez, ramène les policiers nazis sur les pistes de l'Auvergne et du Limousin. Ils n'ont qu'à tirer les fils pour dévider tout ou partie de la pelote. En mai 1944, c'est chose faite, et les arrestations se multiplient. Comme dans bien des cas semblables, les rescapés n'ont plus d'autre solution que de se réfugier dans les maquis, où d'ailleurs ils rendront de grands services.

L'orage passé, c'est Pierre Desmoulin, contrôleur des mesures à Brive qui renoue les fils du réseau ; vieux routier de l'action clandestine, dont nous avons déjà évoqué l'activité, sa grande prudence lui a permis d'échapper aux investigations des Allemands. C'est en novembre 1941, qu'il forme un groupe ayant des complicités dans le département. L'une de ses premières recrues sera le C.I.E.M. principal Borély à Tulle. Mais rapidement, avec l'aide de Fruchon, Schilling, et Boulègue, Pierre Desmoulin développe son rayon d'action. En juillet 1943, le grand réseau " Alliance " établit un contact avec lui. Dès lors, le groupe va perdre son autonomie pour satisfaire les demandes du mouvement dirigé par Marie-Madeleine Fourcade. Les liaisons s'étoffent et fonctionneront jusqu'à la Libération, mais les postiers ont payé un lourd tribut au moment de la vague d'arrestations du début 1944. Quatre d'entre eux ne reviendront pas de déportation et M. Borély sera fusillé le 2 avril.

Dans la Creuse, apparut en septembre 1943 un réseau dont l'activité fut tout de suite efficace. Créé par M. Parrain contrôleur I.E.M. et M. Longour Inspecteur au service technique, il bénéficie immédiatement de l'aide de la Direction dont MM. Legrand et Bory se montrent les représentants les plus empressés. Une vingtaine d'agents et d'employés en forment l'ossature : les contrôleurs Doule, Guérin, Mounier, le contrôleur principal M. Alamargot, les téléphonistes Mlles Chatelain, Parot et Mme Mazois, les commis MM. Castille, Auclair, Laforest, Galateau, et Desheraud, les facteurs Hamel, Langin et Lapouge. Contacté par un émissaire du N.A.P., M. Longour accepte de mettre son groupe au service des F.F.I. dont le commandement local est assuré par le commandant François. Le travail effectué relève des tâches habituellement demandées au personnel des P.T.T., et les liaisons télégraphiques mises à la disposition des forces résistantes partent de Guéret à destination de Limoges, Châteauroux, Moulins, Clermont-Ferrand, Mâcon, Tulle, Lyon et Paris. Dans le même temps, M. Longour monte un service de renseignements particulièrement attentif à la sécurité du réseau. Il en étend le rayon d'action en obtenant plusieurs antennes régionales : à la Souterraine avec une téléphoniste M' Perrot, à Bourganeuf avec un contrôleur I.E.M. M. Penot, à Saint-Junien-la-Brégère avec le receveur M. Lebeaud, à Faux-la-Montagne avec le receveur M. Chomette, à La Nouaille avec la receveuse Mme Guillemot, à Gentioux-Pigerolles, et à La Courtine. Depuis Aubusson, via le bureau de Gentioux, partent des lignes privées qui desservent les principaux P.C. des maquis qui se sont implantés au sud du département, aux limites de la Haute-Vienne et de la Corrèze, sur le plateau de Millevaches. Ainsi sont en liaison les secteurs de Pigerolles, La Villedieu, Féniers, Varignas, Faux-la-Montagne, La Courtine, Felletin, Eymoutiers, Gentioux, Peyrelevade et Sornac.

Au moment du débarquement allié en Normandie, le dispositif du réseau P.T.T. couvre l'ensemble du département ainsi que les secteurs limitrophes du sud. C'est en s'appuyant sur cette excellente organisation que les F.F.I. de la Creuse, exécutant les ordres qui leur sont parvenus, décident de libérer Guéret. Une malencontreuse coupure de lignes les empêche de prendre connaissance du message d'alerte que vient d'envoyer depuis Cahors, via Brive, un contrôleur du service des Mesures, Anthème Besson, et pourtant ce message est de première importance puisqu'il signale que plusieurs unités de la Division Das Reich viennent de passer au soir du 6 juin, remontant sur deux axes principaux : Périgueux-Angoulême-Poitiers, et Brive-Limoges-Poitiers. Dans l'ignorance de cette manœuvre des troupes du général Lammerding, les F.F.I. attaquent le 7 au matin la garnison allemande de Guéret. En prévision de cette offensive, le réseau P.T.T. applique dans la nuit précédente le plan élaboré par les responsables de la Résistance. À la tête d'une sizaine, MM. Castille et Auclair neutralisent le Central et obtiennent la reddition des deux surveillants allemands. Pendant ce temps, une autre escouade dirigée par M. Desheraud et comprenant notamment MM. Rapaud, Galateau, et Laforest, occupe l'hôtel des Postes. Toutes les communications sont bloquées au moment où les premières sections de maquisards entrent dans la ville. Les gendarmes et la Garde se rangent du côté des assaillants et le combat s'engage. Mais ce n'est que vers 13 h 30 que les Allemands se rendent. Guéret est la première ville libérée de la région ; hélas pour peu de temps car le 9, des éléments de la 121e division d'infanterie de la Wehrmacht et de la 76e brigade Jesser accourus de Montluçon, appuyés par la Luftwaffe, font un retour en force. Insuffisamment armés, surtout en matériel lourd, les maquisards se replient.

De plus, l'État-Major de liaison de Clermont-Ferrand (H.V.S. 588), informé des événements, enjoint au général Lammerding, chef de la Division " Das Reich ", de détacher une unité rapide pour renforcer les troupes qui ont repris le chef-lieu de la Creuse. C'est ainsi que le 3e bataillon du régiment " Der Führer " commandé par le Sturmbannführer Kâmpfe, ayant quitté l'itinéraire initial de la R.N. 20 peu après Pierre-Buffière, s'engage sur la D 19 en direction de Guéret par Saint-Léonard-de-Noblat, et Bourganeuf. Vers 17 h 30, après avoir subi quelques accrochages de la part des F.F.I., les S.S. de la 9e Compagnie pénètrent dans la ville, bientôt rejoints par ceux des 10e, 11e, et 12e Compagnies, mais voyant que la 121e D.I. de la Wehrmacht en a repris le contrôle, Kâmpfe repart aussitôt, ne laissant sur place que deux sections de renfort. Cette décision va probablement éviter à Guéret les sanglantes représailles qui, le même jour, endeuillaient Tulle. Fidèles à leur tactique habituelle rodée en Russie, les S.S. ratissent la ville et parquent tous les habitants dont ils ont pu se saisir sur la place Bonniaud. De nombreux membres du réseau P.T.T., dont M. Longour, se trouvent pris dans ce coup de filet. Fort heureusement pour tous, la présence d'officiers de la Wehrmacht, et l'intervention de différentes personnalités, amènent les S.S. à renoncer à leur plan. Dans la soirée, ils relâchent tout le monde, laissant à la Wehrmacht le soin de régler le problème. Celle-ci se contente d'imposer des mesures d'ordre général, mais le lendemain la Milice arrive et procède à de nombreuses arrestations. Du 10 au 26 juin, une soixantaine de personnes sont appréhendées, parmi lesquelles 19 postiers dont MM. Parrain, Alamargot, Legrand, Bory, et Longour. Après de sévères interrogatoires menés avec toute la brutalité traditionnelle de ces mercenaires, MM. Alamargot et Parrain sont emmenés à Limoges en compagnie de nombreux autres détenus, et emprisonnés au petit séminaire transformé en centre de transit. Grâce à l'intervention des deux surveillants allemands du Central qui avaient été bien traités lors de leur détention au moment de la prise de la ville par les F.F.I. et dont la garde avait été confiée aux postiers, ces derniers vont être relâchés les uns après les autres.

Désorganisé, le réseau n'en poursuit pas moins une certaine activité, et, en août, certains de ses membres : MM. Dutheil et Catinat, contrôleurs, Mme de Cressac, Mlles Blin et Combert, auxiliaires, assureront les transmissions des responsables de la Résistance.

Le département voisin du Puy-de-Dôme verra naître en mai 1943 son propre réseau P.T.T. sous l'impulsion de deux hommes qui en furent également les animateurs : M. Mourgues instructeur principal à Clermont-Ferrand et M. Pierre Roux Contrôleur à Clermont Central. Le groupe qui s'est formé comprend une quinzaine d'agents répartis entre l'hôtel des Postes, Clermont Central et Clermont Gaillard. Il comprend des téléphonistes, comme Mn" Labouret, Saunier et Valle ; des auxiliaires comme Mlle Servier, des facteurs, des vérificateurs, des employés de lignes, des commis, etc. Tout en assurant les différentes tâches qu'on demandait au personnel des P.T.T., il contribue, grâce à l'énergie patriotique de certains éléments, à la création de maquis. On verra ainsi par exemple le facteur Jaffre, et l'A.I.E. Colle, participer activement à l'implantation de camps forestiers regroupant des réfractaires au S.T.O. Mais c'est bien évidemment dans le domaine des liaisons que l'activité fut la plus forte.

Agissant de concert avec leurs collègues du Cantal, de Muret, Saint-Flour, Mauriac et Aurillac, avec ceux de la Loire à Saint-Etienne et Montbrison, avec ceux de la Haute-Loire à Brioude, Langeac et Chillac, ceux du Puy-de-Dôme renseignent les maquisards du Mont-Mouchet. C'est ainsi, grâce aux transmissions mises en place par ce réseau, que les commandants Playe et Erulin du maquis O.R.A. des Pléaux demeurent en contact avec le lieutenant-colonel Schmuckel et le colonel Fayard qui dirigent l'organisation au niveau de la région. L'efficacité de la toile d'araignée postale permet également aux chefs des F.F.I. regroupées sur le plateau du Mont-Mouchet d'être tenus informés en permanence sur les mouvements des troupes allemandes et de leurs suppôts miliciens. Ce concours va d'ailleurs se révéler vital lors des deux grandes attaques lancées contre Ies maquisards les 2 et 10 juin 1944, car ce sont les agents des P.T.T. qui signalent au P.C. des francs-tireurs le passage dans leurs bourgades, ou le rassemblement au cœur des villes, des unités de l'ennemi montant vers le réduit auvergnat. Ainsi, heure par heure, leur cheminement est connu et leurs intentions percées. Ce ne sera évidemment pas un facteur décisif pour le sort des armes en raison du déséquilibre de la puissance de feu des adversaires et de l'insuffisance des moyens dont disposaient les patriotes pour repousser l'assaut de régiments disposant d'une forte artillerie et du soutien d'une aviation seule dans les airs, mais ce véritable service de renseignements permettra le repli de la grande majorité des maquisards vers Chaudes-Aigues et les massifs de la Margeride.

Mais là encore, et c'est bien regrettable, on ne trouve guère d'échos, dans les ouvrages qui traitent de ces combats, du formidable travail accompli par tous ces humbles sédentaires de l'administration postale.

Région Midi-Pyrénées

Encore une région sur laquelle nous manquons d'informations précises. Certes, nous avons reçu beaucoup de témoignages intéressants qui montrent que la participation des agents des P.T.T. fut égale à celle qui se développa sur le plan national, mais ils font presque tous état d'engagements individuels au sein des grandes formations résistantes : Front National. M.U.R., Alliance, C.N.D., etc. On constate, en parcourant les lettres reçues ou en compulsant les notes, souvenirs, récits, que l'engagement patriotique d'une grande partie du personnel des Postes et Télécommunications eut d'heureuses conséquences pour l'activisme clandestin en général ; et des départements comme les Hautes-Pyrénées, le Gers, le Tarn-et-Garonne, et le Lot nous ont fourni beaucoup d'exemples de coopérations personnelles locales. Mais nous n'avons pas trouvé trace chez eux de constitution de groupes spécifiquement P.T.T., et les dossiers d'archives ne nous ont apporté sur ce sujet déterminé aucune information vérifiable. Nous nous garderons bien toutefois d'affirmer péremptoirement que ces secteurs ne possédèrent pas d'organisations internes, ce serait prendre là de bien gros risques devant l'Histoire ; disons simplement que les lacunes constatées à différentes reprises à propos de la Résistance P.T.T. sont peut-être plus à déplorer ici qu'ailleurs.

Les deux seuls réseaux répertoriés dans cette région sont ceux de l'Aveyron et du Tarn, mais comme tous les réseaux P.T.T. de France ils étendirent fort loin leurs ramifications.

À l'origine de celui de l'Aveyron, on trouve un homme dont nous avons déjà évoqué le rôle essentiel à plusieurs reprises, il s'agit de Roger Chapelle, commis au Central télégraphique de Rodez. Militant socialiste, syndicaliste, animateur humaniste, Roger Chapelle fait partie de cette petite minorité de Français qui, dès juin 1940, refusent de croire en la défaite définitive de la patrie. Et puisque le gouvernement de Vichy prêche la résignation dans un larmoyant mea-culpa permanent, c'est contre lui qu'il convient d'abord de s'insurger. Dès le début de l'année 1941, Chapelle s'active à convaincre ses camarades de travail. Ses efforts sont récompensés puisqu'à partir du mois de septembre il dispose d'un groupe de volontaires résolus, prêts à passer à l'action. Concentrée sur la propagande anti-allemande et sur la dénonciation de la complicité du pouvoir pétainiste jusqu'en novembre 1942, l'activité de l'équipe vire complètement à partir de l'invasion de la zone sud. Beaucoup plus discrets, les hommes s'attachent davantage aux actes concrets, et trouvent tout naturellement les bases traditionnelles de la Résistance dans les P.T.T. C'est ainsi que chacun d'entre eux se spécialise dans sa branche professionnelle. Roger Chapelle désigne des responsables pour chaque service : au Central de Rodez, c'est Souyri, aux installations électromécaniques : Molinié, aux travaux : Rufas, aux lignes intérieures : Carel, aux lignes extérieures : Pouget, Fraysse, Diet et Méraville, chez les téléphonistes MI'c Davout et Mme Durand-Lamare.

Devenu à partir de février 1943 un véritable réseau par la création d'antennes dans toute la région, antennes implantées dans la foulée des déplacements corporatifs, le groupe mis sur pied à Rodez rayonne en allongeant sans cesse son champ d'action. Les responsables de la Résistance en Aveyron, impressionnés par la réussite de Chapelle, lui demandent alors de prendre en main l'ensemble des services de liaison. Grâce à l'appui de son directeur départemental, le valeureux postier obtient un congé sans traitement qui lui permet de se consacrer entièrement à la lutte clandestine. Ses nouvelles fonctions le mettent en rapport avec les représentants des M.U.R. qui, ravis de cette aubaine, vont largement utiliser la chaîne des P.T.T. On a vu dans un précédent chapitre avec le témoignage de Josette Bouloc télégraphiste à Millau comment Roger Chapelle développa les relations clandestines grâce aux appareils Baudot et Hughes entre Rodez, Millau et Montpellier. Mais il employa aussi les lignes téléphoniques pour établir des relais avec Nîmes, Alès, Mende, Figeac, Aurillac, Toulouse, Montauban, Auch, Tarbes et Nyons. En mars 1944, par le jeu des ramifications, les liaisons couvrent pratiquement tout le sud de la France, sauf les deux régions extrêmes : Aquitaine et Provence-Côte d'Azur. C'est vers cette période que la Gestapo commence à s'intéresser sérieusement à Roger Chapelle. Et on se souvient qu'au chapitre 9, nous évoquions, à propos de l'attitude des dirigeants des P.T.T., le refus du directeur départemental de l'Aveyron, de communiquer aux policiers nazis l'adresse de son subordonné. Malgré toutes leurs recherches ceux-ci ne pourront jamais mettre la main sur l'intrépide postier qui poursuit son action dans une complète clandestinité. Il organise, au bénéfice des maquis régionaux, un système de relais par bureaux, semblable à celui fonctionnant autour du plateau du Mont-Mouchet, qui suit les mouvements de troupes ennemies et alerte les formations de francs-tireurs. Lorsque des lignes n'ont pu être tirées jusqu'aux camps, ce sont les voitures postales qui effectuent les liaisons, et elles assurent bien souvent le transport de ravitaillement et d'armes, quand elles ne servent pas d'ambulances !

Jusqu'à la Libération, le réseau créé par Roger Chapelle va fonctionner, non sans connaître dans plusieurs secteurs les coupes sombres d'une police allemande sur les dents', mais lui ne sera plus là pour partager avec ses amis la joie de la victoire en ces jours de liesse populaire qui marquèrent la fin de l'occupation, car il était mort depuis quelques semaines à la suite d'un banal accident. Près de quarante ans après, il reste étonnamment présent dans le souvenir de ses camarades des P.T.T. et de ses compagnons de combat.

Le second groupe référencé qui apparaît dans le Midi-Pyrénées est celui du Tarn. Créé en avril 1942 par un militant syndicaliste, M. Laur, Chef d'équipe à Albi, il prend une certaine extension à partir de janvier 1943. On trouve des traces de son activité dans le domaine des L.S.G.D., mais elles se perdent rapidement aux alentours du mois de juin suivant en raison de la fusion qui intervient avec les formations des M.U.R. au sein desquelles M. Laur occupera d'ailleurs de hautes responsabilités. D'autre part, le contact pris avec M. Fournié, contrôleur à Toulouse, qui a mis sur pied dans tout le sud-ouest un vaste réseau d'ambulants sur lequel va s'appuyer Ferdinand Jourdan lorsqu'il créera l'organisation sud de cette branche d'activité, contribue à englober le groupe P.T.T. d'Albi dans un amalgame résistant échappant à l'action spécifiquement P.T.T. On ne peut donc plus parler à son propos de réseau interne. Le point d'ancrage se déplace alors vers le département voisin de la Haute-Garonne, où les postiers sont très actifs, mais agissent dans le cadre des grands mouvements nationaux. C'est bien évidemment Toulouse qui, en raison de son importance démographique et de sa situation géographique, monopolise l'essentiel des forces résistantes. Très nombreux sont les agents des P.T.T. qui travaillent pour l'armée de l'ombre. Les centraux téléphoniques, et télégraphiques, les bureaux de gare et de quartiers, les dépôts et ateliers, fournissent leur lot de postiers patriotes, mais tous - sauf les Ambulants' rappelons-le - sont incorporés dans les formations nationales. Comme on l'a vu en étudiant les réseaux des régions limitrophes, et même parfois plus lointaines, Toulouse est reliée à toutes les grandes villes du sud par les liaisons télégraphiques et téléphoniques. Développer davantage cet aspect de l'activité des agents du chef-lieu de la Haute-Garonne ne nous amènerait qu'à des redites.

Ne quittons pas toutefois ce département sans mentionner l'existence d'un noyau résistant propre aux P.T.T. à Cazères. Fondé par deux contrôleurs aux installations électromécaniques : MM. Garaud et Granier, rejoints ensuite par le receveur René Jammes et le C.I.E.M. Martin, il est opérationnel depuis mai 1943. Maillon de passage vers l'Espagne, il bénéficie de la complicité de passeurs, mais son activité essentielle s'affirme à la station des relais des L.S G.D. S'étant développé en dehors de l'administration par le recrutement d'éléments extérieurs, il passe en juillet 1943 sous l'autorité des M.U.R. Le groupe comprend alors une soixantaine de personnes. Toujours dirigé par Garaud, il se spécialise dans les sabotages de câbles, particulièrement ceux reliant Toulouse à Foix, à Tarbes et à Dax. Toutefois, à partir de la mi-juin 1944, à la suite d'une expédition répressive menée par un bataillon de la division " Das Reich " dans le secteur de Cazères-Saint-Martory, et qui endeuillera plus particulièrement les villages de Marsoulas, Boussens, Salies-du-Salat et Betchat dans l'Ariège, le corps franc formé par les postiers prend le maquis. Il va participer, aux côtés des autres formations patriotiques, aux combats de la libération des 20, 21 et 22 août 1944.

Avant de quitter cette région du Midi-Pyrénées, il faut évoquer, bien qu'on ne puisse parler d'organisation interne aux P.T.T., la participation d'un certain nombre d'agents de l'Ariège à l'effort des partisans locaux. Dans les secteurs de hauts plateaux où cantonnaient des maquis : Bonascre, Chioula, Carcanières, Plantaurel, Arize, Montvallier, etc., la complicité des postiers locaux leur assura une certaine sécurité en même temps qu'un précieux concours en moyens matériels. Ce fut surtout le cas à Ax-les-Thermes, Tarascon-sur-Ariège, Saint-Girons, au Mas-d'Azil, à Saverdun, et à Mirepoix. Enfin, soulignons le rôle essentiel de plusieurs facteurs, comme MM. Arenx, Lacaussade, Mérels, et Bonnati, dans les filières aboutissant à la frontière espagnole. Beaucoup de fugitifs leur doivent sans doute la vie, mais aucun ne s'est jamais soucié de les en remercier après la guerre ! Et nous pensons particulièrement en écrivant cette phrase à ce richissime industriel juif qui, traqué par les Allemands, trouva refuge en mars 1943 chez le facteur Arenx pendant trois jours avant que celui-ci ne parvienne à lui faire franchir la frontière. De sa petite maison villageoise où il coule des jours paisibles de retraite, le brave homme perçoit souvent les échos de la vie brillante de son ancien " naufragé ", mais jamais celui-ci n'a daigné lui adresser la moindre lettre de reconnaissance !

Il existe des individus qu'on ne pourra jamais appeler des hommes.

CHAPITRE XV

Région Nord-Picardie

Suivant le découpage actuel, cette région ne comprend que deux départements, ceux du Nord et du Pas-de-Calais. Pour des raisons pratiques déjà évoquées, nous y avons inclus celui de la Somme car l'activité clandestine de la Résistance-P.T.T. ne tint aucun compte du cloisonnement départemental, pas plus qu'elle ne se soucia de la ligne de démarcation tracée par les Allemands qui séparait la zone interdite (Nord, Pas-de-Calais, + un bon tiers de la Somme) de la zone occupée.

Placée d'emblée dans un contexte particulier, puisque sur le plan des forces d'occupation elle dépendait du Gauleiter de Bruxelles, la région dut supporter le poids d'une écrasante présence militaire due à la proximité des côtes anglaises. Dans un premier temps, jusqu'au printemps de 1941, cette contrainte fut due aux projets d'invasion de l'Angleterre (opération " Lion de mer ") ; ensuite, elle se justifia par l'organisation d'une ligne défensive s'appuyant sur le fameux " Mur de l'Atlantique ". Mais dans les deux cas, la densité des troupes ennemies demeura très élevée dans les trois départements, et les ports principaux : Dunkerque, Calais, Boulogne, se virent littéralement envahis par la Kriegsmarine. À l'intérieur des terres, la situation n'était guère meilleure en raison de la mise à contribution des complexes sidérurgiques du Valenciennois, des industries du secteur Lille-Roubaix-Tourcoing, et des bassins houillers du Nord-Artois, secteurs ouvriers étroitement surveillés par l'occupant. Si l'on y ajoute un peu plus tard l'implantation, dans la Somme et le Pas-de-Calais principalement, des rampes de lancement des fusées VI et V2, on conviendra qu'il ne fallait pas faire beaucoup de chemin pour buter sur quelques représentants du Reich.

Dans un pareil environnement, la tâche de la Résistance ne semble pas facile ; elle va pourtant s'affirmer très efficiente car elle puisera l'essentiel de ses forces dans le vivier d'une population laborieuse restée sous l'influence de la puissance syndicale. Et l'on trouve une illustration de ce propos dans les manifestations des mineurs dès le mois de novembre 1940 à Auchel, manifestations qui reprennent en avril 1941 pour éclater en grève générale touchant les puits du Nord et du Pas-de-Calais entre le 26 mai et le 10 juin 1941. Certes, ces mouvements se développent à partir de revendications corporatives portant sur le ravitaillement et les conditions de travail, mais elles ont le double effet de montrer aux Allemands qu'il leur faut tenir compte d'une classe ouvrière encore virulente, et d'autre part de dispenser les germes de la révolte patriotique. A la base de ces actions de masse, on découvre quelques noms qui reviendront régulièrement par la suite dans les organigrammes de la Résistance locale : Charles Debarge, Michel Brûlé, Julien Hapiot, Nestor Calonne, Félicien Joly, René Denys, Germinal Martel, et beaucoup d'autres dont l'activité se prolongera au sein des F.T.P.F.

A l'intérieur de ce bouillonnement populaire, les agents des P.T.T. apparaissent tout de suite en raison des liens syndicaux qui unissent depuis le Front Populaire certains responsables locaux de fédérations. Mineurs, métallurgistes, cheminots, postiers, personnels du bâtiment, des travaux publics, du textile, électriciens, gaziers, verriers, se sont retrouvés depuis tant d'années au coude à coude pour la défense de leur pouvoir d'achat et de leurs droits de travailleurs qu'ils ont appris à bien se connaître, à se jauger, et à s'estimer, en dépit des frictions idéologiques, et de la différence d'appréciation des événements. Il est donc logique que l'on perçoive, dès les premiers balbutiements de la lutte contre l'occupant, une solidarité de masse qui ne fera que croître au fil du temps malgré les coupes sombres qui éclaircissent sans cesse les rangs.

Dès le début de l'année 1941, au moment de l'agitation qui secoue les bassins houillers, plusieurs syndicalistes des P.T.T. apportent leur aide aux mineurs, en les renseignant sur les déplacements des policiers français et des feldgendarmes de la Wehrmacht. Ainsi à Douai, Hénin-Liétard, Aniche, Billy-Montigny, Bully-les-Mines, Lens, Auchel, Carvin, receveurs, receveuses, téléphonistes, conducteurs de voitures, agents des lignes, alertent les " gueules noires " pour leur signaler au cours des meetings, défilés, prises de paroles sur le carreau des mines, le départ, le passage ou l'arrivée des forces répressives. De cette complicité prolétarienne va se dégager presque naturellement une connivence patriotique de plus en plus agissante. Et un certain nombre de postiers s'incorporent ainsi progressivement dans les rangs des formations qui ont commencé à se manifester dans la clandestinité. C'est pourquoi nous les retrouverons plus tard affiliés individuellement dans les grandes organisations : Front National, Libé-Nord, C.D.L.R. qui recrutèrent plus particulièrement dans la couche sociale des ouvriers et employés.

Cet engagement personnel dans des mouvements extérieurs va retarder très sensiblement l'éclosion de groupes spécifiquement P.T.T. Ayant trouvé les moyens et les conditions de s'exprimer, les agents ne ressentent pas le besoin d'un rapprochement corporatif. Il va falloir attendre le mois de juin 1942 pour voir se créer un embryon de réseau à Lille sous l'impulsion de MM. Verhaeven et Renaert. Uniquement préoccupé par le relevé des lignes de transmission des Allemands, il possède des antennes à Armentières, à La Madeleine, et à Orchies. On ignore totalement si les renseignements obtenus servaient à alimenter les fiches de l'une ou l'autre des organisations de résistance, car nulle trace n'en subsiste. Les Allemands eux le savaient sans doute puisque les 8 membres de ce noyau furent arrêtés entre le 20 novembre et le 4 décembre 1942. Emmenés en Belgique probablement, on ne les revit jamais. Malgré toutes les démarches effectuées après la guerre, et notamment par Mme Renaert, aucune piste ne permit de remonter jusqu'à eux. Le seul témoignage recueilli est celui de M. Dolivet, cheminot à Loos qui connaissait bien M. Verhaeven et qui le vit passer menottes aux mains, vers la mi-décembre lui semble-t-il, sur le quai de la gare entre deux policiers.

Le seul grand réseau des P.T.T. en région Nord-Picardie fut celui que créèrent en mars 1943 MM. Moutardier, Directeur départemental à Amiens, et Le Bourva, Directeur à Arras, sur l'initiative du Directeur régional M. Colle. Sous l'autorité de ces trois cadres des P.T.T., se mit en place une organisation qui allait acquérir très vite une grande dimension. Formée d'éléments recrutés dans tous les services, elle se ramifie, par le jeu des rencontres professionnelles, dans les trois départements. Les dossiers font état de 622 agents recensés en 1944, mais ce chiffre prend en compte les adhésions de dernière heure. Il est plus raisonnable d'évaluer leur nombre, dans la semaine ayant précédé le débarquement allié, aux alentours de 400, ce qui est déjà considérable, surtout si l'on tient compte des arrestations survenues en mars 1944.

L'activité de ce réseau fut exemplaire, et les grands mouvements de résistance lui doivent une fière chandelle. Encore une fois à ce propos, et au risque de nous répéter, il est étrange de ne pas trouver dans les récits publiés par les anciens grands chefs des appareils clandestins, comme dans les analyses historiques, davantage de reconnaissance envers les postiers. Seuls, pour les secteurs qui les concernaient, le Colonel Rémy, le Colonel Romans-Petit, Alban Vistel, leur consacrent des pages pleines de gratitude. De son côté, le Colonel Guingouin évoque souvent leur participation d'une façon détaillée ; pour les autres la formule : N.A.P.-P.T.T. recouvre dans un halo anonyme le concours, si précieux pourtant, des résistants de l'administration postale.

En région Nord-Picardie, le travail fourni par le réseau Colle présente toutes les facettes de ce qu'on pouvait attendre d'une telle organisation : détournement du courrier de dénonciations, recueil de renseignements d'ordre technique ou militaire, mise à jour permanente des moyens de transmission de l'ennemi, interventions sur les câbles privés reliant les organismes allemands, écoutes téléphoniques, transport du courrier et de la presse de la Résistance, transport d'armes dans les voitures postales, liaisons télégraphiques entre clandestins, contrôle des déplacements de la Milice et des G.M.R., surveillance des lignes des collaborateurs notoires, etc.

Jusqu'au mois de mars 1944, cette machine bien huilée va fonctionner sans le moindre raté. Malheureusement, l'essentiel de son activité se fait au profit de l'O.C.M., belle et grande formation nationale, regorgeant hélas d'un nombre impressionnant de dilettantes cocardiers, de phraseurs de salons, et parfois de personnages douteux. À l'O.C.M., le pire côtoie le meilleur en raison d'un recrutement hétéroclite basé sur " les relations ", l'esprit de boutique, et le bottin mondain. On y trouve de magnifiques patriotes, de téméraires combattants, de valeureux responsables, mais aussi des arrivistes prêts à tout, des baudruches de cercles, des orateurs de bistrots, des bourgeois préparant leur avenir, et des culottes de peau plus bravaches que braves. Les sottes vantardises et les imprudences continuelles de certains de ces conspirateurs de comédie ont depuis longtemps alerté la Gestapo et les mercenaires à sa solde. Les éléments les plus voyants de l'organisation sont depuis des mois fichés, pistés, parfois retournés. Voulant toujours remonter jusqu'à la tête, les limiers nazis laissent dériver toutes leurs lignes munies d'appâts. Et brusquement, quand dans un secteur ils sentent la touche d'une belle prise, ils ferrent sèchement. C'est ainsi qu'ils ont ravagé le sud-ouest en attrapant ce gros poisson qu'était Grandclément, lequel va leur livrer la majorité des résistants de sa région. Pour le malheur des postiers du Nord-Picardie, le même scénario va se reproduire dans leurs départements.

Le samedi 23 octobre 1943, la Gestapo surgit dans un appartement, au 11 de la rue Cognac-Jay à Paris, et arrête quatre hommes qui conféraient ensemble dont le général Verneau de l'O.R.A. et Roland Farjon de l'O.C.M. Personnage curieux que ce Roland Farjon, fils d'un grand industriel sénateur, dandy-né, garçon plein de vie et de santé, marié et jeune père de famille ; depuis plus de deux ans, il est entré dans la Résistance comme d'autres s'inscrivent à un club de pétanque. Plein de qualités et débordant de défauts, il a subjugué les responsables de l'O.C.M. qui lui ont confié de lourdes responsabilités dans la région Nord-Picardie. Hardi, fonceur, audacieux, Roland Farjon n'a pas tardé à obtenir des résultats étonnants. Avec lui, l'O.C.M. a fait un bond en avant prodigieux. Mais sa désinvolture, sa faconde, et ses fanfaronnades ont depuis longtemps attiré l'attention des policiers allemands. Leurs fichiers contiennent beaucoup de noms. Les filatures leur ont permis de localiser les principaux meneurs de l'activité clandestine. Et si l'arrestation de Farjon n'est due qu'à un hasard - l'homme qu'ils recherchaient ce jour-là était le Général Verneau - elle ne va pas moins déclencher une avalanche d'interventions de la Gestapo en région Nord-Picardie. Nous ne pouvons entrer ici dans une relation de ce qu'on a appelé " l'affaire Farjon " ; c'est un dossier d'une telle importance, comportant encore tant d'inconnues, et d'une complexité si redoutable, que l'on ne peut même pas en brosser les grandes lignes sans risques d'erreurs ou de fausses interprétations. Nous conseillons seulement aux lecteurs que ce sujet intéresserait de se reporter à l'excellent livre de Gilles Perrault " La longue traque " dans lequel l'auteur livre le résultat de plusieurs années d'enquête. C'est un document magistral, indispensable pour la compréhension de cette affaire, et qui présente les faits avec une grande objectivité.

C'est donc à partir de l'arrestation de Roland Farjon - et quelles que soient ses responsabilités pour la suite, si responsabilités il y a - que la Gestapo décide de remonter ses lignes. Les prises sont nombreuses et d'importance ; en quelques semaines l'O.C.M. est complètement démantelée dans la région. Non seulement l'organisation sombre, mais elle entraîne dans son naufrage toutes les formations qui travaillent avec elle, et parmi celles-ci le réseau P.T.T. de M. Colle.

Après les arrestations des principaux chefs de l'O.C.M. : Richez en janvier ; Lepercq, Rouzée, Rebeyrol, le Colonel Touny en février ; Berthelot, Gallois, Delvallée tombent à leur tour. Le 8 mars, bien que leur prudence et le cloisonnement de leurs équipes les aient longtemps maintenus à l'abri, les postiers sont durement touchés. Gaston Moutardier, Directeur départemental de la Somme, Jean Le Bourva, Directeur départemental du Pas-de-Calais, MM. Werbrouck, conducteur de travaux, Pottier, receveur, Charbonnier, contrôleur, sont parmi les victimes de ce coup de filet. La razzia continue en avril ; pour le seul département du Nord, les dossiers de l'O.C.M. font état de plus de 1.600 arrestations. Dans les fossés de la citadelle d'Arras, on dénombrera 216 fusillés auxquels il faut bien ajouter ceux qui furent exécutés au fort de Bondues, dans les prisons d'Amiens, de Lille, de Saint Quentin dans l'Aisne, et de Bruxelles, sans oublier tous les disparus comme hélas, il y en eut tant dans la nuit et le brouillard du système nazi.

Si au cours de ce terrible début d'année 1944 le réseau P.T.T. a essuyé des pertes sévères, il n'a pas disparu pour autant. Grâce à l'habile division des groupes en alvéoles, des services entiers ne sont pas touchés. Ainsi, les Ambulants de Debeaumarché, les L.S.G.D., plusieurs antennes, et l'E.M.P.T.T. lui-même échappent au désastre. Ce sont ces rescapés de la grande tempête qui assureront au moment des combats décisifs l'indispensable participation des postiers.

Ce rapide survol du Nord-Picardie nous a montré que dans une région qui ne s'y prêtait guère, l'activisme résistant symbolisa la volonté d'une population qui eut à subir trois occupations en trois quarts de siècle. Il est remarquable de constater que dans cette expression patriotique le personnel des Postes, Télégraphes et Téléphones se trouva aux avant-gardes.

Les Pays de Loire - le Poitou - les Charentes

Tous situés en zone occupée après l'armistice, sauf une petite partie de la Vienne et de la Charente, les départements que nous avons regroupés ici apparaissent, d'après les dossiers et les témoignages, très inégaux sur le plan de la Résistance dans les P.T.T. Deux d'entre eux se détachent à l'examen des archives, il s'agit de la Charente et des Deux-Sèvres. Mais, et nous renouvelons là une mise en garde faite précédemment, il ne faut surtout pas en tirer la conclusion que les agents des autres secteurs demeurèrent passifs. Ce serait faire injure aux braves gens qui se sont dévoués, dans le cadre de leur fonction, à la cause de la liberté.

La première organisation qui naît dans l'administration postale sur le plan de la rébellion à l'Ordre Nouveau se situe à Angoulême. Elle a pour créateur le Receveur principal Edouard Escalier qui organise une filière de passage en Espagne pour les hommes désireux de rejoindre la France Libre. Créée en septembre 1940, cette filière passe par un certain nombre de bureaux ou centraux dans lesquels M. Escalier compte de bons amis : Libourne, Langon, Saint Jean-Pied-de-Port, Hendaye, et Bayonne. C'est en empruntant ces relais que le propre fils de M. Escalier va passer en Espagne et de là gagner Londres. Grâce à cette présence en Angleterre, l'organisation P.T.T. d'Angoulême obtient en mai 1942 une liaison directe avec les Forces Françaises Libres ; à partir de là, le groupe d'Édouard Escalier s'étoffe car plusieurs éléments extérieurs viennent, sur ordre de Londres, le renforcer. La formation se divise en deux sections, la seconde étant placée sous la responsabilité du Receveur Lajudie. Bientôt, vu l'expansion du réseau et l'importance de son activité, le Directeur départemental M. Jarige se trouve informé ; patriote résolu, il va favoriser l'activité de l'organisation et en couvrir certains agissements. Pendant plusieurs mois, les tâches habituelles réservées aux postiers dans la Résistance se poursuivent et se développent. Des complicités, toujours dues aux déplacements professionnels, se font jour progressivement à Cognac, La Rochefoucauld, Ruffee, Exideuil, en Charente, ainsi qu'à Saint Jean-d'Angely, Saintes, Jonzac et Rochefort, en Charente-Inférieure. Les contacts sont établis téléphoniquement avec les villes de Limoges, Guéret, Tulle, Périgueux, Niort, et La Roche-sur-Yon. Les mouvements de résistance utilisent largement le réseau et notamment l'O.C.M. dont l'implantation en région B 1 a fait un bond spectaculaire depuis l'été 1942. Mais, ainsi qu'on vient de le voir à propos du Nord, le recrutement est effectué le plus souvent sans contrôle, et parfois dans le moindre discernement. La région B n'échappe pas à la règle. Placée sous la férule d'André Grandclément, dont nous avons un peu plus haut évoqué la trahison, elle connaît à partir du mois d'août 1943 sa période noire. Des centaines de personnes sont arrêtées, d'autres sont surveillées et filées par les hommes de main de la Gestapo. Et ce qui devait se produire inévitablement arrive : Lajudie est interpellé, Roche et Gandois également. Tous les trois sont incarcérés. Le 29 octobre 1943, c'est au tour d'Édouard Escalier d'être arrêté. Déporté, il ne reviendra pas des camps de la mort. La vague d'arrestations se poursuit jusqu'en décembre, marque un peu de répit les deux premiers mois de 1944, puis se fait à nouveau ressentir au printemps, suivant l'évolution des tractations de Grandclément avec son compère de la Gestapo Heinrich Friedrich Dhose. L'O.C.M. est complètement démantelée, un véritable imbroglio achève de brouiller les cartes avec les dissensions qui apparaissent dans les milieux résistants ; certains vouent le traître aux gémonies et cherchent à l'abattre 1, les autres, refusant de croire en une pareille félonie, continuent à lui accorder leur confiance. Dans ce contexte plus qu'équivoque, le réseau P.T.T., qui a perdu ses deux principaux responsables, n'a d'autre ressource que de se mettre en sommeil afin de préserver la vie de ses membres ayant échappé à la razzia allemande. Il reprendra du service en août et rendra de précieux services dans les semaines précédant la libération de la région.

Un autre groupe important s'est développé à partir de novembre 1942 dans le département des Deux-Sèvres. Créé par M. Niepceron, chef monteur à Niort, il s'étend en février 1943 à Bressuire. Thouars, Chef-Boutonne, et Celles-sur-Belle. En juin 1943, une liaison est établie avec Angoulême ; en juillet trois autres relient Niort à Poitiers, Cholet et Angers. M. Niepceron, contacté par le Front National, accepte de travailler avec ce mouvement. Par lui, il se trouve en contact avec un groupe des Ponts et Chaussées et avec un sous-groupe de Résistance-Fer. Le Directeur départemental M. Gadille, et l'Inspecteur M. Jeanneau, apportent leur concours, très estimé, au réseau Niepceron qui effectue un excellent travail principalement axé sur le transport des courriers et des armes. De nombreuses ramifications se développent qui subsisteront jusqu'à la Libération, en dépit de quelques arrestations survenues dont celle de M. Gadille le 10 juin 1944. Parallèlement à la coopération établie avec le F.N., l'organisation P.T.T. inscrit également son activité dans le cadre du N.A.P. et elle se charge pour ce mouvement du dépistage des indicateurs travaillant pour les Allemands. Enfin, sur le plan des communications, le rôle du groupe Niepceron sera essentiel au moment de la remontée de la division " Das Reich " grâce aux liaisons établies avec les villes des départements voisins. Une relation clandestine entre Thouars, Saumur, Château-Gontier, Laval, Mayenne, et Fougères, opérera même durant quelques jours pour renseigner les maquis de Bretagne.

Les départements voisins du Maine-et-Loire, de la Sarthe et de la Mayenne ne semblent pas avoir possédé de groupes spécifiquement P.T.T. On y retrouve, comme dans beaucoup d'autres secteurs, des participations individuelles à la Résistance locale. C'est le cas à Angers où plusieurs employés, dont les noms ne figurent malheureusement pas aux dossiers, apportèrent leur concours aux réseaux du Colonel Rémy. On retrouve le même cas dans le sud du Maine-et-Loire, dans les Mauges, où quelques agents de lignes établirent des liaisons clandestines au profit de corps francs implantés dans les cantons de Beaupréau et de Montfaucon.

C'est aux confins de la Mayenne, de la Sarthe et de l'Orne que l'activité résistante se fit la plus intense en raison d'une topographie beaucoup plus propice que dans le sud de ces départements. Des concentrations de maquisards apparurent en avril 1944 dans les forêts voisines : Andaine et Ecouves (Orne), Sillé (Sarthe) ainsi que dans les massifs de Pail et de la Charnie. C'est donc assez naturellement que l'on recense une activité d'agents des P.T.T. dans les villes et bourgades voisines : Pré-en-Pail, Couptrain, Lassay, Villaines-la-Juhel, Sillé-le-Guillaume, Fresnay-sur-Sarthe, et Brûlon.

Enfin, il faut là aussi souligner la coopération d'un certain nombre de postiers, et tout particulièrement celle du service des Mesures, au N.A.P.-P.T.T. très présent dans ces grandes villes de l'Ouest.

CHAPITRE XVI

La Normandie

Dès le début de l'occupation en Juin 1940, la Normandie voit s'implanter sur son sol d'imposantes forces allemandes. Durant les quatre années d'oppression, la densité des troupes d'occupation ne faiblira pas, et le littoral, de Dieppe à Cherbourg, se hérissera de puissants secteurs défensifs reliés entre eux pour former le " Mur de l'Atlantique " sur les côtes de la... Manche. Pour les besoins de l'armée du Reich, pour la réalisation de ses ouvrages stratégiques, la population doit fournir l'essentiel de la main-d'œuvre et subvenir au ravitaillement ainsi qu'à l'hébergement des unités ennemies. Les réquisitions pleuvent ; elles ne cesseront de s'accroître.

À partir des récoltes de 1942, la Normandie, riche province au sol fertile et à l'élevage fécond, est littéralement pillée par les exigences allemandes. Non seulement la troupe vit sur l'économie locale, mais elle exporte vers l'Allemagne la plus grosse partie des ressources des cinq départements. Au début de l'année 1943, ces exportations atteignent un niveau si insupportable pour la province que le Préfet de région, pourtant à la botte de l'occupant, se plaint au gouvernement de Vichy. Prenons l'exemple du département de l'Eure : entre juillet et décembre 1942 il a fourni 426 297 tonnes de viande de boucherie et en mars 1943, 145 502 t de beurre ; le fourrage saisi par les Allemands en décembre 1942 s'élève à près de 13 000 t' .

Dans la Manche, 1040 vaches laitières ont dû être livrées en juillet 1943, 1 500 en août, et 2 368 en novembre ; 25 pour cent des produits de la pêche sont réservés à la Wehrmacht. La totalité de la récolte de pommes de terre est réquisitionnée.

Dans l'Orne, les prélèvements effectués dans le bétail amènent une baisse de 30 pour cent de la production laitière, et en février 1944 il ne reste plus dans les fermes que quelques chevaux réformés, tous les autres ont été saisis par l'armée allemande.

En Seine-Inférieure, et dans le Calvados, des milliers d'hectares de terre situés en retrait du littoral sont accaparés par l'occupant pour en faire des champs de mines ou pour la plantation des fameuses " asperges de Rommel ", pieux enfoncés dans le sol, taillés en pointes et porteurs de piège à feu, destinés à empêcher les parachutages d'hommes et de matériel. La population est évacuée ; ne restent dans les ports et les stations balnéaires que les gens indispensables à la vie intérieure.

Aux réquisitions de main-d'œuvre pour les chantiers ouverts par les forces d'occupation, et elles iront sans cesse en augmentant, s'ajoutent celles engendrées par les décrets sur le S.T.O. Une grande partie des jeunes gens concernés refuse de partir travailler outre-Rhin et s'égaille dans les campagnes. Beaucoup d'entre eux rejoindront les maquis, mais on comptera quand même en Normandie un certain nombre de départs pour l'Allemagne en raison des pressions exercées par les représentants de Vichy sur les entreprises. On compte, d'après les statistiques officielles, que 17.234 ouvriers spécialisés et 13.680 manœuvres ont ainsi pris le chemin du Reich.

Le Préfet régional M. Parmentier s'est particulièrement acharné à donner satisfaction aux demandes de Säuckel, l'homme chargé par Hitler de rassembler " le potentiel humain " dans les pays occupés. Ainsi, dans sa circulaire du 10 juin 1943, adressée aux Préfets départementaux, Parmentier insiste-t-il pour que le contingent de requis soit fourni, il écrit :

" ... J'ai prescrit les mesures suivantes : tous les intéressés sont convoqués au Centre d'Accueil où ils ont l'obligation de se présenter même s'ils sont malades, inaptes... le Centre d'Accueil est consigné, les jeunes gens ayant signé leur contrat doivent y rester jusqu'au départ des convois qui ont lieu en principe tous les jours. J'ai pris cette décision pour éviter les défaillances inévitables lorsque les intéressés peuvent encore retourner dans leur famille. Les jeunes gens de la S.N.C.F. et des P.T.T. comptent dans les contingents à fournir... Quelles que soient les réactions, vous ne devez pas hésiter à faire partir les patrons; qu'une gêne ou que des privations en résultent pour le public, par suite de la fermeture des maisons de commerce, est sans importance... "

Comme on le voit le Préfet de Vichy entend qu'entière satisfaction soit donnée à ses maîtres allemands, même au prix de la santé et des conditions de vie des habitants.

Ce préambule, sans doute un peu long, nous a tout de même semblé nécessaire, car il plante en quelque sorte le décor, quoique d'une façon bien schématique, dans lequel va se débattre la Résistance normande en général, et celle des P.T.T. en particulier. Contrairement à une opinion assez répandue en dehors de cette province, et que nous avons toujours combattue les résistants de Normandie furent nombreux et très actifs. Services de renseignements, corps francs, groupes sédentaires, maquis, proliférèrent dans les cinq départements en utilisant à merveille les possibilités que leur offrait chaque terrain. Toutes les figures du combat clandestin apparurent : sabotages, renseignements, guérilla, embuscades, coups de main, accueil des parachutages et missions, raids sur les installations ennemies, avec comme point final la participation aux côtés des Alliés à la bataille de Normandie.

Mais pour faire preuve d'une activité aussi intense, malgré, répétons-le, la densité des forces d'occupation, la Résistance normande bénéficia de concours et de complicités qui, réunis, lui donnèrent les moyens nécessaires à son action. Et au premier rang de cette aide figurent les groupes des P.T.T. qui seront parmi les plus importants de France.

Le premier réseau créé en Normandie est sans aucun doute aussi le premier sur le plan national. Il apparaît à Caen en Octobre 1940 ; son fondateur est un modeste employé du service des Mesures : Henri Le Veillé, dont nous avons déjà aperçu la silhouette dans le chapitre consacré au groupe P.T.T. de Saint-Lô. En relations comme on l'a vu avec l'une des premières formations résistantes du Calvados : " L'armée des volontaires ", Le Veillé a vite compris de quelle utilité pouvaient être les postiers à la lutte patriotique. Il en parle à quelques amis aussi résolus que lui : Achille Niard, agent principal des installations, Paul Marie vérificateur I.E.M., M. Gustave Madeleine, agent des installations, Mlle Tesnières, Dame-commis aux Mesures, Gaston Baratte, chef d'équipe du service des lignes, Mme Desmont et Mme Renault également du service des Mesures. A la fin de l'année 1940, alors que les Français en général n'ont pas encore digéré la défaite et demeurent abasourdis ou anesthésiés par les lénifiants discours de Pétain, le groupe P.T.T. de Caen est déjà à l'œuvre.

La première intervention ne tarde pas puisqu'elle se situe fin janvier 1941. Avec la complicité de Mlle Tesnières, Le Veillé s'introduit dans le bureau réservé au personnel de la F.N.K., toujours déserté par ses occupants entre 19 h et 20 h, et y relève tranquillement les demandes de constructions allemandes ainsi que le schéma des circuits en projet. Ce document sera transmis à " L'armée des Volontaires " par René Duchez, contact permanent d'Henri Le Veillé.

En mai 1941, le réseau se développe avec l'adhésion de plusieurs agents. Une antenne est créée dans le secteur de Condé-sur-Noireau par un facteur de Saint-Pierre-La-Vieille, Jacques Charles ; deux autres surgissent, l'une à Mathieu, grâce au facteur Leudière, l'autre à Bénouville sous l'égide du facteur Legrandois.

En Septembre de cette même année 1941, c'est la rencontre de Le Veillé avec Marcel Richer, agent des Installations à Saint-Lô, qui va déboucher sur la constitution du groupe des P.T.T. de Saint-Lô dont nous avons suivi l'action au cours des chapitres précédents. Avec l'implantation de cette formation, le réseau créé par Le Veillé va acquérir une dimension régionale qui sera d'ailleurs complétée par une liaison avec le département de l'Orne en décembre 1941. Du plan régional au plan national, dans une administration comme celle des Postes, Télégraphes et Téléphones, la distance n'est pas un obstacle insurmontable. Elle sera franchie lorsque Ernest Pruvost, Rédacteur au Ministère, et cofondateur d'Action-P.T.T., prend contact en janvier 1942, par l'intermédiaire d'un ancien responsable syndicaliste, Charles Moreau, avec Le Veillé. Dès lors, le réseau de Caen va s'incorporer au réseau national voulu par Pruvost et ses amis Horvais et Debeaumarché.

La première liaison est effectuée par Simone Michel-Lévy (Emma) Rédactrice au bureau de la Direction des Recherches, qui débarque fin janvier 1942 à Caen avec la phrase de reconnaissance : " Je viens vous parler du livre Salammbô ", ce qui paraît normal pour une jeune femme qui voyage sous le nom de Mme Flaubert ! Un peu réticent au début vis-à-vis d'elle, Le Veillé doit bientôt admettre qu'Emma (ou Mme Flaubert) - tout nous ramène avec elle à l'ermite de Croisset - mène remarquablement les missions qui lui sont confiées, tout en faisant preuve d'un courage et d'un dynamisme que beaucoup pourraient lui envier. Cependant, les relations qui se nouent avec Action-P.T.T. vont avoir pour conséquences de mettre le groupe P.T.T. du Calvados en contact avec le réseau C.N.D. du Colonel Rémy puisque Pruvost et son équipe assurent les transports de courrier ainsi que les liaisons des filières de Rémy. C'est pourquoi, dans les premiers jours de mars 1942, Simone Michel-Lévy amène à Le Veillé deux opérateurs-radio (Jacot et Olaf). Transportés avec leur encombrant matériel - un poste émetteur - par une ambulance de la maternité de Bénouville, dont on se souvient que la Directrice Mme Vion avait contacté Le Veillé, les deux " pianistes " arrivent chez M. Savard cultivateur à Villon-les-Buissons, à 7 km de Caen, qui va les héberger quelques jours, le temps d'établir le contact radio avec un navire britannique en haute mer. Ainsi, progressivement le noyau monté par Le Veillé à l'intérieur de l'administration se développe au-dedans comme au-dehors. Toutefois, la nécessité de recruter parmi le personnel s'impose en raison de l'élargissement de l'action et du besoin de complicités dans tous les services. Celles-ci ne manquent pas, et successivement M. Bourdon Contrôleur principal au Central téléphonique de Caen, M. Houssard Chef de Centre, Le Bosquain Chef des L.S.G.D., Emile Planchais du service téléphonique, Mme Boulanger du Central téléphonique, Mme Fourret employée à la Direction départementale, Albert Launay surveillant chauffeur, M. Rémond, Receveur principal à Caen, Pierre Cornillet agent des installations s'incorporent au réseau. Celui-ci s'étend toujours et gagne d'autres villes du Calvados : Bayeux avec les agents MM. Camps et Anset ; Lisieux avec le Receveur Fraunier et les A.I.I. Quénet et Mancel ; Trouville avec MM. Judibert et Le Révérend ; Estry avec le Receveur M. Brouck.

En juillet 1942, le réseau P.T.T. créé par Le Veillé renforce ses moyens de liaison avec le département de l'Orne. Le travail clandestin devient commun entre les deux groupes (on s'attardera un peu plus loin sur celui d'Alençon).

Dans le courant du mois de Novembre 1942, Maurice Horvais, l'un des fondateurs d'Action-P.T.T., vient à Caen accompagné du responsable régional Girard (Moreau) de l'O.C.M. Une réunion se tient rue Richard Lenoir avec Le Veillé, Niard, et Marie, afin de mettre au point le système des Télécommunications et de définir les plans de sabotages. Mais sur les recommandations d'Horvais, il est décidé que ces sabotages devront isoler les lignes sans leur causer de dégâts irrémédiables afin qu'elles puissent être rétablies rapidement à la Libération. Avant de repartir, Maurice Horvais manifeste sa confiance au réseau en donnant à Henri Le Veillé le code permettant de joindre Mme Raymonde Horvais, téléphoniste à Saint-Lô, et pivot des relations entre le groupe Richer et l'état-major parisien d'Action-P.T.T. A dater de ce jour, les contacts seront presque quotidiens entre tous les groupes bas-normands.

L'année 1943 commence bien pour le réseau P.T.T. puisqu'il est parvenu à se procurer un certain nombre de plans de lignes souterraines reliant les ouvrages de défense de l'armée allemande, ainsi que plusieurs codes de leurs transmissions. Entre les mois de mars et de juin, l'équipe de corps francs mise sur pied par Gaston Baratte, avec Guéroult, Robert Castel, Émile Isidor, Désiré Lemière, et Arsène Trévelé effectue plusieurs sabotages sur les L.S.G.D. et dynamite un relais de transmissions de l'ennemi près de Ver-sur-Mer.

En juillet, le service des Ambulants créé par Edmond Debeaumarché pour l'acheminement du courrier clandestin touche la Normandie. Le responsable principal est le contrôleur Louis Letassey (le Père Louis), dont l'allure " pépère ", le calme et la jovialité dissimulent un formidable sang-froid et une témérité assez inattendue chez un homme aux manières si pondérées. Imperturbable, Letassey accumule dans son bureau-gare les sacs postaux en provenance de Paris, de Rennes, de Rouen, du Mans, d'Alençon, d'Evreux, de Saint-Lô, et parfois même de villes encore plus éloignées, contenant tracts, courriers, journaux clandestins, armes, postes-émetteurs, et tout le matériel hétéroclite utilisé par la Résistance. Tous les réseaux et mouvements implantés en Normandie utilisent la filière des Ambulants pour leurs envois, lesquels sont répartis par la 201 P.T.T. dont le sigle peint sur la carrosserie et l'uniforme du chauffeur constituent un véritable laissez-passer.

Le réseau se renforce toujours ; à Caen il reçoit l'adhésion de M. Fouques Contrôleur principal au bureau des Mesures, ainsi que celles de quelques agents : M. Victoire, Mme Person dame commis, M. Chaubois chef d'équipe, Marcel Guillouet des L.S.G.D.

Le Directeur départemental : M. Beaufils, qui a remplacé M. Saugeon au début de l'année 1943, favorise immédiatement le travail de la Résistance. Venant de la Manche, il a assisté le groupe Richer de Saint-Lô, et se montre par conséquent attentif au développement de la formation caennaise. Son concours va s'avérer précieux au moment des grandes actions entreprises dans la phase préparatoire du débarquement allié ; ainsi que dans le contexte de la bataille.

Prise dans le filet de l'organisation, la F.N.K. tente vainement de réagir, mais ses ordres se heurtent à une inertie qui se répercute du haut en bas de la hiérarchie. Les incidents (volontaires) qui surviennent quotidiennement dans les transmissions découragent ses représentants, harcelés par le commandement qui subit lui-même les réprimandes de ses autorités supérieures. Écœuré et déprimé par l'impossibilité dans laquelle il se trouve d'accomplir sa tâche, le sous-officier allemand responsable du Central préfère se suicider. Dans une lettre adressée à ses chefs, il déclare en arriver là car il ne peut plus assurer correctement sa fonction " en raison des difficultés incessantes rencontrées auprès du service des Mesures ". Ce suicide déclenche une enquête et la Gestapo intervient une première fois. Sur les indications qui lui sont fournies par un collaborateur, elle vient à la Direction pour arrêter Mme Boulanger, mais le sang-froid et l'astuce de M. Achille Niard permettent à celle-ci de s'enfuir. Le personnel fait bloc, même les personnes étrangères à la Résistance conservent un mutisme total devant les policiers nazis ; ce qui montre bien, ainsi que nous l'avons souvent souligné dans ces pages, la grande solidarité corporative.

Couvert par ses supérieurs hiérarchiques, sauf un qui suit aveuglément les ordres des forces d'occupation, Henri Le Veillé fait preuve d'une activité débordante. Omniprésent sur l'échiquier de la Résistance normande, il passe allégrement d'une formation à l'autre. Son propre réseau P.T.T. tournant bien, il participe à l'action des uns et des autres sans trop souvent même s'en rendre compte, tant les mouvements se sont interpénétrés. De " L'Armée des Volontaires " à la " C.N.D. " ; de l'O.C.M. à " Centurie ", et de " C.D.L.R. " à " C.D.L. " ou " Libé-Nord ", le franchissement est aisé car tous utilisent abondamment les services des postiers. Seul, le Front National demeure à l'écart en raison de son cloisonnement plus rigide, mais il reste relié malgré tout aux groupes des P.T.T. par l'intermédiaire des syndicalistes, et il bénéficie aussi, quand il les sollicite, de leur appui. On retrouve Le Veillé aux côtés des principaux responsables résistants de Basse-Normandie : Duchez, Château, Harivel, Girard, Gilles, Lenevez, Berjot, Meslin, Augé, Kaskoreff qui dirigent les réseaux précités, mais il établira également des contacts avec plusieurs délégués du Front National comme M. Michel de Bouârd ou Le Moal.

Le 5 novembre 1943, Simone Michel-Lévy (Emma, Mme Flaubert) est arrêtée dans un café proche de son bureau où un guet-apens lui a été tendu. Elle connaît les rouages essentiels du réseau normand, comme elle connaît pratiquement tout de l'organisation nationale. Qu'elle parle sous la torture et c'est le démantèlement total d'Action P.T.T. et l'arrestation de centaines d'agents. Le Veillé le sait, mais il demeure à son poste. Inconscience du danger dans l'euphorie des succès acquis ou confiance inébranlable en la volonté de cette jeune femme de trente-sept ans ? Sans doute un peu des deux, avec tout de même un fort pourcentage de probabilités pour la seconde hypothèse tant " Emma " lui avait fait une très grande impression par son calme et sa résolution. Il a raison ; Simone Michel-Lévy, malgré d'épouvantables tortures, ne livrera aucun nom. Il faudra, encore une fois, que ce soit l'affaire Grandclément avec ses prolongements au sein de l'O.C.M. qui provoque, sous l'effet circoncentrique des ondes de choc propagées par le pavé jeté dans la mare bordelaise, des remous jusqu'en Normandie. La Gestapo va mettre quelques mois pour remonter jusqu'à Caen, mais elle y parvient en janvier 1944.

Déjà Maurice Fouques, Contrôleur aux Mesures a été interpellé et incarcéré3, mais le réseau n'a pas été autrement atteint. Fin janvier donc, les limiers allemands remontent leurs lignes de fond. Une soixantaine de personnes sont arrêtées, parmi lesquelles plusieurs agents des P.T.T. L'O.C.M. régionale coule à pic; plusieurs de ses responsables tombent dans les filets nazis. Emmanuel Robineau est abattu, Girard et Duchez échappent miraculeusement à la razzia et prennent la fuite. Robin, Meslin, Desplats sont capturés. Le Veillé, qui bénéficie d'une incroyable " baraka " passe à travers les mailles deux fois de suite ! mais Gustave Madeleine, Emile Isidor, Désiré Lemière, Félix Assié, Arsène Trévelé 4, Léon Picaud, Robert Boulard, Robert Goualard, du réseau P.T.T. sont pris. La pression allemande s'accentue. Un policier de Caen, Roger Leblond, qui travaille depuis longtemps pour la Résistance, informe Le Veillé que la Gestapo a détecté son rôle dans le réseau et qu'il va être arrêté. En catastrophe, il quitte donc son domicile de la rue Guerrière et se replie dans une ferme de Vieux sous le nom de Duval. Il était grand temps car le surlendemain sa maison est cernée, mais elle se trouve heureusement vide d'habitants, Mme Le Veillé et sa fille ayant rejoint elles aussi la campagne.

Le réseau survit malgré tout et va encore prouver son efficacité au moment du débarquement allié. Grâce aux relevés qui ont été effectués, les postiers possèdent pratiquement tous les plans des lignes reliant les principaux points de défense sur les côtes, et même ceux de l'Ile de Jersey ! Après le passage des messages dans la soirée du 5 juin 1944, c'est le branle-bas de combat. Les agents des P.T.T. guident les équipes de sabotages sur les lieux des coupures prévues. Eux-mêmes se chargent des points les plus difficiles à atteindre grâce à leurs voitures professionnelles qui ne sont jamais soumises aux contrôles. C'est le cas du câble spécial qui part du château de Basly, où stationne l'État-Major allemand de la zone côtière, en direction des postes de commandement du littoral, et que va neutraliser une équipe formée de Le Veillé, Launay, Cornillet et Delahaie. Une autre équipe, sous les ordres de Niard, interrompt la liaison souterraine Basly-Bernay, tandis qu'une troisième dirigée par Baratte coupe les lignes Caen-Vire, et Caen-Saint-Lô. Suivant les plans prévus, les standards sont bloqués, et tous les circuits allemands répertoriés déconnectés. Au matin du 6 juin, presque tout le réseau de communications reliant les points de défense aux P.C. de secteurs est annihilé. Mais pour la population, caennaise en particulier, les heures à venir vont être difficiles, car comme l'a déclaré le général de Gaulle au soir de ce " jour le plus long " " La bataille suprême est engagée, bien entendu c'est la bataille de France, et c'est la bataille de La France. " Oui, c'est bien la bataille de France qui commence sur le sol français, et la Normandie l'une des plus belles provinces françaises va s'en apercevoir !

Depuis le 6 juin, les bombes tombent chaque jour sur Caen. Des centaines de tonnes de bombes. Malgré les consignes répétées des Alliés, diffusées par la B.B.C. et par des paquets de tracts parachutés ; en dépit des ordres donnés par les autorités locales et par les Allemands, des milliers de personnes sont demeurées dans la ville, et les pertes sont effrayantes. Les mots ont été cent fois répétés, mais il n'en existe pas d'autres pour décrire l'horreur des faits, c'est bien un déluge de fer et de feu, c'est bien l'enfer qui s'abat sur la cité de Malherbe. Objectif de l'armée britannique, nœud vital de la défense du front pour l'armée allemande, Caen va subir pendant trente-quatre jours les conséquences de ce duel de titans. Mais les raids de l'aviation, les barrages d'artillerie, et le feu meurtrier des pièces de marine, ont totalement détruit la ville. Le 9 juillet, c'est dans un champ de ruines, sous lesquelles gisent des monceaux de cadavres, que les soldats des 3e D.I. britannique et canadienne font leur entrée. Hébétés par cette vision d'apocalypse, ils avancent lentement, oubliant que des centaines et des centaines de leurs camarades se sont sacrifiés pour arracher cette victoire, oubliant même les Allemands qui établissent une nouvelle ligne de défense sur Vaucelles et Louvigny et dont certains éléments tiennent toujours le quartier de la gare et la rive droite de l'Orne. Même si les quatre cinquièmes de ce qui fut un haut lieu de l'histoire normande avec ses monuments et ses richesses culturelles d'inestimable valeur ne forment plus qu'un immense chantier de décombres, même si de cette vieille cité dessinée par Guillaume le Conquérant, il ne reste plus que des pans de murs encore fumants, la vie pourtant est encore présente. Et les fantassins alliés voient venir à leur rencontre des hommes et des femmes, rescapés de ce siège épouvantable, qui brandissent quand même vers eux les vieilles et traditionnelles bouteilles de " calva " sans lesquelles il n'est point de fête normande. Miracle de la guerre que ces gens encore vivants et ces carafes d'eau-de-vie sauvées du désastre et de la rapacité de l'ennemi !

Le premier drapeau tricolore qui réapparaît sur les ruines de l'Hôtel de Ville est hissé par une poignée de résistants survivants : Léonard Gilles, le capitaine Poinlâne', Duchez, Leblond, et quelques autres dont plusieurs membres du réseau P.T.T. Envoyé à Condé-sur-Noireau par Léonard Gilles, afin de rétablir les liaisons coupées par la ligne du front, Le Veillé ne rentrera que le 24 à Caen, mais ce sera pour s'engager dans la Compagnie Scamaroni qui vient d'être formée avec des résistants du Calvados et qui combattra aux côtés des Alliés.

Cette relation de l'histoire du réseau P.T.T. de Caen ne serait pas complète si nous ne mentionnions deux faits : le premier pour signaler que la remise en route de l'activité des Postes, Télégraphes et Téléphones fut menée avec célérité par des équipes dirigées par les agents résistants ; c'est ainsi que le 21 juillet, soit 12 jours après l'entrée des troupes britanniques, la Recette principale fonctionnait à nouveau. Le 22 août, la liaison Caen-Rennes était rétablie, et le 23 celle de Caen à Vire repartait.

Le deuxième fait que nous voulons mettre en relief a trait aux témoignages relevés auprès de différentes sources à propos de la valeur de l'engagement patriotique des groupes P.T.T. de Caen. Et d'abord ceux des chefs de mouvements qui utilisèrent leurs services : le Colonel Rémy qui les évoque dans de nombreux livres, et qu'il serait trop long de citer ici ; le Colonel Corbasson responsable du C.D.L.R. en Normandie qui mentionna leur concours " précieux " dans plusieurs rapports ; ainsi que quelques responsables de l'O.C.M.: Berthelot, Aubin, Girard, dont les notes portent la trace de l'activité des agents caennais. Enfin les historiens anglais et allemands évoquent dans différents ouvrages l'action des postiers normands.

Soulignons pour terminer qu'un document émanant du G.Q.G. allemand daté de mars 1945 attribue aux causes du succès du débarquement allié : " le démantèlement des moyens de communications, particulièrement des lignes reliant les P. C. de l'arrière aux points d'appui qui furent sabotées par les partisans et le personnel des Postes. "

Second réseau P.T.T. en Basse-Normandie, celui de l'Orne trouve son origine à Alençon. Son créateur est le Directeur départemental: M. Valentin Pons, homme d'une grande intégrité et patriote affirmé. Avec deux de ses Inspecteurs MM. Brousse et Legrand, avec le C.I.E.M. Fernand Chasseguet, et un chauffeur Paul Mercy, il forme en mai-juin 1941 un groupe de résistance dans les P.T.T. Depuis le début de l'occupation, M. Pons avait fait preuve d'une grande fermeté à l'égard des Allemands, refusant d'obéir directement à leurs ordres quand ils n'étaient pas confirmés par ceux de l'Administration, et réclamant à la F.N.K., la libération de plusieurs agents des lignes, prisonniers dans des stalags outre-Rhin pour répondre aux travaux exigés par le commandement local. C'est l'époque où dans beaucoup de directions départementales on se démène pour soustraire du matériel aux inventaires de la Feldnachrichten-Kommandantur, et nous avons vu dans les premiers chapitres consacrés à ce dossier que MM. Pons et Brousse s'y appliquèrent avec succès, de même qu'un peu plus tard avec Fernand Chasseguet ils dissimulèrent quelques armes récupérées.

Cependant, cette forme de résistance passive ne dure guère car en novembre 1941, Chasseguet est contacté par un représentant de Libération-Nord, Marcel Mézen qui fait déjà partie d'un petit groupe parmi lequel figure Jean Mars 1. Ce sont ces deux hommes qui animent à Alençon l'esprit de révolte contre l'occupant. De cette rencontre va naître une coopération qui aura des prolongements lors de la liaison établie entre Libération-Nord et l'O.C.M. implantée dans l'Orne par Robert Aubin (Chanteloup).

La première tâche qui est demandée aux hommes de M. Pons par Mézen est de constituer un relais de " boîtes à lettres " pour le passage des plis clandestins. Par la suite, ils accompliront pratiquement tout l'habituel travail que les formations résistantes sollicitaient des postiers et dont nous avons suffisamment parlé pour ne plus les détailler à nouveau.

En décembre 1941, soit un mois plus tard environ, Paul Mercy entre en relation avec Henri Le Veillé. Dès lors le groupe d'Alençon va se satelliser à celui de Caen. Les liaisons sont mises progressivement en place et le réseau de Valentin Pons s'enrichit de nouvelles recrues dans le département : à Athis-de-L'Orne avec la receveuse Mme Chantereau, à Flers, à Domfront, à La Ferté-Macé, à Argentan, et à L'Aigle. Mais les agents des P.T.T. de ces villes et bourgades finiront, en raison de l'interpénétration des mouvements, par réserver leur participation à ceux qui se trouveront représentés dans leur secteur. C'est pourquoi leurs noms n'apparaissent pas dans les dossiers alors qu'ils figurent en bonne place dans les effectifs des formations locales, et tout particulièrement parmi les listes de sédentaires relevant des maquis de Courtomer, Briouze, Tanville, Ecouves, et Boucé.

Incorporé au réseau P.T.T. de Caen d'une part, dépouillé de beaucoup de ses éléments du fait des " ponctions " opérées par les équipes sévissant dans les différents secteurs du département, on comprend que le groupe de MM. Pons, Brousse, et Legrand n'ait pas connu après la guerre l'audience de son voisin calvadosien, d'autant plus que tous, sauf Mercy, furent arrêtés. Fernand Chasseguet le premier sera appréhendé le 22 juin 1944 au cours d'une mission dans la Sarthe. Ramené au Château des Ducs, la prison d'Alençon, il en est sorti le 9 août par la Gestapo qui l'emmène avec quatre de ses camarades résistants jusqu'au Hôme-Chamondot, petit village de la forêt du Perche, où après avoir été martyrisés, ils seront abattus à la mitraillette.

Le 21 juillet, MM. Pons, Brousse, et Legrand sont arrêtés à leur tour. Reconnu comme le responsable de l'activité anti-allemande dans les P.T.T., Valentin Pons est sauvagement torturé, mais il ne parle pas. Les policiers nazis menacent alors d'envoyer sa fille dans une " maison de tolérance " en Pologne. Muet, et à nouveau roué de coups, le Directeur départemental est alors jeté sans aucun soins, malgré son état, dans une cellule. Il en sera extrait le 8 août pour être transféré, en compagnie de ses deux amis, au camp de Compiègne, puis en Allemagne. Il mourra d'épuisement le 15 mai 1945 à Bergen-Belsen. M. Brousse ne rentrera pas, lui non plus, de l'enfer concentrationnaire nazi.

Il est curieux de constater que le réseau P.T.T. d'Alençon, dont pourtant l'activité fut au moins égale à celle de bien d'autres formations résistantes, apparaît très peu dans les archives se rapportant à la lutte clandestine. Il est même totalement ignoré des locaux ! Sans doute la modestie et la discrétion d'hommes tels que Valentin Pons, Brousse, Chasseguet, et Legrand s'accordaient-elles mal avec la vanité et les prétentions de certains !

À titre indicatif, voici le texte intégral des motifs d'arrestation qui furent signifiés à M. Pons lors de son premier interrogatoire par la Gestapo d'Alençon :

- Avoir organisé la Résistance dans le service départemental P.T.T.

- Avoir tenu à son domicile des réunions politiques (sic !)

- Avoir fait constituer pour les terroristes un réseau téléphonique plus important que celui dont disposent les troupes d'occupation allemandes

- Avoir fait établir une ligne téléphonique spéciale de 3 km qui servait à signaler l'arrivée des convois au sommet de la forêt d'Ecouves pour qu'ils soient mitraillés par les bandes terroristes

- Avoir mis à la disposition des terroristes les véhicules de la poste pour le transport de leurs armes

- S'être livré DEPUIS LE DEBUT DE L'OCCUPATION à un sabotage systématique des ordres communiqués par le Haut Commandement allemand.

Cette énumération se passe de commentaires : à elle seule elle retrace l'essentiel de l'activité du réseau créé par Valentin Pons.

Dans les deux départements qui forment actuellement la Haute-Normandie : Eure et Seine-Maritime, la Résistance fut particulièrement agissante en raison du nombre de ses membres et de leur valeur. La lutte clandestine y revêt deux aspects différents : renseignement et sabotages en Seine-Inférieure', guérilla et attaques d'objectifs déterminés dans l'Eure. Cette distinction, qui n'est bien sûr que d'ordre général, tient à la topographie différente des deux départements, mais également aux formes très dissemblables de l'implantation allemande. Bien qu'elle n'épouse pas parfaitement le cours de la Seine, la limite entre chaque département est souvent représentée par le fleuve, qui demeure pour beaucoup de Normands une barrière naturelle. En réalité, la nuance s'explique surtout par des ressources économiques distinctes, exception faite de l'exploitation agricole dont on retrouve les traits communs dans les deux composantes de cette Haute-Normandie. Avec ses grands secteurs industriels de la Basse-Seine arc-boutés sur les ports de Rouen et du Havre, et ses zones de pêche s'étendant aux alentours de Dieppe et de Fécamp, la Seine-Inférieure présente un visage distinct de celui de l'Eure dont l'essentiel de l'économie repose sur l'agriculture et sa sous-traitance. Il n'est donc pas surprenant, dans ces conditions, que l'occupant ait considéré différemment les plans de ses structures militaires et administratives. Par voie de conséquence, la Résistance offrira une image très nuancée de son activité. D'autre part il faut tenir compte de la grosse différence d'habitants : plus de 1.200.000 en Seine-Inférieure contre un peu moins de 400.000 dans l'Eure. On constatera donc un pourcentage à la mesure de cet écart dans le nombre de résistants recensés officiellement. Quoiqu'ait pu en dire un historien local, sur lequel se sont malheureusement appuyés de nombreux auteurs, les chiffres fournis par le seul historien sérieux de cette époque : M. Marcel Baudot, qui connaît le sujet mieux que quiconque pour s'être trouvé à double titre au cœur du problème régional, sont ceux que nous citons : en juin 1944, on comptait en Seine-Inférieure : 10.331 résistants inscrits, et dans l'Eure : 4.750. Certes, tous n'étaient pas armés, donc non combattants, mais leur affiliation au titre de sédentaires n'en constituait pas moins un engagement aux risques mortels. On comprend que ces chiffres embarrassent quelque peu certains historiographes régionaux qui n'ont jamais nourri une grande sympathie pour la Résistance, et qu'ils s'efforcent donc toujours de les minimiser. Cela ne serait rien, compte tenu de leur faible audience, mais ce qui est plus grave, c'est que journalistes et auteurs de thèses se penchant sur ce sujet reprennent en toute bonne foi de fausses données en s'appuyant sur de fausses indications. C'est ainsi qu'on falsifie l'Histoire !

Si la Résistance se montre assez mordante dès 1941 en Seine-Inférieure, elle n'apparaît que d'une façon sporadique dans les P.T.T. Il faut attendre le mois de juillet 1942 pour voir s'implanter un embryon de réseau particulier à Caudebec. Créé par le Receveur M. Francheteau, il groupe quelques agents dont Mme Jouen, M. Lucas, M. Cramoizen et Mlle Deshaies. Mais, comme dans une forte majorité de régions, il s'incorpore bientôt aux mouvements locaux qui bénéficieront là d'un concours de choix.

Autre formation à se manifester, sensiblement à la même époque, celle du Tréport dont le fondateur est le receveur M. Boisson militant socialiste. Rassemblant une vingtaine de personnes, elle débute modestement par la diffusion de tracts et de journaux clandestins. Mais les relations militantes de son responsable lui apportent des complicités extérieures, ainsi que celles de postiers de Rouen, comme M. Petit contrôleur, et de Dieppe comme M. Grubet vérificateur. En 1943, M. Boisson entre en relations avec les deux principaux mouvements de Seine-Inférieure : le Front National et Libé-Nord. Avec ce dernier, il travaille aux côtés de résistants valeureux tels que : Cesaire Levillain, M`ne Savale, M. Philippon, Raoul Leprettre, M. Brutelle, etc. Mais l'interpénétration, malheureusement trop coutumière dans les sphères résistantes, perce là également. Des contacts ont lieu avec des représentants de réseaux du S.O.E. britannique et le groupe Boisson finit par se diluer dans cette sorte de bouillonnement qui conditionne et propulse la lutte clandestine. Fidèles à leur mission traditionnelle, les postiers abattent la part de besogne qui leur échoit toujours dans le cadre de leur fonction. Et ils seront présents au moment du débarquement, comme deux mois plus tard ils bloqueront toutes les transmissions de l'ennemi lors du passage sur la Seine d'une Wehrmacht en déroute.

Des circonstances particulières, dues pour l'essentiel à d'incessantes mutations causées par les réquisitions de main-d'œuvre, ont empêché la mise sur pied à Rouen même d'un réseau spécifiquement P.T.T. en dépit de l'engagement patriotique de quelques postiers, tant à la Poste centrale que dans les annexes. Certains appartiennent dès 1941 aux réseaux apparus dans la bonne ville de Corneille, et on en dénombre dans le petit groupe du S.S.M.-T.R. animé par René Déterville : 1 dans le réseau " Normandie-Nardan " de Maurice Duclos (Saint-Jacques); 2 dans l'O.S. du Parti communiste, 4 à " Libération-Nord ", 2 aux " Bataillons de la Jeunesse ", et un peu plus tard 7 au " Front National " (dont les 2 de l'O.S.). Ceux-là resteront jusqu'au bout fidèles à leur adhésion d'origine.

Il faut attendre le mois d'avril 1943 pour voir se dessiner à Rouen l'esquisse d'un noyau purement P.T.T. Animé par le contrôleur Yvon, les agents de lignes Petit, Fernand Hutt, et Varet, il reçoit bientôt le renfort d'un commis N.F. à Rouen-Gare : M. Aubert, et d'un employé du réseau urbain : M. Delahaye. Sans contacts avec l'extérieur, sans liaisons dans l'administration, ce petit groupe trouve lui-même le chemin de l'efficacité dans le domaine qui lui est propre. Il établit les plans des lignes réservées à l'occupant, recherche la faille dans les systèmes de transmission dont il fera le point de vulnérabilité, surveille et détruit le courrier de dénonciations, se tient constamment à l'affût des projets allemands et particulièrement dans les demandes de lignes appelées à desservir les bases de V 1.

Cette première tranche d'activité occupe le printemps, l'été, et le début de l'automne de l'année 1943. C'est en novembre que les choses bougent avec une liaison organisée par le N.A.P. qui va mettre en rapport le groupe rouennais avec quelques personnes agissant à titre individuel ou travaillant pour les formations nationales. C'est ainsi que s'instaure une relation avec le réseau de Caen, relation qui s'amplifiera grâce aux bons offices des Ambulants. Cette coopération durera jusqu'au 7 juin 1944, date à laquelle commence l'élargissement de la tête de pont britannique qui coupe pratiquement en deux le Calvados, et qui a été précédée des coupures de transmissions prévues dans les plans Vert et Violet. Pendant que la bataille se déroule à l'ouest et autour de Caen, les postiers rouennais mettent au point leurs propres schémas de sabotage destinés à entraver et à compliquer le repli des armées allemandes. Celui-ci s'amorce dès le 17 août 1944, lorsque l'étau se referme sur la 7e armée allemande dans la poche de Falaise. Mongomery déclenche alors " l'opération Paddle " qui lance la 1re Armée Canadienne dans la course vers la Seine. À Rouen, durement éprouvée par les multiples bombardements, la Résistance prépare le terrain. Pour leur part, les postiers appliquent le deuxième volet du plan Violet qui consiste à interrompre toutes communications entre les deux rives de la Seine, car les Alliés craignent que les Allemands organisent une ligne défensive de l'autre côte du fleuve.

Une liaison fonctionne depuis quelque temps avec Le Havre grâce au père de M. Petit agent des lignes qui a regroupé plusieurs de ses camarades. Elle va permettre une coordination des actions à l'approche de la retraite de l'ennemi. Celle-ci commence le 27 août. Dans le désordre d'une débandade motivée par les cuisants revers qu'elle vient d'enregistrer, démoralisée par les pertes effrayantes qu'elle a subies depuis Falaise et Caen, la Wehrmacht se rue vers la rive droite de la Seine pensant trouver dans ce secteur le répit nécessaire à une réorganisation. Mais la destruction des ponts, les ravages causés par l'aviation alliée sur les colonnes battant en retraite, la perte de leurs moyens de transmission, vont faire de ce passage du fleuve une terrible épreuve pour les soldats allemands. Tous les moyens sont employés pour permettre aux divisions amoncelées sur la rive gauche de gagner l'autre berge : bacs, barges, radeaux, ponts de bateaux, lourdement chargés, tentent la traversée. Miraculeusement, le viaduc du Manoir de la ligne de chemin de fer n'a pas été atteint par les bombes. Les Allemands l'utilisent massivement, mais la cohue est telle qu'un officier de la Wehrmacht, responsable de l'organisation des transferts, est accusé par les S.S. d'incurie coupable et exécuté. Ces mêmes S.S. n'hésiteront pas à braquer leurs mitrailleuses contre la troupe pour s'octroyer la priorité ! À bout de nerfs, lassés d'attendre sous les raids de l'aviation alliée, des conducteurs de convois hippomobiles lancent leurs attelages à l'eau, espérant que les chevaux les entraîneront à la nage. Mais les malheureux animaux, terrorisés par la peur et paniqués par la ronde infernale des chasseurs-bombardiers, se noieront tous, emportant le plus souvent leurs cavaliers dans les remous du fleuve. Ceux qui ont réussi à passer par leurs propres moyens, peuvent espérer un répit, mais non, car, ainsi que le raconte le Hauptmann Franz-Joseph Strauss.

" Pendant la nuit, le port de Rouen nous réserve quelque chose de désagréable : les Partisans ouvrent le feu. Augmentent la confusion. Ceux des nôtres qui, en mettant pied sur l'autre rive, se croyaient déjà à l'abri, tombent, quand ce n'est pas sous les propres balles de leurs frères d'armes persuadés de faire l'objet d'une agression ennemie. "

Eh ! oui, malgré le déferlement allemand, malgré la violence des bombardements, ils sont là les combattants de la Résistance, et ils apportent leur modeste contribution à la bataille. Dans le chaos de celle-ci, les postiers, fidèlement, poursuivent leur mission. Grâce aux explosifs soigneusement conservés, ils détruisent, au fur et à mesure de leur mise en service hâtive, les différents systèmes de transmissions installés par les Allemands. Morin, Hutt, Yvon, Delalaye, Petit, et leurs camarades, répartis en sections d'intervention, sont sur la brèche jour et nuit. Le hasard des déplacements a bloqué les uns d'un côté de la Seine, les autres de l'autre, mais le comportement de ces valeureux agents reste identique.

Pendant cinq jours, du 17 au 21 août, ils s'attacheront à détruire toutes les liaisons qui peuvent être utiles à l'ennemi, et notamment le câble reliant le P.C. allemand à l'Amirauté, et s'efforceront de protéger tous les biens, meubles et immeubles de leur administration. Ils ne pourront cependant éviter le dynamitage du Central téléphonique par les Allemands.

Ainsi, si les conditions inhérentes au cadre particulier dans lequel ils se sont trouvés bloqués durant plus de deux ans par les réquisitions et les mutations n'avaient pas permis aux postiers rouennais de s'organiser plus tôt, on peut dire qu'ils eurent l'occasion de se manifester par la suite, et qu'ils ne la manquèrent pas !

Avant de refermer cet important dossier consacré à Résistance-P.T.T. de Normandie, il convient d'évoquer deux groupes qui, s'ils ne furent pas à part entière des groupes de l'administration, n'en rassemblèrent pas moins un certain nombre d'agents. Celui du Havre d'abord qu'avait formé M. Guillot Contrôleur principal et qui s'illustra surtout par une remarquable organisation de saisie des lettres de dénonciation. Nous avons relaté cette affaire dans le chapitre 11. Il y eut d'autre part au Havre de nombreux postiers qui s'engagèrent à titre individuel dans les différentes formations implantées dans le grand port. L'exemple le plus marquant est sans doute celui des trois frères Lebaux, l'un commis au Havre-principal, les deux autres employés au Central télégraphique, qui étaient affiliés au mouvement " Vagabond bien aimé " et qui participèrent très activement aux sabotages de câbles dont ils avaient fourni les relevés. D'autres travaillèrent aux côtés du commandant de gendarmerie M. Courcier, membre du Comité clandestin de libération, auquel ils remirent les plans des circuits téléphoniques. Incorporés dans les organisations locales - nombreuses au Havre - plusieurs agents participèrent aux héroïques combats menés par les F.F.I. lors de la grande et sanglante bataille qui devait anéantir les trois quarts de la cité au cours de l'opération " Astonia " déclenchée par l'armée britannique pour la conquête de ce " camp retranché ". À partir du 2 septembre, le bombardement ne cessa pas. À l'artillerie de marine devait succéder le pillonnage des " Lancasters " de la R.A.F. Le 5, 348 appareils déversent près de 2.000 tonnes de bombes, dont 30.000 incendiaires. Deux cent soixante hectares sont en feu, il y aura plus de 2.000 victimes civiles. Des quartiers entiers grillent. Jusqu'au 12, vagues après vagues, les avions seront sur Le Havre, larguant leur cargaison de mort. 4.500 immeubles rasés, 12 500 autres gravement endommagés, 35.000 personnes ayant tout perdu, 65.000 sinistrés et 5 126 Havrais tués, tel est le bilan de cette " opération " dont, trente-cinq ans après, les stratèges militaires britanniques eux-mêmes conviennent " qu'elle ne s'imposait pas ". On peut donc comprendre l'amertume de beaucoup de survivants, dont certains résistants authentiques, qui considèrent qu'on ne peut décemment pas prononcer le mot " libération " à propos du Havre. Et le premier journal qui paraîtra après ces heures douloureuses - " Le Havre-Matin " - s'adressera ainsi aux Britanniques : " Nous vous attendions dans la joie, nous vous accueillons dans le deuil. "

Le second groupe de Résistance-P.T.T. dont nous voulions signaler la présence est celui qui se forma à Evreux en octobre 1943 sur l'instigation du C.I.E.M. Lecanu, des chefs d'équipes Novins et Hamerel, et de MM. Huvey, Tison et Lamps.

Depuis l'été 1942, la Résistance s'était considérablement développée dans l'Eure. Plusieurs organisations nationales y étaient représentées Front National, Libération-Nord, C.D.L.R., Vengeance, Alliance, C.N.D., Résistance, Combat, C.D.L., puis, un peu plus tard, en novembre-décembre, l'O.C.M. et l'O.R.A. Toutes assez actives, ces différentes organisations avaient recruté dans leurs sphères sociales habituelles. Fin août 1942, le premier grand maquis normand avait été constitué dans le Vièvre et le Lieuvin par un modeste commerçant Robert Leblanc qui allait devenir l'une des figures de légende de la Résistance française. Rassemblant d'abord une poignée de réfractaires, ce maquis, qui allait prendre le nom de " Surcouf ", devait en quelques mois acquérir un tel effectif que son chef se trouva contraint de former des sections individuelles disséminées dans les massifs forestiers, le bocage, et le marais Vernier. Ayant reçu de Londres des instructeurs et des armes, bénéficiant de très nombreuses complicités locales chez les paysans et dans certaines gendarmeries, s'appuyant sur d'actifs groupes de sédentaires, le Surcouf devint, dès le printemps de 1943, le fer de lance de la Résistance dans l'Eure. Nous avons relaté dans un ouvrage qui lui est partiellement consacré l'épopée de ce maquis.

Véritable " locomotive " de la lutte clandestine, le Surcouf entraîne derrière lui tout un train de groupes, et suscite un esprit de patriotisme qui se propage dans l'ensemble du département. Dans le secteur important qu'il contrôle, la majorité du personnel P.T.T. lui prête un concours qui ne fera jamais défaut. On en a vu un exemple à propos de la ligne téléphonique privée qui fut mise à sa disposition `.

Les instances supérieures des F.F.I. disposant d'un pareil atout dans leur jeu vont faire le maximum pour faciliter la coordination avec les autres formations résistantes de la région. Dans ce but, une réorganisation, voulue par Marcel Baudot, chef du 2e bureau, Edmond Mahieu, chef du lei bureau, et André Stouls, chef du 3e bureau, aboutit en décembre 1943 à la création d'une fédération de trois mouvements

Libé-Nord, Vengeance, O.R.A., qui regroupe ainsi des centaines d'affiliés. L'intervention très diplomatique de Baudot (Breteuil) amène également les autres formations du département à rejoindre leurs camarades. Un accord est passé avec le Front National, l'O.C.M., Résistance, et le N.A.P. Ainsi en janvier 1944 l'unification est réalisée dans l'Eure.

Le groupe des postiers d'Evreux, qui travaillait jusqu'alors essentiellement avec le N.A.P., se trouve ainsi relié à l'ensemble des forces clandestines. Son activité initiale, axée sur la surveillance des lettres de délation et l'acheminement du courrier résistant, se prolonge dans toutes les formes d'action demandées partout aux agents des P.T.T. : liaisons téléphoniques et télégraphiques, transport d'armes et de matériel par les voitures de l'administration, écoutes, boîtes aux lettres, etc.

Par les Ambulants, des contacts sont pris avec les voisins du Calvados, de la Seine-Inférieure, de l'Eure-et-Loir, et de la Seine-et-Oise. Les relais s'établissent ainsi avec Lisieux, Caen, Rouen, Mantes, Pontoise, Dreux.

Enfin, par le N.A.P. une navette bi-hebdomadaire fonctionne à partir de février 1944 avec Paris.

Le 6 juin, un certain nombre de postiers rejoignent, suivant les instructions qu'ils ont reçues, les maquis de leurs secteurs. Ils vont brancher les lignes téléphoniques qui ont été clandestinement tirées. En une dizaine d'heures, les liaisons entre les P.C. de la Résistance départementale et les camps ou groupes sont mises en service ; ainsi que celles reliant les différents P.C. d'arrondissements entre eux. De leur côté, les employés des bureaux épient les communications de l'ennemi et celles des forces supplétives de Vichy. Ils informent aussitôt les responsables des secteurs de tous mouvements de troupes. On peut, pour montrer ce que fut cette source de renseignements, citer le cas d'un convoi léger allemand qui, ayant quitté le parc d'artillerie de Versailles le 14 août 1944 à destination des défenses d'Hennequeville, et comprenant notamment un canon de 220, fut signalé dès son passage à La Bonneville, puis suivi sur les petites routes qu'il empruntait pour échapper à l'aviation alliée. Repéré à La Ferrière-sur-Risle, puis à Saint-Clair-d'Arcey, Bernay, et Saint-Aubin-de-Scellon, il atteint Cormeilles vers 9 h du matin le 15. Informé par l'État-Major de la Résistance depuis la veille au soir, Robert Leblanc, chef du Surcouf, dispose 4 de ses sections en embuscade sur les différents chemins que peut emprunter le convoi. Finalement, c'est sur la RN 834, dans l'enclave calvadosienne de Bonneville-la-Louvet, que la 6e section du Surcouf commandée par un jeune et intrépide maquisard - le célèbre " Grand Jules " 1 - et formée de plusieurs baroudeurs expérimentés dont 2 Russes évadés du camp du Madrillet à Rouen et 3 déserteurs de la Wehrmacht enrôlés de force (1 Alsacien, 2 Polonais), intercepte les véhicules allemands. Après un violent échange à la mitraillette et à la grenade, les hommes de Leblanc sont maîtres du terrain. Le canon est détruit par un grenadage de son tube ; deux autres véhicules gravement endommagés demeurent sur le bas-côté de la route. Quatre Allemands ont été tués, plusieurs autres sont prisonniers, le reste prend la fuite.

Voilà le genre d'opération qui n'a pu être réalisé que grâce au personnel résistant des P.T.T. Il y en eut ainsi des quantités dans toute la France, et cela démontre le rôle essentiel tenu par les postiers dans cette bataille de l'ombre. Dans l'Eure, de telles liaisons reliaient le 6 juin les P.C. d'arrondissements suivants : Bus-Saint-Rémy (Les Andelys) aux Ventes (Evreux) ; Verneuil à Conches, Rugies à Saint-Clair-d'Arcey (Bernay) ; Saint-Jean-d'Asnières (Pont-Audemer) à Saint-Eloi-de-Fourques (P.C. de l'Est-Risle) ; Authou (P.C. départemental) aux P.C. de Saint-Paul-de-Fourques, La Ferrière-sur-Risle, et La Croix-Saint-Leufroy.

À cette aide vitale, il convient d'ajouter que les voitures postales furent, là comme ailleurs, largement utilisées pour les transports de la Résistance, et que beaucoup de chauffeurs essuyèrent les attaques de l'aviation alliée qui mitraillait impitoyablement tout ce qui circulait. Un certain nombre d'entre eux furent blessés, mais, malheureusement, cela ne sembla guère soucier les nouvelles autorités mises en place à la Libération. Sans doute avaient-elles d'autres chats à fouetter ?

Sur cette dernière réflexion, nous allons clore le chapitre consacré à la Normandie. Le lecteur aura remarqué qu'il fut un peu plus long que les autres, et peut-être pensera-t-il que cela tient aux origines de l'auteur qui se serait laissé emporter par un certain esprit de clocher. Il nous faut, très objectivement, le détromper. Au vu des dossiers et des témoignages, la Résistance-P.T.T. normande apparaît très importante, l'une des plus importantes de France. Il faut garder présent à l'esprit que c'est sur elle que s'appuya surtout l'E.M.-P.T.T. après Action-P.T.T. C'est en Normandie que se réfugia Pruvost, l'âme de la Résistance-P.T.T., lorsqu'il dut fuir pour échapper à la Gestapo. C'est en Normandie que naquit, dès octobre 1940, le premier réseau P.T.T. de France. C'est en Normandie que, dans le cadre de la bataille, les postiers furent appelés aux plus grands sacrifices.

En soulignant le rôle essentiel qui fut tenu dans l'armée de l'ombre par les postiers normands, nous n'avons fait que transcrire une simple évidence, car il convient de remarquer que les deux régions de France où la Résistance-P.T.T. s'affirma la plus vivace et la plus efficiente furent bien la Normandie et les départements du Rhône-Alpes. Hasard ? certainement pas, mais découlement logique de faits historiquement établis : la région lyonnaise fut la réserve principale des forces clandestines par les mouvements qui naquirent et grandirent dans son giron, par la prolifération des groupes qui s'y implantèrent, par le développement des plus importants maquis français qui s'accrochèrent dans les montagnes proches, par le bouillonnement intense des valeurs patriotiques qui agitait la grande cité rhodanienne et son agglomération. Rien donc d'étonnant à ce que le personnel des P.T.T. ait suivi le courant, et ait apporté une large contribution à l'effort commun des clandestins.

La Normandie, elle, en dépit d'une topographie plutôt défavorable dans l'ensemble aux entreprises d'un tel genre, malgré la forte densité des troupes d'occupation, se trouva très vite parcourue par un phénomène de rejet qui tenait justement à l'accablante présence de l'Allemand. Les plans hitlériens, d'abord axés sur une vaste offensive en direction de l'Angleterre (opération " Lion de mer "), puis, après l'abandon de celle-ci, orientés sur un puissant système défensif (Mur de l'Atlantique), amenèrent sur le sol normand un certain nombre d'agents de renseignement, français des F.F.L. ou britanniques, chargés de créer des réseaux d'espionnage. De leur côté, les gens du S.R. s'intéressèrent aussitôt aux projets ennemis. C'est en fonction de ces différents facteurs que l'on a pu recenser dès 1940 un certain nombre de groupes :

" Nardan ", " Hector ", " S.S.M. ", " Le Réseau ", " Lord-Denys ", " C.N.D. ", " Les Petites ailes ", " Manipule ", " Fritz-Dehors ", " Alliance ", etc. qui, bien évidemment, s'attachèrent à rechercher des complicités au sein de l'administration la mieux placée pour les renseigner : les P.T.T. Ainsi commença le recrutement d'agents comme Le Veillé, Niard, Richer, Seger, Pons, Chasseguet, Hutt, Petit, Novins, Lecanu, etc. qui créèrent eux-mêmes leurs propres réseaux pour répondre aux demandes de leurs correspondants.

La seconde cause de l'importance de Résistance-P.T.T. en Normandie tient encore à des plans, mais alliés cette fois, puisqu'il s'agit de ceux qui conditionnèrent " Overlord ". Pour les mettre au point, la Résistance normande fut mobilisée très tôt, et, naturellement, les agents de l'administration postale se trouvèrent, on l'a vu, au premier rang.

Telles sont, à notre avis, les raisons qui expliquent la participation exceptionnelle des postiers de Normandie à la révolte patriotique sous l'occupation.

CHAPITRE XVII

Provence - Côte d'Azur

Dans cette région qui rassemble 6 départements, la guerre de 1939 présenta un aspect particulier, en raison du " coup de poignard dans le dos " qui frappa la France avec l'agression italienne du 10 juin 1940. Incapable d'enfoncer 3 divisions d'alpins français, la grande armée de Mussolini ne put dépasser la zone frontalière. La cessation des hostilités quelques jours plus tard, et l'armistice qui s'ensuivit, lui permirent de sauver la face, mais elle suscita le mépris de son allié allemand par son manque de combativité et la faiblesse de son équipement. Les clauses du cessez-le-feu lui laissèrent toutefois le bénéfice de l'occupation d'une portion de territoire français sur toute une bande qui longeait sa frontière, allant de Nice au Lac Léman.

Trois départements de la région supportent donc une occupation partielle de juin 1940 à septembre 1943, époque à laquelle l'Allemagne prend le relais de son partenaire qui a capitulé devant les Alliés débarqués sur son sol. Les trois Alpes : Hautes, Basses et Maritimes, concernées par cette occupation italienne, demeurent dans la zone dite libre, - pour le reste des arrondissements échappant à la tutelle transalpine -, jusqu'en novembre 1942. On sait que le 11 de ce mois, les Allemands envahirent toute la France, après l'intervention des Américains et des Britanniques en A.F.N. L'aspect de la Résistance s'en trouva lui aussi modifié.

Les deux mouvements principaux qui prennent racine dans le Midi sont " Combat " et " Libération-Sud ". C'est donc naturellement avec eux que vont coopérer les agents des P.T.T. Il s'agit essentiellement de participations individuelles, comme celles de MM. Riveira à Nice, Carlucci à Antibes, Delpianque à Digne ou de Mlle Estève à Gap. Ce qui leur est demandé reste conforme à tout ce que nous avons vu jusqu'alors : passage de messages, surveillance du courrier, facilités de transmissions, etc.

La fusion des formations, qui donnera naissance aux M.U.R., fournit aux quelques postiers déjà engagés dans le travail patriotique des possibilités de liaisons. Celles-ci se manifesteront par des ramifications interdépartementales essentiellement mises au service des maquis provençaux. Mais on manque, bien malheureusement, de précisions sur ces chaînes de complicités. Les dossiers ne portent aucune indication valable pouvant être vérifiée ; quant aux mouvements nationaux qui utilisèrent largement les circuits P.T.T., ils affichent à leur égard une discrétion telle qu'elle en apparaît méprisante pour les observateurs. Il est étrange par exemple que certains ouvrages, comme ceux d'Henri Frenay qui fut l'un des créateurs de " Combat " et qui ne peut donc ignorer les services qui furent rendus à ses groupes par Résistance-P.T.T., passent totalement sous silence le rôle des employés de l'administration postale ! Là encore, nous retrouvons, et encore rarement précisons-le, la formule vague et un peu ténébreuse du : " N.A.P.-P.T.T. " pour évoquer le concours des postiers. Quelles explications peut-on apporter à ces curieuses lacunes, discernables comme nous l'avons déjà souligné dans plusieurs régions, et qui ont souvent occulté l'action de cette phalange patriotique ? Pour quelles raisons tant de biographies, de souvenirs minutieusement écrits, de mémoires si complaisamment étalés, demeurent-ils aussi réservés sur un concours que ceux de la " base " mettent pourtant sans cesse en avant ? Nous avouons bien humblement notre incapacité à donner une réponse satisfaisante. C'est encore là l'une des zones d'ombre qui obscurcissent parfois certains points de l'Histoire.

Le plus connu des réseaux P.T.T. de Provence est assurément celui que créèrent en mars 1941 le Contrôleur principal Gardiol d'Aix-en-Provence, son collègue de Marseille : Roubeyrenc du Central télégraphique et M. Garcin de Marseille-Central. Travaillant surtout au bénéfice du mouvement " Combat ", ils ne tardent pas, par le biais de ce mouvement à entrer en contact avec le Contrôleur principal Malbos, lui aussi de Marseille, qui accomplit depuis quelques mois certaines tâches au profit du S.R. Assez rapidement le réseau se développe avec plusieurs adhésions d'importance, et d'abord celles de M. Paul Codaccioni Contrôleur principal au Central télégraphique de Marseille, puis de M. Orsoni receveur à Marseille-Chave.

En 1942, l'équipe s'élargit encore ; les facteurs MM. Fouque et Porte, M. Noë du service des Mesures, les agents de lignes : Blanc, Simonin, Luque, Vort, les téléphonistes : M' Burini, M'Ic Desplat, renforcent le réseau à Aix, Marseille, et Salon-de-Provence. Un système de liaisons télégraphiques, identique à celui que nous avons décrit dans plusieurs régions, est mis progressivement en place. Il relie dans un premier temps Marseille à Aix, Salon, et Arles, puis s'étend ensuite vers Avignon, via Cavaillon, et Apt. Au début de l'année 1943, après la destruction du Vieux Port par les Allemands le facteur Fouque organise à Marseille une section spécialisée dans l'interception des lettres de dénonciation ; elle sauvera de nombreux patriotes dont deux responsables des M.U.R. qu'un courrier anonyme désignait en fournissant leurs adresses clandestines. De son côté, le contrôleur Garcin met sur pied une équipe dévouée qui s'attache à prendre en double les télégrammes allemands. C'est ainsi qu'elle remettra à la Résistance locale deux messages en provenance de Lyon concernant le déplacement d'une unité ennemie sur Aubagne. En juin 1943, le service des Mesures réalise un plan de dérangement des lignes qui permet d'isoler le Q.G. du cap Janet. Les essais sont concluants, malheureusement les arrestations survenues en septembre empêcheront sa réalisation. La période estivale entraîne une recrudescence de l'implantation maquisarde dans les massifs provençaux, d'autant plus que les réfractaires au S.T.O. affluent vers les camps sauvages. Le Receveur M. Orsoni est plus spécialement chargé de la sécurité et du ravitaillement de ces maquis ; il participera même à l'organisation de parachutages.

Vers la fin du mois de septembre 1943, à la suite d'arrestations en série survenues au sein des M.U.R. en mai, juin et juillet, la Gestapo s'abat sur le réseau. Une trentaine de personnes sont appréhendées, mais plusieurs seront relâchées faute de preuves formelles. Désorganisée par ce coup de filet, la formation se rétablit grâce aux efforts de Codaccioni, de Gardiol et du facteur Cimiterra d'Aix qui recrute de nouveaux adhérents. Le travail reprend lentement ; les agents redoublent de prudence car les trahisons qui ont été à l'origine du démantèlement des M.U.R. n'ont pas été toutes détectées.

En janvier 1944, Ferdinand Jourdan, de l'E.M. P.T.T., qui a dû fuir Paris où la Gestapo l'avait identifié, arrive à Marseille après avoir repris contact avec M. Fournié Contrôleur principal à Toulouse et responsable régional de Résistance P.T.T. Ambulants. Jourdan prend langue avec Codaccioni, que ses amis ont surnommé " Kodak ", et le charge de mettre sur pied un service de liaisons. En février, une réunion clandestine de Résistance P.T.T. se tient à Lyon, réunion à laquelle participent, outre Jourdan et Debeaumarché, Chefs du service des Ambulants, Codaccioni et Fournié. Une refonte des circuits et des structures sort de ce colloque. " Kodak " est désigné comme responsable régional. La filière des ambulants subit une réorganisation avec un regroupement de départements. Un nouveau maillage des liaisons est prévu entre Marseille-Lyon-Bordeaux-Toulouse-Nîmes-Avignon-Valence-ToulonDraguignan-Nice-G ap-Digne-Briançon.

Traqué par la police, sans toit légal, circulant avec de faux papiers, Jourdan sent le filet se resserrer. Sur la proposition du Directeur des Ambulants des lignes Méditerranéennes : M. Bouvié, il accepte de tenter le passage en Espagne. Mais l'affaire échoue. Revenu à Marseille, il est alors hébergé par Mlle Rochat Rédactrice principale. C'est de chez elle qu'il met au point son service " Ambulants " qui couvrira tout le Sud-Est et une partie du Sud-Ouest.

Pendant ce temps, le réseau Codaccioni-Gardiol reprend une bonne activité avec ses deux toiles d'araignées, télégraphique et téléphonique. Une relation permanente s'établit entre le Var, les Bouches-du-Rhône, le Vaucluse, et les Basses-Alpes. Une autre s'ébauche avec le Gard et l'Hérault, mais elle n'aboutira pas en raison du démantèlement du groupe de Montpellier entre février et mai 1944.

C'est précisément vers la fin de ce dernier mois que la Gestapo intervient une nouvelle fois dans le secteur marseillais. Son enquête, à moins que ce ne soient ses indicateurs, la ramène sur la piste des P.T.T. En juin " Kodak " est arrêté ; son rôle dans la Résistance a été percé, les policiers nazis savent qu'ils tiennent " un chef ", aussi le torturent-ils chaque jour afin qu'il leur livre les filières du réseau. Codaccioni ne parle pas, ne donne aucun nom, ne fournit pas la moindre indication. Fous furieux, les Allemands l'abattront à Signes, dans le Var, le 18 juillet. Il sera l'une de leurs dernières victimes car le 15 août, à peine un mois après, c'est l'opération " Anvil ", le débarquement des Alliés sur les côtes de Provence entre le cap de Léoube, près du Lavandou et la pointe de l'Esquillon près de Théoule.

La Résistance, prévenue depuis quarante-huit heures par les messages-codes : " Le chasseur est affamé ", " Gaby va se coucher dans l'herbe ", et " Nancy a le torticolis " a appliqué les plans prévus. Elle prépare le terrain aux 9.000 hommes de la Ire Division aéroportée anglo-américaine qui sautent dans la nuit du 14 au 15 sur la région Le Muy-les-Arcs/ Argens. Les défenses de Marseille, Toulon, Agay, La Nartelle, Cavalaire, ont été isolées par la coupure des câbles et des lignes qui les relient au P.C. du général Neuling installé à Besse-sur-Issole. Au soir du 15 août, une solide tête de pont est établie : 6000 combattants et plus de 50.000 t de matériel ont été débarqués. Le 16, Saint-Raphaël, Fréjus et Draguignan sont libérées. Toulon le sera le 23 et Marseille le 29, mais déjà les Divisions alliées : 36e D.I.U.S. et 45e D.I.U.S. se sont enfoncées en Haute-Provence sur un terrain bien dégagé par les maquisards du Haut Var. Le 24, les troupes américaines arriveront à Grenoble !

Les survivants du réseau P.T.T. des Bouches-du-Rhône ont brillamment accompli leur mission ; ils rentrent aussitôt tranquillement dans le rang et reprennent leur tâche professionnelle avec enthousiasme. Tout est à refaire, mais tout sera neuf ! Alors tous se vouent au travail de remise en état de leurs services avec le même cœur qu'ils avaient mis dans celui de la lutte clandestine. C'est sûrement là qu'il faut rechercher l'une des principales raisons de l'oubli dans lequel ils sont plongés, car il y en a tant qui n'ont rien fait et qui brûlent de faire " quelque chose " !

On ne peut pas parler de réseau à propos des groupes qui se constituèrent dans les Hautes-Alpes, les Basses-Alpes et le Var. Certains apparurent certes très tôt, mais ils furent rapidement incorporés dans les Mouvements nationaux qui les utilisèrent. Ce fut le cas des initiatives qui se firent jour en 1942 à Digne et à Briançon, en 1943 à Valensole, Gap et Barcelonnette, puis à Fréjus, Toulon, Hyères et Manosque. De plus, le relief de ces départements s'y prêtant admirablement, on vit rapidement s'intaller des camps de maquisards, notamment dans l'Ubaye, le Briançonnais, et le Canjuers ; camps qui recherchèrent aussitôt des complicités pour leurs liaisons et leurs renseignements. Et, bien entendu, ce furent les agents des P.T.T. que l'on contacta en premier lieu. C'est ainsi que les monteurs des centres principaux tirèrent des lignes clandestines, et que les chauffeurs de voitures postales transportèrent armes et ravitaillement.

En octobre 1943 cependant, M. Paul Guercin, conducteur principal à Digne, se préoccupe d'instaurer un groupe spécifiquement P.T.T. pour l'exécution d'un certain nombre de tâches exigeant une collaboration professionnelle à divers échelons. Il prend contact avec plusieurs collègues avec qui il entretient d'amicales relations, à Draguignan, à Toulon, et à Castellane. À l'exception d'un seul que la crainte recroqueville sur lui-même, les autres s'affirment prêts à entrer dans le jeu. C'est ainsi que voit le jour une modeste organisation qui va, malgré son peu de moyens, effectuer un excellent travail. Des messages sont échangés par les appareils Baudot ou Hughes ; ils renseignent les francs-tireurs des montagnes sur les mouvements des Allemands et de la Milice. Des liaisons téléphoniques, sur circuits privés, accomplissent le même ouvrage lorsque le télégraphe ne peut être utilisé. Dans ce genre d'activité, M. Besson receveur à Digne, qui a rejoint le groupe, se montre un auxiliaire précieux. Plusieurs facteurs, comme MM. Olive, Garcin, Léoni, se chargent de la transmission des renseignements recueillis aux responsables des maquis.

En février 1944, le petit groupe mis sur pied par Paul Guercin se relie, par le canal du N.A.P. au réseau marseillais mais les difficultés de liaisons sont telles qu'elles n'auront guère de suite.

Notons que plusieurs éléments de ce groupe participeront militairement aux combats de la Libération.

Enfin, il convient de mentionner l'activité d'un certain nombre de postiers de Gap, qui en mai 1944 unirent leurs efforts pour obtenir des informations vitales sur l'infrastructure des câbles L.S.G.D. réservés à l'occupant, informations qui furent communiquées au responsable régional de l'O.R.A. À leur actif également, l'établissement de lignes téléphoniques clandestines dans le Bochaine pour desservir le maquis de Rosans. Ils installèrent même un commutateur spécial à Serres pour obtenir des circuits distincts : Gap-Serres et Serres-Rosans. C'est par ce canal que les francs-tireurs et la population furent avisés de l'expédition des S.S. et de la Gestapo dirigée par représailles sur le secteur de Montjay.

Le même système de circuits fut mis à la disposition du maquis du Haut-Var basé au plan de Canjuers, par un relais Toulon-Draguignan-Aups.

Probablement très incomplète, cette brève rétrospective montre malgré tout que les résistants P.T.T. de cette région Provence-Côte d'Azur s'affirmèrent aussi résolus que tous leurs camarades.

Région Rhône-Alpes

Nous l'avons évoquée à la fin du chapitre précédent en soulignant le rôle important qu'elle a tenu durant la Seconde Guerre mondiale sur le plan de la Résistance. Tous ceux qui s'intéressent à l'histoire de la lutte clandestine en France n'ignorent rien des différents événements qui s'y déroulèrent. De l'épopée sanglante des grands maquis : Vercors-Glières-Ain-Oisans-Drôme, aux dramatiques événements de Caluire, en passant par les horribles massacres du fort Montluc, de Saint-Genis-Laval, et de la Luire, la région Rhône-Alpes fut le théâtre de faits bouleversants. L'une des plus grandes et glorieuses pages de la Résistance a été écrite dans les huit départements qui la composent.

Lyon, capitale des Gaules, fut aussi celle des combattants de l'ombre. Dans ses vieilles maisons des bords de la Saône et du Rhône, dans le dédale de ses ruelles et de ses " traboules ", au flanc des collines de Fourvière et de La Croix Rousse aux escaliers sans fin, dans le labyrinthe de ses allées des quartiers populaires, les francs-tireurs traqués et les agents de liaison aux abois trouvaient aides et refuges.

Plaque tournante des moyens de communication routiers et ferroviaires, nœud principal des transmissions, carrefour économique et industriel, la grande cité fut également sous l'occupation le pivot des organisations et des mouvements de résistance de la zone libre, même, et surtout, lorsque celle-ci cessa de l'être.

Pôle d'attraction de toute une région, elle draina vers elle les forces vives de la volonté patriotique. C'est à Lyon, au 145 rue Vendôme que naîtra le mouvement " France-Liberté " qui deviendra " Franc-Tireur ". C'est à Lyon que s'établit le Centre national de " Libération-Sud ". C'est dans la banlieue lyonnaise, à Villeurbanne, que Bertie Albrecht, cofondatrice de " Combat " déniche un imprimeur : M. Martinet, qui se charge de tirer l'un des premiers journaux clandestins : " Les Petites Ailes " dont le nombre d'exemplaires dépassera bientôt 20.000, ce qui est considérable pour une feuille qui se passe de main en main. C'est encore à Lyon qu'une formation clandestine, créée par quelques personnalités du parti radical-socialiste, voit le jour. Sous le nom de " Le coq enchaîné " elle regroupe des éléments issus du " Grand Orient ", loge maçonnique, ainsi que d'anciens membres d'associations républicaines dissoutes par le gouvernement de Vichy. C'est toujours à Lyon que Claude Bourdet fonde le N.A.P., que nous avons souvent évoqué dans les pages précédentes et que nous présenterons un peu plus loin.

On pourrait longtemps encore énumérer les événements qui firent de la cité rhodanienne le lieu privilégié des créations d'organisations et des rencontres d'une multitude de responsables de la Résistance. Mentionnons simplement, pour clore cette brève rétrospective, ce qui nous apparaît comme un symbole de ce que fut le combat dans l'ombre : la première réunion du Comité de Coordination des mouvements clandestins qui se tint sous la présidence de Jean Moulin le 27 novembre 1942 à Collonges, village au nord-ouest de Lyon, à la villa " Les Cèdres " chez l'écrivain catholique Louis Martin-Chauffier', et le dernier rendez-vous de Jean Moulin, le 21 juin 1943, avec les responsables résistants de la région à Caluire ; rendez-vous qui se termina en tragédie.

La Résistance-P.T.T. en Rhône-Alpes présente un visage assez différent de celui que nous avons toujours vu apparaître jusqu'ici dans les régions ; non pas dans ses aspects, ni ses moyens d'action, mais en raison des liens qui s'établirent dès la constitution des réseaux avec les grands mouvements de résistance omniprésents sur le terrain. Plutôt indépendants la plupart du temps, tout au moins jusqu'à la création du N.A.P., ils s'efforcèrent de conserver au maximum leur originalité corporative, tout en coopérant avec les formations locales. Le personnel de l'administration postale, comme celui de la S.N.C.F., avait l'énorme avantage sur les groupes de résistance, formés de gens recrutés dans un milieu disparate, de disposer d'éléments se connaissant bien, habitués à travailler ensemble, et toujours imprégnés d'un esprit militant acquis dans les différents syndicats. Dans les grands Centraux, dans les bureaux importants, au sein des équipes d'entretien des lignes, parmi les agents des services des Mesures, chacun savait à peu près à qui se fier. Il s'ensuivait forcément des attitudes communes, certaines marques de confiance, ou, au contraire des inimitiés et des méfiances. D'autre part les mutations, les déplacements professionnels, permettaient le développement des contacts et l'entretien de rapports confraternels. Ce contexte favorable se retrouvait bien sûr dans toutes les régions, mais il fut beaucoup plus perceptible en Rhône-Alpes en raison d'un environnement privilégié.

Il n'est pas douteux que c'est en Haute-Savoie que perça le premier réseau P.T.T. en zone libre, puisqu'on en trouve trace dès le mois d'août 1940. Son fondateur est un Contrôleur principal des services techniques, ancien officier des Transmissions, M. Vaillot dont nous avons déjà esquissé le portrait dans les chapitres précédents. À Annecy, resté en relations avec ses camarades de la 6e armée, il se préoccupe de former un noyau solide qui centralisera des informations sur les communications des Italiens et des Allemands. Aidé par M. Francillon d'Annemasse, qui dispose d'un poste-émetteur et travaille pour le S.R., et de Mme Luyat téléphoniste, il recrute prudemment quelques agents du service des Mesures, au magasin de matériel, et au Central télégraphique. Parmi eux, M. Mériguet et Mlle Mérieux s'affirment de précieux auxiliaires. En octobre 1941, le réseau s'étend et compte une trentaine de membres dans les différents secteurs du département. Au printemps suivant, il atteint son apogée avec des liaisons télégraphiques par appareils Baudot-Hughes reliant Annecy à Thonon, Annemasse, Bonneville, Chambéry, Grenoble, Lyon, Bourg-en-Bresse, et Mâcon. Une brillante équipe se consacre à la surveillance du courrier destiné aux services de police ; elle obtiendra de spectaculaires résultats en juillet 1943 en saisissant une correspondance essentielle destinée à la Milice. Mais la Gestapo qui a pris le relais de l'O.V.R.A. se montre beaucoup plus active. Repéré, Vaillot prend le maquis ; il est remplacé par le vérificateur Clavel. Associés aux Groupes Francs des M.U.R., avec lesquels ils coopèrent depuis de longs mois, les postiers participent à plusieurs sabotages. Malheureusement, l'excès de confiance entraîne parfois à commettre des imprudences. Deux d'entre elles au moins seront à la base d'une nouvelle irruption de la Gestapo au printemps 1944. Des arrestations sont opérées ; elles seront suivies de trois exécutions et de plusieurs déportations. Durement touché, le réseau demeurera malgré tout encore opérationnel au moment des ultimes combats de la Libération.

Second groupe dans l'ordre chronologique, mis à part le réseau lyonnais que nous examinerons en dernier, celui de l'Isère qui apparaît à Grenoble en juin 1941 sous l'impulsion de M. Gaillard. C.I.E.M. Avec MM. Bruel, Debos contrôleur, Taurel et Surle agents des installations extérieures, un noyau se forme qui ne tarde pas à recevoir l'appui de M. Berger, de Bourgoin, et de Mlle Lepage téléphoniste à Vienne. Un ingénieux système d'écoutes téléphoniques fonctionne rapidement qui s'avérera précieux par la suite. Entré en relations avec un responsable de Libération-Sud, le groupe fait profiter cette organisation de son concours qui, bien entendu, sera acquis aux M.U.R. dès la fusion.

À la fin de l'année 1942, des antennes existent à Vizille, Saint-Marcellin, Villard-Bonnot, Le Bourg-d'Oisans, Voiron, et La Tour-du-Pin. L'implantation du maquis dans le Vercors entraîne une chaîne de complicités à Villard-de-Lans, Pont-en-Royans, Champ-sur-Drac, Saint-Nizier, et Tullins. Plusieurs agents de lignes, monteurs, sont détachés auprès des camps de partisans, ce qui amène le groupe à établir des ordres de missions, et des tableaux d'effectifs, fictifs. Des voitures et des camions de l'administration passent au maquis ; ils seront portés volés ou " réquisitionnés par les terroristes " sur les registres des dépôts. La même aide sera fournie aux maquisards de l'Oisans, ce qui amène la Direction départementale et quelques Inspecteurs des Télécommunications à coopérer en couvrant les membres du réseau se trouvant en situation irrégulière vis-à-vis de l'administration.

Une liaison permanente ayant été établie avec Lyon permet, par les relais précités, de fournir aux francs-tireurs une information quotidienne sur les mouvements de troupes ennemies et sur les pérégrinations des Centaines de la Milice. Elle fonctionne parfaitement en juin et juillet 1944 lors des préparatifs d'assauts contre le Vercors. Mais à partir de là, hélas, le concours des postiers ne suffit plus !

En fonction justement des combats du Vercors, on ne peut dissocier l'action des résistants du groupe P.T.T. de l'Isère de celui de leurs camarades de la Drôme, car c'est bien la même aide qui fut apportée aux maquisards de part et d'autre du massif des Préalpes du Nord. A cheval sur les deux départements, il était logique que le Vercors bénéficiât de complicités similaires de chaque côté de ses versants.

Créé à Valence en Décembre 1942, c'est-à-dire après l'envahissement de la zone libre, le groupe de la Drôme fut l'œuvre de deux contrôleurs MM. Blachon et Rouvière qui recrutèrent plusieurs agents dans les services différents de l'administration. C'est ainsi que les rejoignirent MM. Donnay et Le Theil dont l'activité s'affirma précieuse. Un bon travail avait été fait durant l'hiver puisque en mai 1943 une toile d'araignée télégraphique reliait Valence à Romans, Montélimar, Châteauneuf-du-Rhône, Nyons, Crest, Tain-l'Hermitage, Bourg-de-Péage, et Saint-Vallier. Pratiquement dans tout le département, des points de contacts avaient été établis et les fondateurs du groupe pouvaient compter sur plusieurs noyaux constitués dans les Centres et les bureaux principaux. La liaison avec Lyon fonctionnait depuis février et avait eu pour conséquence l'établissement de liens avec les représentants locaux des M.U.R.

En juillet, sur les directives de ceux-ci, priorité est donnée à l'aide à fournir aux maquisards du Vercors. Le Contrôleur Rouvière s'assure le concours du service des Mesures, ainsi que celui du Central téléphonique. Son collègue Blachon fait procéder au montage de lignes afin de desservir les points d'appui du maquis et le P.C.

Comme partout, le dévouement des postiers réussit des prodiges, et les complicités pourvoient aux besoins en matériel. Il en sera ainsi jusqu'à la dispersion des maquisards du Vercors, mais beaucoup d'entre eux trouveront refuge auprès de quelques agents des P.T.T.

Dans le Tricastin et le Nyonsois, des contacts ont été pris avec les villes voisines de l'Ardèche et du Vaucluse. À Pierrelatte par exemple, un relais fonctionne avec Bourg-Saint-Andéol, tandis qu'à Nyons une liaison est maintenue jusqu'en août 1944, avec Vaison-la-Romaine et Orange.

Les départements de l'Ain et de la Savoie n'ont pas connu de réseaux spécifiquement P.T.T. Chez eux, l'implantation de maquis eut lieu très tôt et mobilisa immédiatement toutes les bonnes volontés. On a vu précédemment, à propos des francs-tireurs de l'Ain, que l'appui des postiers ne manqua jamais aux hommes de Romans-Petit. Dépendant étroitement de Lyon, où siégeaient les états-majors clandestins de la région, les résistants de l'administration postale reçurent pour consigne de se mettre à la disposition des chefs de camps. Seules furent encouragées les liaisons inter-villes. À Bourg-en-Bresse, M. Vérel se préoccupe donc de rechercher des spécialistes dans les Centraux télégraphiques et téléphoniques. À la fin de l'année 1942, il pouvait déjà offrir à ses correspondants deux relais : Bourg-Lyon et Bourg-Annecy. Un an plus tard, il avait étendu son champ d'action vers Lons-le-Saunier (Jura), Mâcon (Saône-et-Loire), et Grenoble (Isère).

Pendant ce temps, dans la majorité des villes et bourgades du département, receveurs, facteurs, contrôleurs, agents des lignes et des magasins, vérificateurs, téléphonistes, apportent aux maquisards cet appui que le colonel Romans-Petit s'est souvent plu à souligner, faisant ainsi exception à la discrétion d'un grand nombre de ses camarades responsables de formations clandestines. Il est impossible de citer ici tous les noms des postiers qui poussèrent le dévouement jusqu'au sacrifice pour nombre d'entre eux. On en aperçoit les silhouettes dans les ouvrages consacrés à cette épopée, ainsi que dans les rapports du Chef des maquis de l'Ain. Mais nous pouvons indiquer de quels points principaux partaient les fils qui rayonnaient sur les hauteurs du Valromey et du Bugey. Nommons-en quelques-uns : Ambérieu-en-Bugey, Saint Rambert-en-Bugey, Hauteville, Brénod Bellegarde, Champagne-en-Valromey, Culoz, Virieu-le-Grand, Nantua, La Cluse, Saint-Germainde-Joux, Gex, Oyonnax, Izernore, Saint-Etienne-du-Bois, Pont-d'Ain, Jujurieux, Ceyzeriat, et Artemare. Il est certainement vrai, comme le disait souvent le colonel Romans-Petit, que pas une ville, pas un bourg du département, ne disposait pas au moins d'un employé des Postes travaillant pour le maquis. Dans la Bresse et les Dombes, secteurs plats, par conséquent moins propices à la guérilla, l'activité résistante n'en était pas pour autant absente, et depuis Bourg les relais s'échelonnaient vers Lyon, Villefranche, et Mâcon.

Ainsi, malgré l'absence de groupes internes, la Résistance P.T.T. de l'Ain fut l'une des plus efficaces de la région.

On retrouve en Savoie, avec des variantes dues à une implantation différente des forces patriotiques, le même type de concours, et les mêmes relations avec les états-majors lyonnais. Une liaison constante unit les centraux de Chambéry et de Lyon, sous l'égide de M. Robert.

Avec ses collègues MM. Gerbe et Fauras, il a mis au point une chaîne de relais qui passe par Grenoble et La Tour-du-Pin. Les maquis de la Tarentaise et des Bauges bénéficient eux aussi de l'appui des postiers locaux à Aix-les-Bains, Albertville, Modane, et Moutiers, en dépit des difficultés rencontrées dans la dérivation des artères aériennes en zones de haute montagne. Dans ce délicat travail, les équipes de lignes, sous la houlette de M. Burdin, accomplirent des prodiges, et il est bon que ne soient pas oubliés des hommes comme Lorin, Blard, et Delcamp qui prirent des risques incroyables pour que les francs-tireurs ne demeurent pas isolés dans leurs refuges alpestres. Certains de leurs camarades n'échappèrent pas à la Gestapo et connurent l'horrible chemin de la déportation.

Nous abordons maintenant les départements du Rhône, de la Loire, et de l'Ardèche que nous avons regroupés en raison des liens particuliers qui les unirent dans le combat commun et dont la Résistance-P.T.T. fut le vivant exemple.

Le premier groupe qui apparaît à Lyon nous est déjà familier puisque c'est celui que fonde en décembre 1940 au Central téléphonique Franklin le C.I.E.M. Roger Moulin avec quelques compagnons : Charles Spitz, Bosq, Douillet, Marchai, Riondet ; et nous l'avons évoqué dans le chapitre consacré au Central D.V. 1 Sous le nom de groupe " Bruno ", il travaille pour le mouvement " Franc-Tireur ", mais en décembre 1941, soit un an après sa création, il se disloque à la suite de la disparition brutale de l'agent qui assurait la liaison sous le pseudo de " Morny ". Certains de ses membres, comme Charles Spitz, retrouveront plus tard une affiliation dans d'autres formations.

C'est à peu près l'époque où au Central télégraphique un technicien, M. F. Charberet a constitué autour de lui un noyau de sympathisants qui s'est donné pour mission première de contrecarrer la propagande du gouvernement de Vichy. Cette poignée de patriotes ne tarde pas à prolonger son action par un très prudent recrutement dans d'autres services afin d'y disposer d'éléments de soutien. Quelques mois plus tard, des progrès considérables ont été accomplis puisque le groupe s'est entouré de complicités qui lui permettent de pénétrer au Central téléphonique, aux Ambulants, et aux Télécommunications. Des renforts de valeur arrivent avec le Contrôleur Moger et le Principal Fuocq. Un plan de travail est établi qui sépare d'entrée les deux activités de base : diffusion de la presse clandestine, qui sera assurée par des volontaires spécialisés, et opérations de liaisons, recherches, transports, réparties suivant les hommes disponibles dans les services afférents.

En mai 1942, une sélection est faite parmi les agents afin de former deux équipes d'intervention, l'une sur les L.S.G.D., l'autre au Central téléphonique. Charberet entre-temps a pu obtenir un contact à Marseille avec le réseau Codaccioni-Roubeyrenc, et on a vu un peu plus haut cette relation se mettre en placet via Aix et Salon-de-Provence. L'ossature d'une puissante formation se dessine et le mouvement Combat réussit à prendre langue avec elle par l'intermédiaire d'un ingénieur aux Câbles de Lyon : M. Beucler. Il va être le principal bénéficiaire de cette organisation. Avec la création du N.A.P. et la fusion des trois composantes des M.U.R., on aboutira alors à des interférences qui ne seront pas toutes profitables au réseau P.T.T.

Cependant en juillet 1942 les choses se compliquent : Charberet fait l'objet d'une promotion avec mutation à Alger2. Pour le remplacer, il désigne un jeune homme qui a prouvé son dynamisme et son sens des responsabilités à la tête du sous-groupe de la diffusion, le vérificateur : Émile Bontoux. Avant de partir, Charberet lui présente ses principaux - collaborateurs, et l'initie au travail clandestin de l'ensemble, en lui dévoilant les codes de reconnaissance et la filière des " boîtes aux lettres ".

Bontoux, plein de bonne volonté, possesseur d'un esprit vif et entreprenant, a tôt fait de plonger dans l'action directe. Trois mois lui suffisent pour s'affirmer. Lorsque les Allemands envahissent la zone sud le 11 novembre, il tient bien en main les rênes. Le N.A.P., qui vient d'être fondé en septembre, en est encore à ses premiers balbutiements. Combat se débat avec des problèmes internes dus, après le retour de Londres de Frenay et de d'Astier, aux projets de fusion des mouvements. Indifférent aux remous de cette crise, également provoquée par la création de l'Armée Secrète, dont Frenay entend bien qu'elle soit dirigée par des responsables militaires de sa formation, voire par lui-même, Bontoux s'applique à renforcer l'outil de travail que lui a légué Charberet. S'appuyant sur le dispositif lyonnais solidement charpenté, il l'étend progressivement dans le département à Belleville, Tarare, Oullins, Givors, Venissieux, et Neuville-sur-Saône. Le climat est favorable et il en profite. L'invasion de la zone sud par les troupes allemandes, en violation des termes de l'armistice, a nettement montré à l'opinion publique le peu de cas que faisait le Reich du gouvernement de Vichy, en même temps qu'elle a fait crûment apparaître le mythe d'une " souveraineté nationale " représentée par Pétain. Il s'ensuit dans les milieux populaires un revirement d'opinion, car cette population qui se sentait jusqu'alors vivre dans une apparence de liberté découvre brusquement les dures et humiliantes contraintes d'une occupation. Ce changement de tendance est particulièrement sensible chez les membres des administrations qui doivent subir immédiatement, et d'un seul coup, les différentes mesures de contrôle et d'autoritarisme mises graduellement en place en zone nord. Les réactions sont donc à la dimension du choc ! Aux P.T.T., les sympathies affluent vers tous ceux qui n'ont jamais caché leur hostilité envers le pouvoir vichyssois, même si leur attitude ne débouchait sur rien de concret. Un certain bouillonnement d'initiatives personnelles fuse et risque à tout moment de faire sauter le couvercle, attirant immanquablement la répression aveugle. Bontoux et ses amis le comprennent et ils réagissent aussitôt. Il leur faut canaliser ce flot qui menace d'être dévastateur. D'autres l'ont aussi compris très vite ; ce sont les responsables du Front National, pour la plupart anciens militants syndicaux, qui s'efforcent de drainer toutes ces bonnes volontés vers leur organisation. Ils y parviendront assez bien puisque nombre d'agents des P.T.T. se rallient à leurs formations auxquelles ils apporteront un valeureux concours dans les grands actions de sabotage menées par les F.T.P.F.

Le réseau lyonnais profite également de cet élan, mais il s'attache surtout à sélectionner des hommes et des femmes capables de lui apporter de l'aide dans certains services qui n'avaient pu être pénétrés auparavant. Les résultats apparaissent en peu de temps car les liaisons se multiplient à partir du mois de mars 1943. Patiemment, Émile Bontoux et ses camarades tissent une toile d'araignée de plus en plus étendue, trouvant en maints endroits des dispositifs déjà en place qu'il suffit de relier. Il en est ainsi avec les villes de : Valence (Blachon), Grenoble (Gaillard-Bruel), Annecy (Vaillot), Bourg-en-Bresse (Vérel), Mâcon (Faille), Aix-en-Provence (Gardiol), Lons-le-Saunier (Bride), Chambéry (Robert), Bourgoin (Berger); Montpellier (Teule), Mende (Mouyrin), Brive (Desmoulin), Guéret (Parrain, Alamargot), Clermond-Ferrand (Mourgues), Rodez (Chapelle, Souyri), Angoulême (Escalier), Limoges (Roger)'.

Les bénéficiaires de ces liaisons clandestines qui constituent une véritable infrastructure parallèle sont essentiellement les M.U.R. créés depuis le 26 janvier 1943 par la fusion des trois grandes formations de zone sud2, ainsi que le N.A.P. Sud, dont l'acte de naissance remonte au mois de septembre 1942. Pour eux, l'organisation des P.T.T. s'affirme comme le véritable système nerveux de la Résistance, et il est parfaite-ment judicieux d'employer ce mot pour illustrer les ramifications d'un organisme qui, partant d'un cerveau national, se subdivise en branches régionales, puis départementales, pour éclater en fibres, elles-mêmes impulsées par des cellules locales de base.

Lorsqu'on parle ici de liaisons il faut admettre le mot comme un terme général qui recouvre les différents aspects des relations spécifiques des P.T.T., c'est-à-dire : le courrier, ainsi que les échanges télégraphiques et téléphoniques. Naturellement, en raison de leur caractère clandestin ces liaisons mettront en contact des correspondants agissant dans l'anonymat. Seuls les codes et les pseudonymes permettront les identifications. Si parfois, par le biais des connaissances professionnelles, tel agent sait qu'il a dans telle ville pour interlocuteur un collègue dont le visage ou le nom lui est familier, par contre les gens de " l'extérieur ", quels que soient leurs fonctions dans la Résistance ou leurs titres, ignorent toujours par quel chemin et par quelles mains leur parviennent les informations nécessaires au fonctionnement de leur mouvement. C'est grâce à ce cloisonnement naturel que les postiers passeront souvent, nous l'avons vu à diverses reprises, au travers des mailles du filet de la Gestapo lorsqu'il s'abat sur une région. Les plus menacés restent toujours ceux qui assurent les relais entre le dedans - l'organisation postale -, et le dehors - la formation " employeuse ".

Rapides, sûres, pratiquement indétectables, les liaisons de Résistance P.T.T. vont même être poussées plus loin encore par l'emploi des télégrammes téléphonés. Ainsi, un texte remis à un responsable local du réseau est transmis sur-le-champ au destinataire par le truchement de deux agents utilisant la phrase de reconnaissance, en général la première ou la troisième. Des centaines et des centaines de messages purent de cette façon être envoyés en quelques heures pour fixer un nouveau rendez-vous, prévenir des clandestins menacés d'arrestation, informer un maquis de la montée d'une expédition à son encontre, signaler le déplacement d'une unité ennemie ou d'une troupe de mercenaires, etc. , Combien de gens ont ignoré, ou ignorent encore, qu'ils doivent la vie à une voix anonyme qui s'adressait à une autre voix anonyme par-delà le mur des distances, en traversant le brouillard épais du climat de l'occupation ?

Au cours de l'été 1943, le réseau lyonnais atteint son apogée avec la mise au point d'un plan de sabotage des L.S.G.D. Sur l'initiative de l'Ingénieur Jacques Levaillant de Clermont-Ferrand, qui s'est entendu avec l'un de ses collègues de Paris, M. Guérin, le parcours des câbles a été soigneusement relevé et, en différents endroits de son tracé, des zones d'intervention ont été prévues. Dans les centres les plus proches des équipes de spécialistes peuvent être alertées d'un moment à l'autre par téléphone avec les phrases-clés d'un code défini. Ainsi, si pour des raisons stratégiques une coupure doit être pratiquée à un certain niveau des câbles, elle peut être décidée et réalisée dans un laps de temps très court ; mais suprême raffinement !, elle sera effectuée de telle façon que les Allemands ou leurs exécutants la localiseront difficilement, alors que nos postiers la remettront très rapidement en service si l'ordre leur en est donné. L'un des exemples le plus spectaculaire de ce type d'action reste " l'opération Badoglio " menée entre le mois d'août et le début du mois de septembre 1943. C'est l'époque de la chute de Mussolini et de la pénétration alliée en Italie. Les Allemands qui ne peuvent guère compter sur leurs complices transalpins doivent faire face à ce nouveau front. Les ordres parviennent au réseau de Lyon d'interrompre les communications sur le câble prioritaire Lyon-Turin. Il est impossible d'agir au Central qui a été relayé par le camion C.D.V. stationné dans la cour de la Direction Régionale. Ce sont donc les équipes spécialisées qui interviennent sur le parcours, et elles vont s'y atteler avec tant d'ardeur que toutes les transmissions seront suspendues durant trois semaines dans une période cruciale pour le Haut Commandement allemand.

Les jours passent ; on parle de plus en plus d'un débarquement en France ; certaines rumeurs qui circulent dans les milieux résistants annoncent même sa réalisation à l'automne. L'impatience gagne pas mal d'agents qui ne se contentent plus des tâches traditionnelles. Bontoux sent la tension s'élever, il confie à l'un de ses camarades, Charnay, le soin de se mettre en relations avec les groupes francs des M.U.R. 1. La décision est alors prise de diriger les volontaires vers les camps d'entraînement des maquis de l'Ain où ils effectueront des stages sous les ordres des officiers instructeurs du Colonel Romans-Petit. Cette initiative débouche sur la constitution des T.S.I. (Troupes spéciales insurrectionnelles) qui formeront des unités mobiles de sabotages et d'attaques. C'est probablement là un cas unique à Résistance-P.T.T.

Le réseau se développe toujours. Les différents services possèdent maintenant leurs propres responsables : Fuocq, Moger, Laroche, Sognon, Louvrier, Martin, Fouques, Hain, Logoche, Basset, Duval, Gojon, Tisserand. Tous s'attachent à fortifier leur secteur opérationnel. Des résultats brillants récompensent le dévouement et l'audace des agents engagés dans l'action. Citons par exemple l'affaire des télé-grammes chiffrés de février 1943. À ce moment de durs combats opposent à la frontière algéro-tunisienne l'Afrika-Korps de Rommel à la VIIIe armée britannique qui attaque la ligne Mareth. Deux états-majors allemands, l'un à Rome, l'autre depuis Turin, coopèrent pour assurer le ravitaillement en matériel et en armes de leurs combattants d'Afrique. La transmission des ordres s'effectue par la seule liaison possible : Turin - Lyon - Marseille - Tunis. C'est cette voie-là qu'empruntent les télégrammes chiffrés dans les deux sens. Dans un premier temps les résistants du service se contentent de retarder au maximum les messages, puis ils mettent au point un système astucieux qui permet de les recueillir sur bande. Parvenus à Londres par le canal des M.U.R. ces précieux documents seront confiés au service du Chiffre qui les décryptera avec le plaisir qu'on imagine !

En mai 1943, Bontoux et son adjoint Barrand sont contactés par M. Fournié C.I.E.M. à Toulouse, dont nous avons eu à maintes reprises l'occasion de souligner l'activité, qui désire parfaire l'organisation des Ambulants. Une réunion est prévue en Haute-Garonne avec les principaux responsables. Bontoux y représentera sa région. Chargé lors de ce colloque de prévoir de nouveaux relais, il profite de la complicité de M. Dupaquier Ingénieur régional en chef pour sillonner les secteurs concernés. C'est ainsi qu'il rencontre le dirigeant d'une organisation résistante parallèle, travaillant pour le compte du mouvement " France-d'Abord " : M. Jaubert (Jonage), lequel a de son côté monté une filière chez les Ambulants. Encore une belle preuve de la vitalité de la Résistance au sein des P.T.T. dans la région lyonnaise ! Bontoux souhaite voir ce groupe s'intégrer au réseau, mais Jaubert ne se montre pas très enthousiaste ; il semble vouloir conserver une certaine autonomie, ce qui s'explique par les relations qu'il entretient avec ses correspondants extérieurs. Il sera amené toutefois à assumer des responsabilités importantes lorsque les circonstances l'exigeront.

Au mois de septembre 1943, l'ensemble résistant des P.T.T. de Lyon a atteint son niveau supérieur de rendement. Tout fonctionne à merveille ; les échelons départementaux travaillent régulièrement, les liaisons interrégionales sont au point, les équipes " Action " ont déjà prouvé leur valeur, les plans de sabotages sont prêts pour le grand jour, l'étude de destruction des bâtiments administratifs - à faire sauter en cas d'urgence - est terminée, les stations d'écoutes téléphoniques demeurent opérationnelles en permanence, le tri du courrier de délation est effectué quotidiennement, le système télégraphique clandestin offre toutes garanties. C'est beau ! c'est trop beau pour durer !

Toute médaille a son revers, toute puissance a ses faiblesses. Aucune organisation résistante n'est parvenue à éliminer la trahison. Résistance-P.T.T. ne fait pas exception à la règle :

Le 19 octobre 1943, le chef régional de l'Armée Secrète " Vergaville " (Ducasse) réunit à Chazey, près de Villieu-Loyes dans l'Ain, les principaux responsables des formations qui doivent au jour J faire exécuter les plans Vert, Violet, Bleu et Rouge. Se retrouvent donc à ce rendez-vous, outre Vergaville lui-même, le chef des groupes francs des M.U.R. Ravanel (Serge Asher), Vergniaud (Vigneron) responsable du N.A.P.-Energie, Francis Biesel et Montagne adjoints de Ravanel, ainsi qu'Émile Bontoux, responsable du réseau P.T.T.

Pour " couvrir " cette réunion, Bontoux a fait mettre en place dans les bureaux environnants de Meximieux, Pérouges, Ambérieu-en-Bugey, Montluel, et Lagnieu, un dispositif de surveillance qui doit signaler tout mouvement policier insolite, tout passage de voitures se dirigeant vers Villieu-Loyes, et épier les communications téléphoniques. Ce n'est pas la première fois qu'un tel système de protection est mis en place pour assurer la sécurité d'une opération ou d'une rencontre, et il a toujours très bien fonctionné. Pourquoi en irait-il différemment cette fois ? Oui, pourquoi ?

Le destin de chacun tient souvent à peu de chose. Combien de grains de sable ont été la cause de désastres ? Ici, le grain de sable aura le visage d'une préposée envieuse. Employée au bureau du village, Mme X... n'a pas ..apprécié la promotion d'une collègue. Celle-ci n'a jamais dissimulé son appartenance à la Résistance, et ce faisant elle a attiré sur les mouvements patriotiques la haine de Mme X... qui englobera dans son ressentiment tout ce qui semble favoriser sa rivale. Un simple coup de téléphone passé en fin de matinée suffira, et, au début de l'après-midi, alors que les six participants viennent de reprendre leur entretien dans la chambre de l'hôtel qui les a accueillis, la Gestapo fait irruption avec le renfort de la Feldgendarmerie.

Profitant d'un moment d'inattention de son gardien pendant l'interrogatoire de ses compagnons, Ravanel, rompu aux réflexes du baroudeur de commando, saute par la fenêtre du premier étage et s'enfuit, non sans être blessé au bras par une balle de mitraillette. Il parviendra, après bien des souffrances car il s'est foulé la cheville en se recevant au sol, à regagner Lyon dans la nuit après s'être jeté dans l'Ain pour échapper à ses poursuivants. Les autres prennent le chemin sinistrement connu des tortures et de la prison. Déporté, Bontoux reviendra des camps en 1945, mais son organisme épuisé par le martyre qu'il a dû endurer ne résistera pas très longtemps, et il s'éteindra quelques mois plus tard.

À la tête du réseau, Barrand prend la relève. L'organisation se maintient très bien malgré ce coup dur car Bontoux avait pensé à une telle éventualité et pris des précautions suffisantes pour assurer la continuité.

Durement secoués également par les arrestations de juin et de juillet, l'A.S. et les M.U.R. se cramponnent sur les deux formations qui s'affirment comme le véritable poumon de la lutte clandestine. Résistance-Fer et Résistance-P.T.T. Certes, toutes les deux viennent de perdre leur chef, Hardy pour la première et Bontoux pour la seconde mais les réserves et le cloisonnement ont permis de maintenir l'activité et d'éviter le démantèlement. La fin de cette année 1943 si mouvementée n'apporte pas de modifications notables ni de changements dans le réseau P.T.T. qui, au contraire, se renforce aux L.S.G.D., ainsi que dans les liaisons interrégionales. Un effort particulier a été accompli également aux transports car les voitures postales sont de plus en plus sollicitées pour la desserte des maquis et les missions des T.S.I. La disparition de Bontoux, si elle a privé le réseau d'un homme de grande valeur, générateur d'initiatives hardies et conciliateur écouté, ne l'a pas détérioré. Bontoux part pour les bagnes nazis la tête haute ; il le peut, cet outil que Charberet lui avait confié, il l'a merveilleusement utilisé, perfectionné, et rentabilisé. La machine bien huilée tourne sans le moindre grincement. Nous entrons dans l'année 1944, l'année décisive, et tout fonctionne admirablement. C'est beau ! c'est encore trop beau !

Le 9 janvier, la foudre tombe sur la belle organisation de Résistance-P.T.T. Encore une dénonciation ! Barrand est arrêté, ainsi que 9 de ses camarades. L'alerte est donnée. Vaillot s'enfuit d'Annecy et prend le maquis ; Bride quitte Lons-Ie-Saunier en catastrophe et vient se réfugier chez un ami près de Lyon. Mouyrin abandonne son poste de Mende, et part pour Montpellier. Apparemment, ce sont surtout les liaisons interrégionales qui sont les plus touchées. Le tocsin sonne sans discontinuer dans tous les secteurs. Ici et là des arrestations sont opérées, mais la Gestapo se heurte à l'habile cloisonnement du système administratif fort bien utilisé et renforcé par Bontoux. La tempête se calme, mais cette fois le réseau est décapité. Le N.A.P. intervient et tente de renouer les fils avec le contrôleur Basset. On demande à Jaubert (Jonage) de prêter son concours à la remise sur pied du commandement. Il accepte et s'emploie avec Charnay, qui délaisse momentanément ses sections de T.S.I., à reformer une équipe dirigeante car, belle preuve de l'efficacité de la structuration, les services demeurent opérationnels. Mais à peine est-on sorti de cette épreuve qu'une autre se profile avec la trahison d'un agent de Vénissieux. Fin mai, la Gestapo revient à la charge. Depuis quelques mois, elle est parvenue à prendre le dessus sur la résistance dans l'agglomération lyonnaise, et elle utilise un certain nombre d'indicateurs qu'elle paie grassement. Le réseau P.T.T. est l'un des objectifs qu'elle vise particulièrement car elle devine bien, si elle ne le sait pas réellement, qu'il est à la base de quelques échecs retentissants qui ont sapé une partie de son prestige auprès de ses supérieurs de Paris : Bœmelburg et Knochen. Aussi, Barbie et ses collègues déploient-ils tous leurs efforts pour démanteler une organisation qui peut d'autre part s'avérer extrême-ment néfaste à l'armée allemande en cas de bataille. Partie de Vénissieux, la Gestapo remonte lentement la filière, mais bute à nouveau sur le cloisonnement des P.T.T. L'interception d'un membre des groupes francs des M.U.R. la met sur la piste des T.S.I. Filatures, enquêtes, et Charnay est arrêté place des Cordeliers le 8 juin. Les Allemands savent qu'ils tiennent le chef des T.S.I., alors ils le torturent avec leurs méthodes habituelles pour qu'il leur livre toutes les équipes des groupes francs. Charnay ne parle pas. Quatre jours plus tard, il est fusillé à Neuville-sur-Saône. Plusieurs autres agents tombent, Louvrier, Denis, Tisserand, Mathieu ; les deux premiers sont exécutés, les deux autres, déportés, mourront dans les camps hitlériens.

Jaubert, Basset, aidés par leurs camarades responsables de services, s'acharnent à reconstruire l'édifice ébranlé par les coups de boutoir de la Gestapo. Les événements les y encouragent, puisque depuis le 6 juin, le débarquement tant attendu a déferlé sur les côtes normandes, et qu'une solide tête de pont est établie. Malgré ce terrible coup du sort qui s'est abattu sur lui, le réseau a bien rempli son contrat dès la réception des messages de la B.B.C. mettant la Résistance en alerte et lui ordonnant la mise en application des plans Vert, Violet, Bleu et tortue. Les points de rupture prévus sur les L.S.G.D. ont été visités par les équipes de saboteurs, et les communications ne passent plus. Les artères aériennes utilisées par l'ennemi ont été abattues, et les câbles cisaillés. Circuits déconnectés et Centraux bloqués en position " dérangement " empêchent toute transmission. Comme, de leur côté, les cheminots de Résistance-Fer appliquent aussi les consignes du plan vert, aidés par les corps francs et les maquis, la région s'asphyxie lentement en matière de communications. Harcelés sur les routes, accablés par les sabotages, les Allemands doivent faire face à une levée en masse des patriotes dans l'Ain, la Haute-Savoie, la Savoie, le Jura, l'Isère, et la Drôme. Sur leurs arrières pèse la menace des grands maquis régionaux : Vercors, Oisans, Tarentaise, etc. Il leur est impossible de laisser se développer dans une région vitale pour la circulation de leurs troupes de pareilles zones érigées en territoires " libérés " grouillant de partisans. L'État-Major demande des renforts qui arrivent à Grenoble, d'où une première attaque est lancée contre " la République du Vercors " les 13, 14, 15 juin.

À partir de ce moment, la région Rhône-Alpes va connaître une bataille continuelle se déplaçant de département en département. Ce sera d'abord dans l'Ain, la Haute-Savoie, puis dans la Drôme, l'Isère, l'Ardèche, la Savoie, pour finir par le Rhône et la Loire. Tous ces combats illustrés par les gestes héroïques de patriotes luttant avec des moyens et des effectifs très inférieurs à ceux de leur adversaire, restent marqués par les actes de sauvagerie, les crimes, les viols, les pillages, et toutes ces atrocités, tous ces massacres d'innocentes populations, commis par des unités arméniennes et mongoles conduites par des officiers S.S. ivres de vengeance et de rage.

La bataille pour la Libération voit le réseau P.T.T., malgré la rudesse des coups encaissés, participer ardemment à la reconquête nationale. Nombreux sont ses membres qui poursuivent l'ennemi les armes à la main, comme par exemple Martin dirigeant le 2 septembre, lors des combats dans Lyon, une section des T.S.I. à l'assaut d'une escouade allemande qui prétend détruire le pont du chemin de fer sur la Saône. Plus spécialement chargés par le commandement des F.F.I. de protéger les bâtiments administratifs, les T.S.I. renforcées d'éléments issus de différents services, en chassent l'occupant et repoussent leurs tentatives de reprise. Ainsi seront sauvés les Centraux, les stations de relais, et les Centres principaux. Comme un peu partout en France, les postiers, attachés à leur administration, s'acharnent à préserver leur outil de travail, car ils savent bien qu'au lendemain de la Libération il deviendra essentiel pour la remise en route de l'économie du pays. On peut dire qu'ils y sont brillamment parvenus puisque le redémarrage des communications sera d'une rapidité surprenante.

En région Rhône-Alpes, Résistance-P.T.T. a prouvé son efficacité. Elle a montré jusqu'où le patriotisme pouvait aller chez des gens que rien, ni personne, n'avait préparé à assumer de pareilles tâches, ni à fomenter de pareilles révoltes. Elle a fait apparaître au grand jour l'esprit général de solidarité corporative que nous avons évoqué souvent, parce qu'il nous a semblé symbolique d'un modèle de société dans laquelle les hommes, quelles que soient leurs différences, pourraient partager le meilleur et s'unir contre le pire. Elle a certes connu la trahison des Judas et la félonie des Ganelon, mais aucune société n'est, ni ne sera parfaite. La perfection n'existe pas.

Comme toutes les formations patriotiques, Résistance-P.T.T. de Rhônes-Alpes a payé un lourd tribut. Partout dans le monde, depuis le fond de l'histoire, la liberté n'a jamais été conquise, ou reconquise. gratuitement ; il a toujours fallu, et il faut encore y mettre le prix pour l'obtenir ou la conserver. Et il en sera toujours ainsi tant que les hommes accepteront de cohabiter avec les loups !

CHAPITRE XVIII

La région parisienne

Nous avons regroupé sous cette appellation Paris, l'Oise, la Seine-et-Marne, ainsi que l'ancienne Seine-et-Oise, cette disposition nous ayant semblé plus conforme aux réalités de l'époque. Avec cette nouvelle région, c'est encore un contexte différent que nous abordons. La capitale de la France a évidemment été choisie par l'occupant pour y installer la plupart de ses grands services, ainsi que les états-majors de ses administrations, civiles et militaires ; elle devient la place forte et le symbole de la puissance nazie en France.

Le 14 juin 1940, dès leur entrée dans Paris, déclarée ville ouverte, les troupes allemandes prennent possession des principaux bâtiments et immeubles nationaux. En fin de matinée, les Centraux téléphoniques sont occupés et les hommes de la Feldnachrichten-Kommandantur s'y installent aussitôt. Suivant un plan minutieusement préparé, et qui en dit long sur l'efficacité de l'espionnage allemand, ils isolent immédiatement les lignes desservant les édifices réquisitionnés dans la journée, ainsi que celles équipant plusieurs hôtels, ministères et établissements publics ou privés, dont ils possèdent la liste, et qui seront accaparés les jours suivants. Ainsi l'hôtel Meurice devient le siège du M.B.F. (Militârbefehlshaber in Frankreich), Haut Commandement militaire en France, le Majestic celui des services de la Feldgendarmerie, le Lutétia celui de l'Abwehr. La Kommandantur s'installe place de l'Opéra, à l'angle de la rue du 4-Septembre. La Luftwaffe et la Kriegsmarine établissent leurs quartiers respectivement rue du Faubourg Saint-Honoré et au Ministère de la Marine rue Royale.

Sur les talons des armées, voici qu'apparaissent les représentants civils du puissant Reich. L'ambassadeur Otto Abetz reprend possession des locaux de l'ambassade allemande rue de Lille. Le quartier Kléber, ceinturé de barrières, devient le territoire réservé des administrations allemandes, et, quelques jours plus tard, un jeune homme blond, discret et élégant, fait monter ses bagages personnels dans un vaste appartement du 72, avenue Foch. Celui-là, les patriotes parisiens auront malheureusement à le craindre car il s'agit du rusé et redoutable Helmut Knochen, représentant en France du terrible R.S.H.A. l'office suprême de sécurité du Reich. Quelques maisons plus loin, la Gestapo, dirigée par le S.S. Bœmelburg, met en place ses sinistres bureaux et salles de tortures au 80 et au 84 de la coquette avenue. D'autres services de police nazie s'installent au 76 et au 78 (la kripo), l'administration au 85 et au 60. Rue des Saussaies, le S.S. Kieffer établit le centre de la branche du Contre-Espionnage, et son compère Wenzel celui de la contre-Résistance. Un peu plus tard arriveront Kart Oberg, surnommé " le boucher de Paris ", ami personnel de Himmler, et qui, en tant que représentant de celui-ci, coiffe toutes les polices du Reich, exception faite de celles dépendant de l'autorité de l'armée, et son adjoint : Herbert Hagen. Ils s'installeront au 57 boulevard Lannes. Tous les bâtiments réquisitionnés sont gardés militairement et le drapeau à croix gammée flotte à leur fronton.

Comme une machine bien huilée, l'occupation se déroule sans à-coups. Les ordonnances sont prêtes, et elles entrent tout de suite en application : imposition de l'heure allemande, couvre-feu à 20 h, fixation du taux des monnaies : 1 mark = 20 F., reprise immédiate de l'activité, etc. Le Journal Officiel publiera chaque jour les décrets qui réglementent la vie des Français. Petit à petit, les Parisiens et les banlieusards qui ont fui à l'approche de l'ennemi, suivant en cela l'exemple des autorités, reviennent. Les occupants donnent l'ordre aux grandes administrations : Police, Préfectures, S.N.C.F., P.T.T., etc. de remettre rapidement leur personnel au travail.

Parmi les premiers, les employés des P.T.T. se présentent à leur poste. Le 22 août, 90 % des agents sont à pied d'œuvre, et 115 bureaux de poste fonctionnent. Le service des chèques postaux a normalement repris, et le téléphone est rétabli dans les circonscriptions de Paris et proche banlieue, suivant la disponibilité des circuits. Plus longs seront à reconstituer les circuits de l'interurbain, ainsi que les L.S.G.D. On a vu, au cours des chapitres consacrés à la Source K, que les Allemands s'étaient immédiatement emparés des stations de répéteurs et des centres d'amplification. On n'a pas oublié non plus qu'un organisme spécialisé : " la Feldschalt-Abteilung z b v 2 " siégeant au 97 avenue des Champs-Elysées, contrôlait strictement et hâtait la restauration des L.S.G.D. Et l'on sait aussi que Robert Keller parvint à garder les mains libres pour mener à bien le prodigieux travail des dérivations, et se procurer les plans de l'ensemble des câbles réservés partant de Paris.

La mainmise totale des autorités d'occupation sur les différents services des P.T.T., dès le 14 juin 1940, a considérablement gêné la naissance de l'activité résistante dans l'administration. Le doublage systématique aux postes-clés des agents français par des fonctionnaires - allemands, le climat de défaite, les incantations pétainistes, la difficile reconquête des équilibres psychiques, la servilité de la presse, et la propagande effrénée des groupes de collaboration, contribuèrent pendant des mois à enrayer toute vocation patriotique. Il faudra quelques exemples pour que l'espoir renaisse.

Malgré la vitalité des agissements résistants qui se font jour en région parisienne à partir de l'été 19411, et qui se développeront au fil des mois pour atteindre leur maturité en août 1944, on ne peut pas parler de réseaux spécifiquement P.T.T., car aucun groupe ne put conserver son autonomie. Tous ceux qui se créèrent furent amenés à opérer pour le compte de formations extérieures, y compris la structure corporative fondée par Ernest Pruvost, Maurice Horvais, et Simone Michel-Lévy sous le nom d'Action-P.T.T.

À l'automne 1940, de tout petits groupes se sont formés çà et là sur des motivations assez confuses. La base essentielle de leur activité repose surtout sur des revendications salariales ou professionnelles, mais il s'y mêle toujours une certaine propagande anti-allemande puisqu'on commence à rendre l'occupant responsable des pénuries en alimentation et en matériel. Parmi eux, et nous l'avons constaté au chapitre 9 dans la seconde partie de cet ouvrage, apparaissent beaucoup de militants syndicaux, et notamment de la C.G.T. et de la C.F.T.C. Ils distribuent furtivement des tracts dont le ton devient de plus en plus dur à l'égard du gouvernement de Vichy et des grands commis de l'État souvent accusés de servilité envers l'occupant. Ce ne sont que quelques graines jetées sur un sol envahi par le chiendent nazi ; elles seront longues à germer, mais la récolte sera finalement inespérée !

Plus préoccupés par le côté pratique des choses, mais s'affirmant ainsi comme de véritables pionniers de la Résistance, quelques responsables s'affairent, comme cela s'est produit dans beaucoup d'autres régions, à dissimuler le matériel le plus précieux et nous avons là aussi fourni des exemples dans le chapitre évoquant ces faits.

Étroitement surveillés dans les premiers temps de l'occupation, les agents des Centraux, des magasins, des services des Mesures, des équipes de réparation, et des dépôts, ne peuvent pas faire grand-chose à Paris. Un peu plus libres, leurs collègues des secteurs environnants tentent ici ou là d'organiser un embryon résistant. C'est ce que fait M. Ranquin à Meaux en janvier 1941 avec trois de ses amis, mais il reçoit sa mutation en août, et l'affaire ne va pas plus loin. Une tentative analogue a lieu en novembre 1940 à Mantes-la-Jolie ; elle tient bon jusqu'en mars 1942, date à laquelle par le contact d'une auxiliaire une liaison s'effectue avec le Receveur Gibaud de Paris 128 qui travaille pour " Libé-Nord ". Dès lors, le groupe se rallie à cette formation. Même cas à Versailles en mai 1941, à Pontoise en juillet, et à Melun en septembre, mais chaque fois les créateurs se rallient à un grand mouvement, les deux premiers à " Vengeance ", le dernier au " Front National ".

Plus autonome apparaît le noyau que fonde à Beauvais, en novembre de cette même année 1941, le Contrôleur principal M. Segonds. Il commence son action en soustrayant plusieurs appareils aux inventaires allemands, puis ne tarde pas à épier leurs communications. C'est ensuite l'enchaînement traditionnel de toutes les activités réalisables dans le cadre professionnel. En 1942, le groupe se renforce un peu avec l'arrivée de quelques agents des lignes, mais des arrestations le déciment ; les survivants poursuivent malgré tout un travail, d'espionnage jusqu'à la Libération.

C'est également au cours de l'année 1941 que se constitue petit à petit le réseau Action-P.T.T. Nous avons montré précédemment comment débuta cette organisation et quels en furent les novateurs L'ambition de ceux-ci, et nous l'avons souligné également, consistait à tisser dans toute la France une immense toile d'araignée du renseignement et des transmissions.

Trois personnes sont à la base de cette création : deux Rédacteurs au Ministère : MM. Ernest Pruvost et Maurice Horvais, et M' Simone Michel-Lévy Rédactrice au Centre de Recherches et Contrôles Techniques. Avec le concours de M. Gauthier, Inspecteur, ils établissent les plans d'un réseau englobant tous les services des P.T.T. et possédant des ramifications sur l'ensemble du territoire français. Les premières complicités qu'ils trouvent s'inscrivent dans la région, principalement dans les bureaux-gares et les ateliers, chez les facteurs et les Ambulants. Ainsi les points de chutes, bases de futurs relais, sont assurés à Pantin, Argenteuil, Villeneuve-Saint-Georges, Juvisy, Massy-Palaiseau, Herblay, Étampes, Lagny, Coulommiers, Corbeil-Essonnes, Nangis, et La Ferté-sous-Jouarre.

En décembre 1941, Action-P.T.T., grâce à l'actif M. Gauthier, a créé trois antennes hors région, l'une à Château-Thierry dans l'Aisne avec le Receveur " Joli ", une autre à Montargis dans le Loiret, la dernière à Sens dans l'Yonne. De son côté, Simone Michel-Lévy s'est beaucoup dépensée pour organiser un système de " boîte aux lettres ", en utilisant la poste restante, qui servira de fondations au service " liaisons " du réseau. Elle entreprend également de monter une officine de faux papiers en prévision du passage dans la clandestinité d'un certain nombre de membres du groupe. Ernest Pruvost cherche avec obstination un contact avec une formation résistante nationale car, s'il veut que le réseau P.T.T. conserve une totale autonomie, il possède suffisamment de bon sens pour se rendre compte que ce réseau ne pourra servir que dans la mesure où ses structures et la moisson de ses informations profiteront à la force clandestine générale. Le grand mérite de Pruvost et de ses camarades est d'avoir compris très tôt la puissance des moyens détenus par les P.T.T. et la nécessité d'en rassembler l'essentiel pour en faire l'un des outils les plus utiles à l'effort patriotique. Action-P.T.T. mène donc de front deux objectifs : constituer dans l'administration nationale un organisme clandestin puissant ; rechercher un grand mouvement résistant capable d'employer avec efficacité les différents rouages du réseau, et d'assurer un relais avec la France Libre, relais qu'Action-P.T.T. ne possède pas.

Ces deux objectifs, pour ambitieux qu'ils paraissent en 1941, vont se matérialiser en 1942.

Il est impossible de préciser à quelle date exacte Action-P.T.T. entra en relations avec l'O.C.M., car les protagonistes de cette liaison ont disparu et, bien entendu, aucun document ne porte trace de cette rencontre. Tout ce que l'on sait, c'est que ce fut par l'intermédiaire d'une grande résistante : Mme Jeannette Drouin que le contact se réalisa. On ignore également qui, de Simone Michel-Lévy ou d'Ernest Pruvost, prit langue en premier avec Mme Drouin ; une seule certitude subsiste, c'est que tous les deux la rencontrèrent au cours d'une même période. Grâce à elle, qui appartenait à l'origine à la C.N.D. du Colonel Rémy, Action-P.T.T. se trouve en pourparlers avec l'O.C.M. qui, à cette époque, a le vent en poupe. Un rendez-vous est pris entre le Colonel Touny, chef de l'O.C.M., et Ernest Pruvost, chef du réseau P.T.T. À la suite de cette entrevue, de nouveaux entretiens permettent de jeter les bases d'un travail commun et complémentaire, mais chacune des parties conserve son autonomie. En réalité, du fait du rôle primordial tenu par Rémy en zone nord - c'est lui qui est alors le représentant officiel de la France Combattante - et de l'interpénétration qui règne entre la C.N.D. et l'O.C.M., les agents d'Action-P.T.T. travailleront surtout pour sa formation. Ce n'est qu'après la disparition de celle-ci que les postiers œuvreront pour l'O.C.M. puis pour l'Armée Secrète.

Depuis l'été 1942, M. Gauthier avait été nommé Inspecteur Principal à Saint-Lô dans la Manche, où il apporta aussitôt son concours au groupe de Richer dont on a suivi l'épopée précédemment. Grâce à lui, l'antenne d'Action-P.T.T. va se développer en terre normande, et si son nom n'est pas apparu plus tôt, notamment dans l'étude de la Normandie, c'est parce qu'il se consacra aux relations interrégionales, laissant aux agents locaux une liaison permanente par Mme Horvais qu'il fit nommer au bureau local.

Ces relations, que les responsables d'Action-P.T.T. jugeaient indispensables, se mettent progressivement en place, et, à la fin de 1942, elles représentent sur la carte géographique un filet clandestin déjà prometteur. Ainsi sont apparues graduellement les filières suivantes partant de Paris vers : Caen, Rouen, Dieppe, Le Mans, Rennes, Quimper, Cher-bourg, Nantes, Amiens, Arras, Nancy, Epinal, Lille, Dijon, Lyon, Saint-Brieuc. Dans le premier semestre de 1943, elles vont atteindre successivement : Le Havre, Bordeaux, Nîmes, Montpellier, Limoges, Toulouse, Toulon, Nice, Marseille, Aix-en-Provence, Rodez, Perpignan, Agen, Tulle, Périgueux, Ruffec, Reims, Montluçon, Millau, Auch, Nantua, Bourg-en-Bresse, Chambéry, Annecy, Roanne, Grenoble, Nevers, Laval, Tours, Orléans et Pau.

Cet important bond en avant a été obtenu grâce au renfort du service des Ambulants. C'est en effet en janvier 1943 qu'Edmond Debeaumarché et Ferdinand Jourdan, qui ont constitué un important groupe dans ces équipes volantes, rejoignent Action-P.T.T. Avec l'arrivée de ces deux Rédacteurs, le réseau se gonfle soudain et atteint une dimension nationale. La transformation qui s'opère modifie l'organigramme de la formation, surtout avec l'élargissement de la Direction collégiale. Celle-ci décide alors de se constituer en état-major. C'est la naissance de l'E.M.-P.T.T. Les tractations qui ont été menées avec la C.N.D. et l'O.C.M. par Action-P.T.T. reprennent et se fortifient dans des rencontres fréquentes. Chargé par ses camarades de recruter des correspondants dans chaque chef-lieu, ainsi que dans les principales villes de la zone nord, Maurice Horvais prend son bâton de pèlerin et part à l'aventure. C'est un homme pondéré, d'une très grande prudence et rompu à l'activité clandestine. Voyageant souvent avec les Ambulants, il sillonne les régions une par une. Sa perspicacité et son sens de l'organisation s'affirment précieux. N'ayant pour tout point de repère le plus souvent que les anciennes appartenances syndicales des agents, il prend cette base comme référence dans ses contacts. Certes, il essuiera bien des refus, mais aucun des postiers sollicités ne le dénoncera jamais. Le travail qu'il effectue tout au long de cette année 1943 est absolument remarquable. On peut dire qu'il fut l'un des piliers de l'E.M.-P.T.T., mais c'était un homme modeste, et il s'effaça une fois la paix revenue.

Il nous est impossible de relater ici par le détail l'activité de l'E.M.-P.T.T., un ouvrage entier serait nécessaire, mais peut-être un jour, avant qu'il ne soit trop tard, un auteur de " l'intérieur ", ou un survivant, pourra-t-il le faire. Le sujet le mérite largement, car nous constatons une nouvelle fois - sans craindre de nous répéter - que la discrétion des historiens n'a d'égale que l'espèce de condescendance avec laquelle les Chefs des grands mouvements ont traité la Résistance P.T.T. qui leur a pourtant été si nécessaire.

Pour la même raison, nous ne pouvons citer les noms de tous les postiers de la région parisienne qui appartinrent à la grande organisation corporative, mais ils furent des centaines qui, chacun dans leur secteur, participèrent de leur mieux à l'entreprise de libération, et beaucoup payèrent cet engagement de leur vie. Ainsi Simone Michel-Lévy :

Depuis la création d'Action-P.T.T., elle assure, comme on l'a vu un peu plus haut, un service de " boîtes à lettres " et elle fabrique des faux papiers. Cette Jurassienne de trente-sept ans, entrée depuis 1924 dans l'administration postale, brûle d'un patriotisme si ardent qu'elle le communique à son entourage. Ses amis diront d'elle qu'elle " accordait plus d'intérêt aux actions anti-allemandes qui pouvaient être réalisées qu'aux repas qu'elle pouvait se préparer ". Et pourtant, sous l'occupation, ce dernier point dominait la vie des Français !

Toujours par monts et par vaux, grâce à la complicité de quelques supérieurs, elle va partout là où s'imposent les nécessités du réseau. Nous l'avons croisée à Caen, lorsqu'elle amena à Le Veillé des opérateurs radio de la C.N.D., mais elle assure également, pour l'E.M.-P.T.T. les liaisons de la direction du réseau avec les responsables de l'O.C.M. ainsi qu'avec ceux de la C.N.D. C'est elle qui a mis au point avec Debeaumarché le service " transports " de la Résistance dont la " Centrale " regroupe courrier, colis, postes émetteurs, etc., au bureau de la gare de Lyon, sous la houlette de Verrier (Verron), pour les destinations du sud et du sud-est. Un dépôt semblable existe à la gare de Montparnasse pour les expéditions vers l'Ouest, notamment celles de Rémy en direction de Concarneau.

Connue dans les sphères résistantes sous son pseudo d" Emma ", Simone Michel-Lévy travaille beaucoup avec les équipes de liaisons-radio de l'O.C.M. et de la C.N.D. et particulièrement avec la Centrale " Coligny " dont elle assure le transport et le déplacement des postes-émetteurs et du courrier par les soins du service des Ambulants. Cette fréquentation va la perdre.

Le 28 octobre 1943, l'un des responsables des transmissions de la Centrale Coligny " Parsifal " est arrêté par les gestapistes franco-belges de la bande Masuy. Il parle et livre les structures de son groupe. Dans celui-ci figure le radio " Tilden " (Robert Bacqué), qui est à son tour arrêté le 4 novembre. " Tilden " est un excellent opérateur mais il a une peur terrible d'être torturé, alors il se met au service de Masuy et lui fournit spontanément tous les renseignements que celui-ci réclame. Aussitôt, c'est l'hécatombe ! Plus de 90 arrestations ! qui seront effectuées tant par les Allemands que par les mercenaires de Masuy à Paris, au Mans, à Villiers-sur-Marne, à Bernay, à Evreux, à Riec-sur-Belon, à Concarneau, à Saint-Brieuc, à Bayonne, à Carhaix, à Nantes. Le réseau Cohors est pratiquement anéanti ; la C.N.D. ne s'en remettra pas.

Pour " Emma " que connaît bien Tilden, les choses ne traînent pas. Le 5 en fin d'après-midi, celui-ci l'appelle à son bureau. En invoquant une urgence, il lui donne un rendez-vous immédiat dans un café voisin. Simone Michel-Lévy part aussitôt sans même prendre le temps de ranger ses papiers ni de prendre ses affaires. Aucun de ses camarades ne la reverra. Amenée au 101 avenue Henri Martin, dans les locaux de Masuy, elle est odieusement torturée, ses bourreaux veulent remonter la filière P.T.T., mais " Emma " refuse toujours de parler. Alors on la met en présence de Tilden, et de plusieurs membres de la Centrale qui n'ont pas résisté au régime de la baignoire. Ils confirment leurs aveux, alors Emma comprend que Masuy connaît presque tout de l'organisation. Inconsciente, on la jette dans une cellule, puis la Gestapo la réclame. Elle part bientôt pour les camps de déportation : Ravensbrück, le Kommando d'Holleischen, où elle est employée dans une usine d'armement. Elle a repris le dessus, malgré les épouvantables conditions de vie du bagne, et elle incite ses compagnes à saboter le matériel allemand. Surprise par une surveillante, elle est transférée à Flossenbourg pour y être jugée. Condamnée à mort, elle est aussitôt pendue en compagnie de deux de ses camarades, elles aussi coupables de sabotages. La dernière lettre qu'elle est autorisée à écrire à sa mère témoigne de sa grandeur d'âme :

" Ne soyez pas triste. Mon cœur est calme autant que mon esprit. De ma petite cellule, j'interroge le ciel ; je pense à tout ce qui est beau, à tout ce qui est clair et je souris... "

Ce même 5 novembre, Pruvost avait rendez-vous avec " Emma " à 18 h 00. Étonné de ne pas la voir, il se rend discrètement jusqu'à la Direction des Études et Recherches techniques au Ministère. Un garçon d'étage l'informe que Mme Michel-Lévy est sortie vers 16 h 00 et qu'elle n'est pas rentrée. Pressentant un " accident ", il revient au café : " le François Coppée ", lieu habituel des rencontres. Personne. Toute la soirée, Pruvost va tenter de joindre la jeune femme au téléphone mais n'y parvient pas, et pour cause ! Inquiet, il décide de ne pas rentrer chez lui, et demande l'hospitalité à Mme Drouin. De son côté, Debeaumarché a tenté de joindre Emma tard dans la soirée. Ses efforts se sont avérés vains, alors il appelle Maurice Canon qui est le chauffeur attitré de la voiture postale assurant les transports, et lui fixe rendez-vous pour le lendemain matin à 8 h 00 au garage des P.T.T. rue François Bonvin.

Le 6 au matin, Pruvost file au Ministère et visite le bureau d'Emma ; il constate qu'elle a dû quitter précipitamment son poste et comprend alors que ses craintes étaient fondées. Il ramasse les documents les plus compromettants qu'il trouve, puis prend le large. Pendant ce temps au garage, Debeaumarché, qui a été alerté très tôt par un membre de la C.N.D., prend ses dispositions. Il file avec Canon au siège de la Centrale Coligny et embarque le plus gros des archives, le courrier ainsi que les émetteurs, et transporte le tout rue François Bonvin. Mais entre-temps, Verrier, le responsable du service à la gare de Lyon, a été arrêté ; dans la foulée, Masuy a saisi les sacs clandestins prêts à partir pour Marseille et Lyon et dans ces sacs... 20 émetteurs !

Trois jours se passent ; trois jours de torture pour Emma et ses compagnons dans le repaire de Masuy.

Le 9, celui-ci piétine toujours ; malgré quelques succès partiels, il n'a pu remonter la filière P.T.T. Une perquisition au domicile de Simone Michel-Lévy a tout juste permis de découvrir une photo de Pruvost, lequel est en fuite depuis le 6, et s'abrite provisoirement rue du Belvédère.

Le 12, à la suite des aveux de l'agent " Xavier ", Maurice Canon est arrêté.

Le 3 décembre, c'est-à-dire presque un mois après la capture d'Emma, la C.N.D. est donc anéantie, le réseau " Cohors " décimé, mais l'E.M.-P.T.T. ne déplore que trois arrestations, celles de Simone Michel-Lévy, de Verrier et de Maurice Canon. Le cloisonnement d'une part, l'attitude héroïque de ces trois patriotes de l'autre, n'ont pas permis à Masuy, pas plus qu'à la Gestapo, d'ouvrir une brèche dans l'organisation des P.T.T. Certes Pruvost a pris du champ, Horvais court la province, et Debeaumarché change chaque jour le lieu de résidence ; quant aux autres, les chauffeurs des voitures postales assurant les transports et les liaisons sur les terrains de parachutage : Le Ritz, Fiquémont, Dartois, les chefs de service : Gillot, Mercier, ils sont restés à leur poste, confiants dans le courage de leurs camarades. Il y a déjà quelques mois que Ferdinand Jourdan a quitté la région parisienne pour mettre en place le service des Ambulants dans le sud ; le réseau demeure opérationnel. C'est ce que Masuy ne supporte pas.

Ce 3 décembre, dans l'après-midi, il débarque en force au Ministère, avenue de Ségur ; pas moins de huit voitures et une camionnette bourrées de mercenaires et d'Allemands. Fait exceptionnel, Horvais et Debeaumarché sont dans leur bureau. Immédiatement avertis, ils s'enfuient par le bureau 41 donnant sur l'avenue de Saxe. Pendant ce temps, les gens de la Gestapo se sont installés dans la salle du Conseil de discipline. Ils font comparaître devant eux la secrétaire de Pruvost, Mme Fabrègue ; le Directeur du personnel, le secrétaire Susini ; le secrétaire général Di Pace ; le chef de bureau Baudry. A tous, ils présentent la photo de Pruvost en demandant où il se trouve. " En congé pour un mois " répond le directeur du personnel. Le policier nazi qui mène l'interrogatoire s'énerve. Il veut faire signer un papier de dénonciation à Baudry, lequel refuse, puis à M. Di Pace qui refuse également. L'énergumène entre alors dans une fureur épouvantable ; il menace de faire arrêter tout le monde. Il faut faire intervenir le représentant du Ministre qui parvient à calmer l'homme de la Gestapo en l'assurant que personne n'informera Pruvost de cette " visite ". Il s'en porte garant. Un peu apaisé, l'Allemand interroge sournoisement son interlocuteur :

- Savez-vous Cher Monsieur à quoi servent les voitures postales ?

- Mais au transport du courrier, du matériel de l'administration.

- Non Monsieur, elles servent à transporter des armes, des explosifs, des postes émetteurs, ainsi que des terroristes ! Et vous, brave fonctionnaire, vous marchez à pied, vous vous déplacez " avec le métro " (sic). Le vrai chef chez vous le voilà ! Et il brandit la photo de Pruvost, puis se retire, suivi de ses sbires, sous le regard quelque peu interloqué des présents.

Le 17, Pruvost part pour Villebaudon dans la Manche. Il va, comme nous l'avons vu dans les chapitres consacrés aux postiers de Saint-Lô, se réfugier à la ferme Fillâtre. Horvais et Debeaumarché vont retrouver un contact avec une formation résistante par l'intermédiaire du colonel Labat t, entré dans l'administration à la suite des accords passés entre l'Armée et les P.T.T. au moment de l'armistice (nous avons évoqué cette affaire à propos du colonel Combeaux dans la relation de la Source K). Avec ce nouveau contact, le fil est renoué, et cela va permettre la transmission à Londres des codes secrets de la Milice que les postiers d'Amiens sont parvenus à calquer, et qui seront acheminés par le Délégué Militaire National : Jacques Chaban-Delmas.

Qui dit nouvelles liaisons, dit nouvelles fréquentations. En ce début d'année 1944, l'espoir d'une proche libération fait battre bien des cœurs. Il apparaît maintenant nettement que l'Allemagne a perdu la guerre, tant les Alliés ont repris de terrain, à l'Est comme à l'Ouest. Aux P.T.T. comme ailleurs le climat devient plus euphorique et les volontaires affluent vers la Résistance. La méfiance, condition essentielle pour la survie d'un mouvement clandestin, se relâche. À l'E.M., l'exil de Pruvost, la disparition d'Emma, les déplacements continuels d'Horvais et de Debeaumarché, sont autant de facteurs négatifs pour la bonne marche du réseau. Debeaumarché en est conscient, alors, l'alerte semblant passée, il reprend en main l'organisation. Maurice Horvais se charge de la liaison avec Pruvost, ainsi qu'avec les groupes de Bretagne, des Pays de Loire, et de Normandie. Le P.C. de l'E.M.-P.T.T. se trouve bientôt déplacé dans la Manche, et renforcé par la participation de plus en plus active de Le Veillé, de Richer, et de Crouzeau. On se souvient qu'il obtint même un parachutage d'armes le 9 mai 19442. A Paris, Debeaumarché se consacre aux transports, puisque désormais les liaisons et le commandement s'effectuent depuis le Cotentin.

Travaillant directement pour la Délégation générale, il améliore sans cesse le service clandestin des Ambulants. Mais le relâchement de la vigilance dans les contacts, et l'obstination de la Gestapo aboutissent à un nouveau coup de filet. Fin juin, début juillet 1944, une trentaine de postiers sont arrêtés ; pour eux commence le terrible calvaire de la déportation. Trois fois Debeaumarché échappe aux guets-apens, mais le 3 août, il tombe dans un traquenard tendu au " Café du Départ " à la gare Montparnasse. Emmené rue des Saussaies, il est interrogé par le capitaine Wagner lui-même qui brisera deux nerfs de bœuf au cours de cet " entretien ". Torturé pendant plusieurs jours, l'héroïque postier connaîtra tous les supplices en vogue à la Gestapo : baignoire, pendaison par les pieds, volées de lanières en cuir sur les chairs à vif, matraquages, etc., mais il n'indiquera jamais les lieux de rassemblement et de tri des courriers, pas plus qu'il ne citera le moindre nom. Et pourtant ! " Cent fois, dira-t-il, j'ai failli craquer, je sentais le ressort nerveux m'abandonner... je sentais qu'un rien pouvait me faire glisser dans la voie des aveux. Aussi, je comprends et j'excuse tous ceux de mes camarades qui n'ont pas pu tenir, ceux dont la résistance physique, qui n'est pas affaire de taille ni de poids, s'est brisée sous les tortures physiques, morales ou psychologiques. "

Après plusieurs jours de semblables " interrogatoires " Edmond Debeaumarché est transféré à Fresnes et jeté dans une cellule. Le 15 août, quelques jours avant la libération de Paris, il part avec 1 800 de ses camarades pour l'Allemagne. Ce sera Buchenwald, puis Dora où il est employé à l'usine de fabrication des V 1. Accusé de sabotages, il est repris en main par la Gestapo et subit à nouveau les horribles séances d'interrogatoires. Enfermé à Nordhausen, roué de coups tous les jours, il ne dénonce aucun de ses compagnons de bagne. Condamné à la pendaison, il est ramené à Dora, mais l'approche des armées alliées perturbe l'ordonnance nazie du camp. Certains détenus, Russes et communistes allemands sont exécutés. On entasse les survivants dans un train qui mettra cinq jours pour rallier Bergen-Belsen ; cinq jours sans nourriture et sous les bombardements.

Enfin le 15 avril 1945, les avant-gardes britanniques se présentent à l'entrée du camp. Les S.S. se sont enfuis, et les soldats alliés découvrent toute l'horreur de l'univers concentrationnaire nazi. 16.000 cadavres vivants, épuisés, hébétés, dont 1.500 Français sont là. Un monceau de morts, près de 600, qui n'ont pu être ni brûlés, ni ensevelis, forme une butte que les officiers anglais contemplent avec incrédulité, et leur premier soin va être de faire creuser des fosses par les S.S. capturés et de procéder aux inhumations. Parmi les survivants français, Debeaumarché est l'un des plus actifs ; malgré sa grande faiblesse - il a perdu quarante kilos ! -, il organise le regroupement des déportés au sein d'une équipe de rescapés dont fait partie le général Dejussieu (Pontcarral).

Onze jours avant la capitulation de l'Allemagne, Edmond Debeaumarché retrouve la France et Paris. Il sait déjà que Simone Michel-Lévy ne reviendra jamais. Alors il recherche ses camarades de l'E.M.-P.T.T. Pruvost arrive bientôt ayant échappé deux fois à la mort dans les combats de la Libération, puis c'est Maurice Horvais, cheville ouvrière du groupe, qui a eu la joie d'entrer dans Paris avec l'échelon précurseur du colonel Rémy. Horvais qui, traqué par la Gestapo, est parvenu à maintenir en Bretagne le contact avec les réseaux P.T.T. Et les voilà tous qui se retrouvent les survivants de Résistance-P.T.T.: Jourdan, l'énergique responsable du sud-est, Le Veillé, l'obstiné dirigeant de la Normandie, et les autres, ceux qui rentrent de déportation, et ceux qui ont pu poursuivre le combat jusqu'au bout sur le sol national.

Sur la longue route menant à la délivrance, les bas-côtés sont jalonnés de tombes. Les postiers de la région parisienne, comme tant de leurs camarades de province, ont fourni à l'effort patriotique, leurs connaissances professionnelles, mais aussi le meilleur d'eux-mêmes puisé dans une fois inébranlable en la Victoire.

À côté des agents affiliés à l'E.M.-P.T.T., différents groupes s'étaient constitués sous l'égide de mouvements extérieurs. On vit ainsi çà et là se créer des cellules de résistants dans certains bureaux ou centraux. Reliés uniquement à des formations externes dont ils étaient devenus des membres vitaux du fait de leurs fonctions, ces agents ne se rallièrent jamais à l'E.M.-P.T.T., même quand l'occasion s'en présenta, par crainte d'être les victimes de provocateurs ou bien par obéissance envers leurs correspondants. Ainsi en est-il des postiers travaillant pour le Front National.

Basé sur les anciennes structures syndicales, notamment de la C.G.T. et de la C.F.T.C., le recrutement s'effectue avec une extrême prudence suivant la méthode dite du " triangle " qui ne permet jamais à plus de trois éléments de se trouver en relations. Nous avons évoqué à plusieurs reprises le rôle essentiel que jouèrent dans cette organisation d'anciens militants comme Emmanuel Fleury, Fernand Piccot, ou Marie Couette.

Dès 1941, comme nous l'avons vu au début de cet ouvrage, une ossature s'est formée. Malheureusement, tous ces agents des P.T.T. ont un dossier à la Préfecture de Police - police sous les ordres du gouvernement de Vichy, ne l'oublions pas - et ils sont déjà traqués par elle avant de l'être par les Allemands. Nombre d'entre eux vont être arrêtés et deviendront les premiers otages lorsque la Gestapo en exigera. Le cas le plus symbolique à cet égard est celui de Jean Grandel, Contrôleur et Secrétaire de la Fédération Postale, incarcéré depuis le 13 juillet 1940, qui sera fusillé le 22 octobre 1941 à Châteaubriant, avec 26 autres militants syndicaux.

Après un premier temps consacré à la fabrication et diffusion de tracts, les équipes du Front National des P.T.T. appuient l'action des Corps Francs des " Bataillons de la Jeunesse " ou de I"< O.S. " qui sont engagés dans l'action directe. Renseignements et fourniture de matériel forment l'essentiel de cette aide.

C'est l'époque des premiers attentats contre les troupes d'occupation.

On peut épiloguer à volonté sur l'intérêt de ces attentats qui entraînent la mort d'otages ; Châteaubriant en est un exemple après l'exécution du lieutenant-colonel Hotz, Feldkommandant de Nantes. Chacun fait valoir ses arguments ; il y en a de très bons de part et d'autre, et il faut dans ce domaine comme dans tant d'autres se garder de tout jugement abrupt qui ne peut pas avoir aujourd'hui la même signification que sous l'occupation, d'autant plus que rien ne peut ressusciter les morts.

Engagés à fond dans le combat clandestin, les postiers du Front National font bénéficier leurs camarades de complicités essentielles pour la réussite de sabotages ou de coups de main contre les installations allemandes. Pour eux, l'engagement résistant n'a pas le même aspect que pour leurs collègues appartenant à l'E.M.-P.T.T. D'un côté, on fait de " l'action directe " contre l'occupant, de l'autre on se voue aux tâches ingrates des missions de transport et de renseignement. Mais au bout du compte, c'est la même bataille qui est livrée, pour la même cause, et faisant courir les mêmes risques. Fusillés ou déportés furent en proportions égales dans les deux cas, et il convient de les associer intimement dans l'hommage qu'on doit leur rendre.

Il y aura malgré tout un contact entre les responsables des deux formations. Au début de 1942, par l'intermédiaire de Georges Hallé, Ernest Pruvost et Emmanuel Fleury se rencontrent. Il ne sort rien de cet entretien, les deux hommes n'ayant pas la même vision de l'activité clandestine. Plus tard, Fleury verra également Debeaumarché à deux ou trois reprises, mais sans plus de résultat.

En 1942, la Gestapo intervient et plusieurs agents sont arrêtés : René Bontemps, ancien dirigeant du Syndicat des ouvriers, tombe le 28 mars 2. Le 31 mai, c'est André Dalmas du Central télégraphique qui est appréhendé ; il sera guillotiné. Puis, successivement : Elie Gras de Paris-Bourse, Jean LLoubes, Jean Darlavoix, André Lemaire, Léonard Garraud, sont pris. Le 29 juin, Gabriel Laumain, chargeur à la gare de l'Est et Bévillard, commis à Paris 20, qui avaient été arrêtés en octobre 1941, sont fusillés au Mont Valérien.

La répression s'accentue, les actes d'agression à l'encontre des forces d'occupation aussi. Souvent mis à contribution pour la fourniture d'outillage, les agents des lignes affiliés au F.N. participent également aux opérations sur le terrain. Les structures se modifient en fin d'année. Un triangle de direction dirige les trois branches principales des P.T.T. : services techniques, services postaux, services des gares.

En 1943, le triangle de direction est formé de Robert Pénissard, André Leray et Camille Trébosc. Marie Couette assure les liaisons. Trébosc est arrêté peu après et remplacé par Jean Abbadie, puis Pénissard appelé à d'autres fonctions est relayé par Raymond Belliard. Quatre permanents supervisent chaque service : Eugène Heitz, André Naudin, Charles Olivier et Denise Gadrey. Mais Marie Couette est à son tour arrêtée le ter juin, ainsi que trois manutentionnaires.

Parallèlement à l'activité de guérilla, la diffusion des journaux clandestins s'amplifie. Le 14 juillet 1943, " Le Travailleur des P.T.T. " n° 27 porte une manchette mobilisatrice : " Pour un 14 juillet de lutte nationale libératrice ". En septembre paraît un nouveau mensuel fondé par Fleury et Digat : " La Fédération postale ".

Au début de l'année 1944, nouvelles arrestations : Georges Hailé, Louis Cartaud, Thérèse Coulon, Lucien Caries, Georges Laubarède, Marcel Aupetit et une dizaine de leurs camarades vont connaître le processus allemand des prisons, de la torture et de la déportation. Engagés maintenant dans les rangs des F.T.P.F. qui ont regroupé tous les combattants du Front National, les agents des P.T.T. n'en poursuivent pas moins leur action. Des groupes de combat ont été formés en prévision de la bataille insurrectionnelle à laquelle se prépare le Directoire des F.T.P. C'est l'un d'eux, commandé par Gastaud, qui effectue en mai un coup de main aux ateliers Ducretet dans le 15e arrondissement pour se procurer un prototype d'émetteur réalisé pour les Transmissions allemandes.

Le 5 juin au soir, toute la Résistance française ayant été mise en alerte, les responsables déclenchent, nous en avons parlé à plusieurs reprises, la mise en application des plans vert, violet et bleu. Chaque groupe s'attaque aux objectifs prévus, mais le manque de liaison entre les F.T.P. et les autres formations va provoquer d'étranges rencontres ou une succession d'interventions au même endroit. C'est pourquoi l'on verra, à l'heure des bilans, les mêmes sabotages revendiqués par deux, et parfois trois organisations clandestines. Ainsi la coupure des câbles Paris-Le Havre et Paris-Metz sera homologuée deux fois à quelques heures d'intervalle.

Dans la nuit du 9 juin, une section de postiers F.T.P. fait sauter les têtes de câbles au Central Paris-Saint Amand dans le 15e. Plusieurs lignes souterraines à grande distance sont interrompues. Les aérodromes du Bourget, de Chelles, de Toussus-le-Noble, d'Orly, et de Villacoublay perdent leurs liaisons. Certaines gares de triage sont isolées : Vaires-sur-Marne, Rueil, Juvisy, Creil, Pantin. Quelques Centraux ne répondent plus : Vaugirard, Alesia, Michelet, Molitor, Gobelins, Diderot, Tremblay, Daumesnil, Entrepôt, Turbigo, Grésillons et Nation.

Le n° 8 du journal " La Fédération Postale " commence ce même mois à évoquer l'heure " de la préparation à la grève générale et à l'insurrection nationale ".

Les coupures de câbles se poursuivent, et en juillet une grande manifestation est organisée le 14 à laquelle participent une grande majorité de postiers.

Le 16 août, la grève ordonnée par l'Union des Syndicats démarre à Paris. Elle touche les bureaux des XIII, XIV et XVe arrondissements. Les cheminots ont aussi commencé leur mouvement, ce qui interrompt complètement le trafic et l'ensemble des communications. Au garage des P.T.T., rue François Bonvin, le personnel a rendu le parc automobile inutilisable, mais il sera réparé comme par enchantement dès le 21 août pour être mis à la disposition des F.F.I. Le 18, la grève est totale ; nous entrons dans la semaine des barricades. Dans les rangs des Forces Françaises de l'Intérieur, les agents des P.T.T. de Paris, rescapés de quatre années d'oppression et de terreur, font le coup de feu, tout au moins pour ceux qui ont pu être armés, car de ce côté-là ce n'est guère brillant !

Le 24 août au soir, les trois premiers chars de la 2e D.B. du général Leclerc arrivent sur la place de l'Hôtel de Ville, mais les combats se poursuivent dans plusieurs quartiers. Les Allemands font sauter le Central Saint-Amand, ainsi que les installations du Centre L.S.G.D.-Paris-Inter, mais c'est leur chant du cygne, car, retranchés dans quelques points d'appui : hôtel Majestic, Luxembourg, École Militaire, Palais Bourbon, caserne Latour-Maubourg, ils en sont délogés par les hommes de Leclerc et les F.F.I.

Le 25, le dernier Commandant du " Gross Paris ", le général Von Choltitz signe sa reddition entre les mains du général Leclerc, chef de la 2e D.B. et le colonel Rol-Tanguy, chef des F.F.I. Le lendemain, de Gaulle effectue à pied cette descente triomphale des Champs-Elysées, cent fois vue, cent fois revue, moment inoubliable pour ceux qui l'ont vécue.

Quatre ans de souffrances, de deuils, de larmes, d'angoisses, s'effacent dans la magie d'un jour. Pour tous, il semble qu'une ère nouvelle commence. Les heures de l'espoir font place aux jours des grandes espérances. Et pourtant, neuf mois, neuf durs mois seront encore nécessaires pour acculer le fauve nazi dans sa tanière. Neuf mois encore d'indicibles épreuves pour tous ces malheureux déportés, dernière phalange sur le front de cette Résistance qui permet à la France de s'asseoir à la table des vainqueurs. Neuf mois encore de durs, de très durs combats pour les soldats de la 2e D.B. et de la 1re Armée française. Et des morts, toujours des morts ! Et toujours d'innocentes victimes martyrisées par le fer et par le feu !

Mais le 8 mai 1945 : ce 8 mai qui ne s'effacera jamais de la mémoire des survivants de la grande hécatombe, c'est enfin la Paix dont nous connaissons tous maintenant le prix, et qu'il nous faut savoir préserver.

CHAPITRE XIX

N.A.P. - SUPER-N.A.P.

STATISTIQUES

Tout au long de cet ouvrage, nous avons souvent parlé du N.A.P. sans donner davantage d'explications quant à la signification de ces trois initiales, et sans tenter de fournir au lecteur d'indications sur l'origine et les motivations de cet appareil résistant. Cette façon de présenter les faits ne relève pas d'un manque de considération envers cet organisme, mais simplement de ce qui nous semble devoir être la nécessité d'une mise au point. Le N.A.P. est apparu trop souvent, sous la plume d'une multitude d'auteurs, comme une sorte de fourre-tout dans lequel on empilait les différents éléments extérieurs aux réseaux ou mouvements auxquels ils prêtèrent leur concours. C'est ainsi que l'on trouve dans quantité de récits, de souvenirs, et même dans certains ouvrages historiques de valeur, pour définir des contributions essentielles à la réalisation d'actions efficaces, des formules aussi vagues que : " grâce au N.A.P. - Energie ", ou : " avec la complicité du N.A.P.-Police ", ou encore : " nous savions par le N.A.P.-P.T.T. ", etc. Ces termes flous, qui laissent deviner au lecteur un monde obscur de connivences, dans lequel on se garde bien de le laisser pénétrer, que signifient-ils en réalité ? À quelles associations occultes font-ils référence ? À ces questions auxquelles il n'est pratiquement jamais fourni de réponses, sauf dans quelques études approfondies sur l'Histoire de la Résistance, il nous a semblé nécessaire d'apporter les éclaircissements voulus, puisque dans le cadre de cet ouvrage nous avons dû évoquer fréquemment les relations établies par de nombreux postiers avec le N.A.P.

Nous avions pensé un moment faire figurer ces pages consacrées au N.A.P. dans la première partie de l'ouvrage, mais cela risquait de déformer le véritable visage de Résistance-P.T.T. en l'incorporant dans un appareil dont elle fut seulement l'alliée. Sensibilisé par la constitution du N.A.P., le lecteur se serait persuadé que tout ce qui fut entrepris par les postiers en matière d'activité clandestine ne s'élabora que pour le N.A.P., et uniquement en fonction de ses besoins. Or il n'en fut rien, puisque en réalité c'est exactement le contraire qui se produisit. Nous avons vu que depuis 1940, des groupes s'étaient formés dans différents secteurs de l'administration postale, que souvent ces groupes débouchèrent sur des organisations structurées, et que par conséquent lorsque le N.A.P. fut créé en septembre 1942, il y avait déjà presque deux ans que Résistance-P.T.T. était à pied d'œuvre. Des hommes comme Le Veillé, comme Pruvost, Horvais, Dutein, Escalier, Richer, Treyture, Chapelle, Codaccioni, des femmes telles que Mme Gazagnaire, Mmc Theule, Simone Michel-Lévy, et beaucoup de leurs collègues, parcouraient déjà quotidiennement les allées du risque depuis des mois lorsqu'il fut question à Lyon de jeter les bases d'une organisation appelée : N.A.P.

On mesure, rien qu'à cette petite précision, toute l'ambiguïté contenue dans les divers exemples de propos que nous citons un peu plus haut. Ambiguïté qui consiste à toujours laisser croire que la Résistance dans les P.T.T. n'apparut que dans le cadre du N.A.P., alors qu'elle le précéda de fort loin !

Ce flou, qui semble volontairement entretenu par certains responsables de mouvements, n'a été possible que par cette espèce d'indifférence ingrate affectée par plusieurs anciens chefs clandestins à l'égard des " tâcherons de la Résistance " dont les postiers faisaient partie.

Pour ne prendre qu'un exemple, montrons celui d'Henri Frenay. Voilà un ardent patriote, officier brillant, l'un des premiers en France à ne pas admettre la défaite, et qui le manifeste dès 1940 par son attitude hostile à l'égard des " capitulards ". Co-fondateur de " Combat ", il jette les bases d'une structure clandestine qui servira d'exemple. Affrontant tous les risques, il est à la base en zone sud de l'essor de la Résistance. Pour son mouvement, puis plus tard pour les M.U.R., il va se battre afin d'en faire les leviers principaux des forces de la Résistance. Ses mérites, qui sont immenses, seront récompensés par un poste de Ministre dans le gouvernement du général de Gaulle. Voilà donc un homme bien placé pour parler de la lutte clandestine et de ses combattants. Or, bien après la guerre, Frenay a publié ses souvenirs dans plusieurs livres fort intéressants par l'éclairage qu'ils diffusent sur cette sombre période. Comme il a été placé mieux que quiconque pour apprécier l'aide de tous ces obscurs sédentaires sans lesquels son réseau n'aurait pas pu vivre, on est en droit de s'attendre au détour d'une page ou d'une autre à une expression de gratitude, à quelques mots reconnaissants ; mais non, rien, pas une phrase pour saluer tous ces braves postiers qui le suivirent et l'aidèrent, pas une ligne pour honorer la mémoire de ces valeureux anonymes qui sont tombés pour que le courrier soit acheminé, pour que les armes soient transportées, pour que les communications de l'ennemi soient épiées et transmises, pour que les membres des M.U.R. menacés d'arrestation puissent être prévenus. Rien, rien que des digressions sans intérêt historique ou des règlements de compte à titre posthume qui n'ont rien d'honorant. Des livres semblables, d'autres que Frenay en ont écrit empreints de la même indifférence à l'égard des humbles manœuvres de la restauration libératrice. Voilà comment s'est forgée dans l'opinion publique l'image d'une Résistance-P.T.T. à la remorque d'un N.A.P. omniprésent dans tous les grands Corps de l'État.

Le N.A.P., ou Noyautage des Administrations publiques, a été imaginé par un responsable lyonnais du mouvement " Combat " André Plaisantin. Ayant été amené à requérir les services de différents fonctionnaires pour son activité clandestine, Plaisantin s'était vite aperçu que ces derniers pouvaient être d'une très grande aide aux réseaux. En août 1942, l'idée est soumise à Jean Moulin, représentant officiel en France du général de Gaulle, par Claude Bourdet de " Combat ". Elle est acceptée d'emblée. Jean Moulin souhaite même qu'on l'approfondisse en la généralisant.

Un mois plus tard, Plaisantin et Picard, appuyés par le dirigeant régional Marcel Peck, présentent à Claude Bourdet et à Henri Frenay le plan d'ensemble du N.A.P. Ce plan en quoi consiste-t-il ?

- À détecter dans les administrations : Préfectures, polices, mairies, armée, S.N.C.F., P.T.T., et dans certains secteurs clés de l'économie privée : Électricité, Eau, etc. des éléments favorables à la Résistance et les structurer en cellules cloisonnées.

- leur faire rechercher systématiquement toutes les informations utiles à la Résistance.

- les utiliser pour exécuter des sabotages irréalisables de l'extérieur.

- les mobiliser pour qu'en fonction de leur échelon professionnel, ils puissent assurer, par le renseignement, la sécurité des formations résistantes.

- préparer et organiser la prise du pouvoir dans leur sphère administrative le moment venu.

- rendre à la Résistance tous services ressortant de leur fonction ou de leur compétence.

- faciliter la circulation des clandestins.

Il s'agissait en somme de s'assurer dans les administrations et les grandes entreprises d'État sous les ordres du gouvernement de Vichy de telles complicités qu'elles soient autant de pions avancés dans le jeu de l'adversaire.

Voilà donc quelles sont les lignes directrices qui inspirèrent la création du N.A.P. en zone sud ; car ce n'est qu'en mai 1943 que le système sera appliqué en zone nord.

Noyautage des Administrations publiques : le premier mot porte toute
la signification du but poursuivi, et sa réalité apparaîtra vite sur le terrain.
Fin septembre, Claude Bourdet prend en main la mise en pratique du
plan. Il commence par créer plusieurs branches, et il confie la responsabilité de chacune à des hommes de valeur : Jean-Guy Bernard, André Plaisantin, et Maurice Picard. C'est ce dernier qui prend en charge la S.N.C.F. et les P.T.T., ce qui va l'amener à travailler avec Charberet d'abord puis avec Émile Bontoux dont nous avons évoqué l'activité dans le chapitre consacré à la Région Rhône-Alpes.

Le N.A.P. se développe très vite car dans chaque administration les gens se connaissent bien et savent en général à qui ils peuvent faire confiance. Certains affiliés recrutent même des amis ou des personnes de leur connaissance dans d'autres administrations que la leur ; c'est l'opération : boule de neige. On recense de nombreux exemples de ces débordements entre Préfectures et services de polices, Préfectures et Mairies, S.N.C.F. et P.T.T., Compagnies d'électricité et Compagnies des Eaux, Mairies et Magistratures locales, Police et Armée. C'est ainsi qu'on va trouver dans des secteurs sans représentation résistante affirmée, des cheminots, des inspecteurs de police, des employés de mairie, des agents du gaz ou de l'électricité, des auxiliaires de justice, des commis de préfecture, et des postiers agissant pour le compte de correspondants locaux et ignorant totalement pour quelle organisation ils travaillent. Ils savent seulement que c'est " pour la Résistance " ! On touche ici du doigt l'une des raisons qui amèneront après la guerre, entre plusieurs réseaux, un conflit portant sur le chiffrage des effectifs. Mais on , remarque également qu'avec ce système, fort efficace, les distinctions ne seront pas toujours aisées, et cela explique la facilité avec laquelle on a glissé dans le flou en employant les formules vagues citées plus haut pour évoquer une aide, un renseignement, ou des complicités vitales. Prenons un exemple concret choisi dans un secteur que nous avons déjà évoqué à propos des liaisons téléphoniques :

Le 26 avril 1944, une section du maquis Surcouf qui sévit dans le département de l'Eure abat, sur ordre venu de Londres, l'espionne française, Violette Morris, qui travaillait depuis 1938 pour l'Abwehr. Cette exécution déclenche une opération de police menée conjointement par la Gestapo et le service des Brigades anti-terroristes de Rouen dirigé par l'inspecteur pro-nazi Louis Alie.

À la poste de Lieurey, bourgade proche du lieu de l'attentat, Mme T. est préposée au téléphone public. Or, depuis le mois de janvier, Mme T. a été contactée par l'une de ses collègues du bureau de Cormeilles, ville voisine, Mme B..., pour " faire partie de la Résistance ". Les deux femmes se connaissent bien, toutes les deux sont résolument " contre les Boches ", donc, aucun problème, Mme T... accepte bien volontiers cette proposition ; d'autant que sa mission lui paraît fort simple puisqu'il s'agit seulement d'indiquer à Mme B... tout mouvement de troupe insolite, et de lui signaler les communications téléphoniques suspectes.

Mme B..., elle, a été recrutée par le Chef de gare Potot, résistant notoire, qui cumule dans la clandestinité les fonctions de responsable d'un groupe franc, placé sous l'autorité du Commandant Robert. Leblanc, chef du maquis Surcouf, et de correspondant du N.A.P.-Fer pour le compte du N.A.P. départemental dirigé par le Secrétaire général de la Préfecture Edmond Cornu. Ajoutons, pour faire bonne mesure, que Potot a aussi été recruté par l'O.R.A. Donc, Mme B... est affiliée au groupe Potot, mais on ignore si elle a informé son chef de l'adhésion de sa collègue Mme T... ; il y a cependant lieu de le croire.

L'exécution de Violette Morris, on l'a dit, mobilise policiers allemands et français. Depuis le 3 mai, l'inspecteur Alie a établi son quartier général à l'hôtel du " Bras d'Or " à Lieurey. De son côté, le colonel Kraus, détaché par la Gestapo de l'avenue Foch à Paris, s'est installé au château du Pin, village proche, où stationne un bataillon de S.S. commandé par le lieutenant Steinbach.

Le 5, l'enquête n'ayant jusque-là rien donné, Alie et Kraus décident un ratissage général dans tout le secteur où l'attentat a eu lieu. À cet effet, ils réclament l'un et l'autre des renforts de troupe. Les miliciens de Rouen sont alertés, ainsi que les S.S. du Pin. Dans le début de l'après-midi, Mme T... voit arriver des camions bourrés de mercenaires. Aussitôt, utilisant le code convenu, elle informe Mme B... de Cormeilles laquelle à son tour par téléphone prévient Potot. Grâce à la ligne privée installée par les agents des P.T.T. de Bernay 2, Robert Leblanc est aussitôt averti. Immédiatement il ordonne aux deux sections bivouaquant dans le périmètre en cause de décrocher vers les grottes de Fourmetot. Lors-qu'Allemands et hommes de Darnand quadrilleront le secteur, ils ne trouveront aucune trace des maquisards.

C'est donc bien grâce à Mme T... que des combats sanglants ont été évités et que la population locale n'a pas eu à subir de représailles. Or, il était évident après la guerre et beaucoup en témoignèrent, que Mme T... méritait bien de figurer parmi les résistants de son arrondissement. Les commandants Potot et Leblanc l'attestèrent. Mais comme Mme T... n'avait à son actif, si on peut dire, que cette action-là, elle ne pouvait figurer sur les tablettes officielles. Elle était " inclassable "! Comment dès lors expliquer l'origine du renseignement parvenu au P.C. de Leblanc ? Celui-ci, qui avait une très haute considération pour les sédentaires qui aidèrent son maquis : paysans, fonctionnaires, etc. proposa que soient formées des sections " d'assistants de la Résistance " rattachées aux formations ayant bénéficié de leur concours, et ouvrant à certains droits. Il ne fut pas suivi ; en haut lieu on préféra rester dans le cadre des définitions imposées par les décrets de réglementation. C'est ainsi que nombre de valeureux patriotes furent laissés à l'écart, alors que des opportunistes qui n'avaient pas pris le moindre risque, mais dont le nom figurait sur une liste d'effectifs, bénéficièrent des avantages de la loi. Alors, pour justifier la provenance du renseignement fourni par Mme T..., les chroniqueurs et les auteurs de rapports officiels eurent recours à la formule passe-partout : " Prévenus par le N.A.P.-P.T.T., les maquisards... ", etc.

Si nous avons choisi ce cas particulier en le développant d'une façon détaillée, c'est parce qu'il fournit un exemple caractéristique d'interprétations du même genre. Des centaines et des centaines d'affaires semblables jalonnent l'histoire de la Résistance dans toutes les régions de France, et toutes ont été diluées dans le grand fourre-tout du N.A.P. Il ne faudrait pas en déduire pour autant que le N.A.P. ne posséda pas un répertoire précis de son personnel ; bien au contraire, dès la Libération les responsables se mirent en devoir d'établir leurs fichiers, seulement ils ne purent prendre en compte que les personnes recensées, c'est-à-dire celles qui furent à la base de l'opération boule de neige. De plus, les mutations, les changements d'affectation, les fantaisies des tableaux d'avancement, séparèrent des gens que la complicité patriotique avait réunis. Et puis, dans les années qui suivirent la fin de la guerre, l'inscription sur les états d'effectifs ne préoccupa guère les esprits. La meilleure preuve, c'est que l'on voit au bout de quarante ans d'authentiques résistants venir s'inquiéter de leur homologation parce qu'au moment de faire valoir leurs droits à la retraite, ils s'aperçoivent qu'il existe un trou de quelques mois, voire d'une année et plus, dans leur carrière professionnelle, ceci étant surtout vrai chez les maquisards ou les réfractaires.

La réalité de ces propos se vérifie lorsque l'on constate que le nombre d'affiliés au N.A.P. répertoriés officiellement s'élève à : 1.245 ! alors que les P.T.T. et la S.N.C.F. seulement en comptèrent à elles deux plus du double sur le terrain ! Nous englobons évidemment dans notre estimation toutes les personnes qui collaborèrent à l'effort de la Résistance, même quand ce ne fut, comme pour Mme T... qu'occasionnellement. Que l'on ait veillé avec soin sur les chiffres des unités combattantes (maquis, groupes francs, etc.) et sur ceux des réseaux en raison des distinctions nécessaires à établir entre les gens qui eurent une activité permanente et ceux qui n'agirent qu'une fois ou deux dans le cadre restrictif de leur administration, soit, cela est bien normal, mais de là à ne tenir aucun compte de gestes non dénués de risques et d'une grande utilité à la lutte clandestine, il y a un fossé qui aurait dû être comblé pour faire œuvre de justice.

Il existe dans les recensements officiels des différences singulières, et le très sérieux " Bulletin officiel des Armées, édition méthodique n° 367 " qui publie l'inventaire des Unités combattantes fait état de statistiques parfois étonnantes.

Étonnant aussi le tableau publié par Alain Guérin dans son ouvrage monumental " Résistance " (tome 5) qui fournit des chiffres pour certaines organisations, mais reste muet sur d'autres. Si l'on reprend ces chiffres, on constate que le N.A.P. est bien crédité de 1 245 affiliés, le Super-N.A.P. (dont on va parler plus loin) en aurait eu 128, et l'E.M.-P.T.T.: 1 095. Il n'est pas fait mention d' " Action-P.T.T. " A-t-on additionné ses adhérents dans le total de l'E.M.-P.T.T. ? Si c'est le cas il aurait fallu respecter la date de création en 1941 et ne pas lui substituer celle de l'E.M. en juillet 1943.

On le voit, dresser un bilan ou établir les états concernant les réseaux, maquis, ou mouvements de résistance n'est jamais une tâche facile.

L'implantation du N.A.P. en zone nord fut plus tardive ; elle ne devint effective qu'au mois de mai 1943 grâce à un contact entre Jean de Vogüé, dirigeant du mouvement " C.D.L.R. " et Jean-Guy Bernard de " Combat ". D'abord indépendantes, les deux formations - sud et nord - fusionnèrent rapidement. Une structure nationale est mise en place à partir de la mi-juin, et un service de centralisation créé en septembre. Cependant, dans chaque région, les responsables du N.A.P. conservent suffisamment d'autonomie pour orienter leur activité en faveur des groupes locaux avec lesquels ils ont l'habitude de travailler.

L'importance des résultats obtenus grâce au N.A.P. incite alors ses instigateurs à voir plus grand. Ils envisagent d'étendre cette organisation dans les administrations centrales, les services nationaux, et les sphères ministérielles. Ce sera le Super-N.A.P. C'est un journaliste possédant de nombreuses relations, Maurice Nègre, qui en est le créateur. Il s'assurera des concours très intéressants, particulièrement dans les Préfectures. En ce qui concerne les P.T.T., le Super-N.A.P. ne bénéficiera pas de beaucoup d'appuis les principaux cadres supérieurs résistants préférant coopérer avec des gens de " la maison ", c'est-à-dire avec l'E.M.-P.T.T. Il sera même en quelque sorte " absorbé " pour sa branche radio, qu'il était parvenu à mettre en place avec un service des écoutes de Vichy, par le groupe des transmissions P.T.T. monté par le Colonel Labat, dont nous avons déjà évoqué la démarche auprès de Debeaumarché. C'est là un cas d'interférences, mais il y en aura également dans d'autres administrations, comme par exemple dans la Police lorsque le réseau " Ajax " se trouvera aux prises avec des fonctionnaires recrutés par le N.A.P. Les uns et les autres se gênant plutôt, parce qu'ignorant leurs appartenances, il s'ensuivra des situations critiques pour l'efficacité de l'action souterraine.

N.A.P. et Super-N.A.P. furent deux outils essentiels pour la construction de l'édifice résistant. Leur rôle fut peut-être encore plus vital que ne le laissent apparaître les relations historiques, parce que n'émergent que les faits principaux. La partie immergée reste certainement la plus importante, car c'est celle des ramifications secondaires. Pour ne pas nous éloigner des P.T.T., rappelons que tout au long de cet ouvrage, nous avons souligné qu'en dehors de groupes ou de réseaux, beaucoup d'agents, dans tous les services, apportèrent leur concours au N.A.P. Certains ont été pris en compte par la formation pour laquelle ils œuvrèrent, mais la majorité d'entre eux demeurent des marginaux de la Résistance. Et cette importante participation modifie dans une proportion d'un tiers au moins le nombre de postiers résistants recensés.

Parmi toutes les lettres reçues lors de l'élaboration de cet ouvrage, nous voudrions citer celle-ci, car elle illustre exactement notre propos. Elle nous a été adressée le 8 février 1979 par M. Roland Aim de Boulogne-Billancourt :

" Cher Monsieur,

Comme suite à votre appel dans " Messages " de Février 1979, je peux peut-être vous apporter quelques témoignages modestes de ma participation à la lutte contre l'occupant.

Radio de Haute-Savoie (Plateau des Glières), mais bien que fonctionnaire des P.T.T., ce n'est pas à ce titre que j'ai appartenu à la Résistance). Je ne possède aucun document, les seuls que je possédais ont disparu dans la tourmente algérienne. Ce serait toutefois avec plaisir que je vous parlerais de la période 43/44 en Haute-Savoie, ou tout au moins de quelques souvenirs que je ne peux oublier.

Veuillez agréer, Monsieur, l'assurance de mes bons sentiments.

Aim Roland "

Ce texte très court expose sobrement, et sans la moindre acrimonie notons-le, le drame de tous ces patriotes qui n'écoutèrent que la voix de leur conscience. Ils se portèrent simplement là où on avait besoin d'eux, là où leur compétence était vitale pour la réussite des forces de la Résistance, sans se préoccuper d'un autre avenir que celui de la libération de leur sol.

À l'heure du bilan...

Au terme de cette analyse très succincte de l'attitude des agents des P.T.T. qui se sont dressés sous l'occupation contre la terreur fasciste, nous pouvons tenter d'établir un bilan sommaire en dégageant les lignes de forces principales de leur engagement patriotique

1) Pour l'ensemble du personnel, un état d'esprit favorable à la France Libre de l'ordre de 65 % à partir du mois de juillet 1943.

2) Une participation directe nettement plus élevée que pour le reste de la population : environ 9,5 %.

3) Un dévouement constant au service des formations résistantes nationales ou régionales, qui se concrétisa par l'accomplissement des tâches les plus obscures, mais souvent aussi les plus vitales.

4) Un sens de la solidarité corporative, et de défense de l'outil de travail, qui n'a eu son égal en France qu'à la S.N.C.F.

Sous le vocable de " Résistance P.T.T. ", on englobe depuis quarante ans un faisceau de faits, d'événements, et d'hommes, qui illustrent une coopération exceptionnelle à la libération de notre territoire. Le terme est assez vague, et contient en lui-même une sorte d'anonymat peu propice à l'imagerie populaire. Sans doute faut-il voir là l'une des causes essentielles de la méconnaissance du sujet. Méconnaissance regrettable, car il convient tout de même de se souvenir des centaines de braves gens qui sont morts pour la reconquête des libertés, et ne pas oublier les milliers de leurs camarades qui osèrent en prendre le risque.

À l'heure des bilans, les chiffres et les noms apparaissent seuls sur le papier. Devant les monuments et les stèles, une ou deux fois par an, retentit l'appel des morts suivi du " Chant des Partisans ", mais au fil du temps, bientôt personne ne distinguera plus dans le halo du souvenir les visages d'un Keller, d'un Crouzeau, ou d'un Fraysse. Non, personne, parce que par nature la mémoire est infidèle.

Voilà, nous sommes arrivés au bout du chemin que nous nous étions promis de défricher. Quarante années d'abandon avaient permis son envahissement par les broussailles de l'oubli, au creux desquelles s'abritaient parfois certaines plantes épineuses ou parasitaires. Nous avons élagué d'assez près, et cet essartage a pu causer quelques légères éraflures aux grands arbres qui jalonnent le parcours de ce chemin de l'Honneur. Elles sont insignifiantes, et n'altèrent en rien leur stature historique. Il n'est jamais bon de laisser les rejets se développer sur le tronc, ni de tolérer l'emprise du lierre sur les branches maîtresses. On finirait à la longue par ne plus apercevoir la ramure, qui risquerait d'ailleurs d'en périr par asphyxie.

Ce qui compte, c'est que le chemin soit devenu praticable, et que demain il puisse être emprunté par tous ceux qui aiment se promener dans les allées du Souvenir.

Noisy, septembre 1978. Deauville, juillet 1983.

BILAN APPROXIMATIF DES VICTIMES DE LA GUERRE AUX P.T.T.

Militaires tués entre 1939 et 1945 : 511

Volontaires de la Résistance tués au combat : 92

Agents fusillés : 243

Agents victimes de bombardements ou d'explosions : 450

Prisonniers de guerre décédés : 162

Requis au S.T.O. décédés en Allemagne : 71

Morts en détention : 12

Morts en déportation : 373

Déportés rentrés des camps : 326

Chiffres fournis par M. Paul dans son ouvrage : " Histoire des P.T.T. pendant la 2e Guerre mondiale ".

CITATION À L'ORDRE DE L'ARMÉE DE RÉSISTANCE P.T.T.

Décision n° 1249 :

Sur proposition du Ministre de la Guerre, le Président du Gouvernement provisoire de la République Française, Chef des Armées, cite :

À l'ordre de l'armée : RÉSISTANCE P.T.T.

Magnifique mouvement qui a groupé plus de 10.000 membres du Corps des fonctionnaires et des agents des Postes, Télégraphes, Téléphones.

Dès 1940, a commencé à militer dans la clandestinité, aidant au transport de documents et à la diffusion d'ordres, plus particulièrement à l'aide de postes-émetteurs.

A par la suite travaillé en liaison avec les services de renseignements, luttant contre les mouvements à caractère pro-allemand, et contribuant largement au bon fonctionnement des liaisons sur l'ensemble du territoire.

Dès les premières heures de la Libération, a pris une part prépondérante à la destruction des moyens de transmission de l'ennemi, tout en protégeant avec succès les installations nécessaires aux forces alliées.

A payé un lourd tribut dans la lutte menée contre l'envahisseur : près de 800 tués – 1.500 déportés.

Cette citation comporte l'attribution de la Croix de Guerre avec palme. Elle ne sera pas publiée au " Journal Officiel " de la République Française.

Fait à Paris le 16 octobre 1945. Signé : DE GAULLE.