Les bombardements de Saint-Lô.

   Dans la nuit du 5 au 6 juin, les Saint-Lois s'endorment sans inquiétude particulière . Ils sont même plutôt confiants, la rumeur d'une prochaine libération parcourant la ville depuis plusieurs jours. Certes, ils entendent bien des bruits d'avions ;  mais la ronde de ces derniers au-dessus de la ville est devenue une habitude. Soudain, vers 23 h 30, des tirs nourris de la défense antiaérienne les réveillent. Les membres de la défense passive rejoignent aussitôt leur poste. La sirène, qui hurle à maintes reprises, marque le début d'une longue alerte. Un quadrimoteur en flammes s'écrase à Baudre. Un bruit sourd et continu, provenant du nord, trouble les Saint-Lois réveillés.

    Vers 8 h, alors que tous les habitants de la cité préfectorale sont debout, les rues sont peu fréquentées, la plupart des commerçants n'ont pas encore ouvert leurs boutiques. Cependant, la nouvelle du débarquement des Alliés se répand aux quatre coins de la ville. Des Saint-Lois intuitifs situent la zone bombardée du côté de la baie des Veys. Des curieux, rasant les murs, prennent connaissance des affiches allemandes placardées aux carrefours et interdisant à la population de circuler sur la voie publique, de quitter la ville, de fermer les portes cochères de tous les immeubles. C'est la confirmation du débarquement des Alliés et la joie intérieure. Dans la journée, des prévoyants font leurs provisions d'eau et déposent leurs objets de valeur dans les banques ouvertes ou bien gagnent la campagne avoisinante. Mais ces derniers sont finalement peu nombreux. Pourtant, à 10 h 5 a lieu une première intervention de l'aviation alliée sur l'agglomération Saint-Loise. 4 bombes sont lâchées sur la centrale électrique d'Agneaux, sans grand résultat ; ce qui provoque un second traitement plus efficace un quart d'heure plus tard. Et, vers 16 h 30, une opération de mitraillage et de bombardement est menée sur la gare de Saint-Lô. Qu'importe !  Le calme revenu, des badauds regardent flamber des wagons de paille et de blé immobilisés. Il est vrai que dans l'après midi, des informations fantaisistes circulent en ville indiquant que les américains ont libéré Carentan et qu'ils seront à Saint-Lô dans la soirée. Leur optimisme incite un grand nombre de Saint-Lois à rester dans leur ville pour fêter sa libération.

    Mais, peu avant 20 h, tout bascule. Alors que la plupart des Saint-Lois dînent dans l'attente de leur libération, et de leurs libérateurs, une formation de bombardiers quadrimoteurs passe à l'action. Les bombes sont lâchées d'un seul coup et tombent sur la ville qui brûle en plusieurs endroits. Louis Duprey, policier, raconte : " Prenant mon service à 20 h, j'avais été invité à dîner chez une tante au carrefour de la bascule, où je fus à 19 h. On discutait des évènements quand, vers 20 h, on entend des vrombissements. Il faisait très beau. Je sors. Alors, dans le soleil qui baissait, je vis toute une escadrille d'avions qui brillaient.  Nous sommes sur le pas de la porte pour voir le spectacle. Quand, soudain, ça y est, ils lâchent quelque chose. Ils lâchent des bombes ! On les voyait descendre en chapelets inclinés. C'était le premier bombardement de Saint-Lô. J'ai laissé passer l'alerte puis je suis descendu dans Saint-Lô bombardée avec un gendarme. Nous sommes restés jusqu'à 23 h pour sauver des victimes dont certaines nous étaient connues. On a déblayé et sauvé des enfants qui étaient pris sous l'enchevêtrement des poutres, des déblais, des fenêtres, des fils électriques. À la gendarmerie, tout est mélangé ; c'est un fouillis inextricable, un tas de ruines avec des gens dessous. Le déblaiement est difficile. Il faut être prudent pour ne pas provoquer d'éboulement. C'est très dur. Il fait chaud et nous dégageons beaucoup de poussière. Les scènes sont déchirantes : la mère qui cherche son enfant, l'épouse qui réclame son mari que l'on a sorti blessé. La caisse d'épargne, la banque de France, la feldkommandantur, la mairie sont aussi touchées ainsi que de nombreuses maisons. Des secours s'organisent aussitôt. La lutte contre les incendies est d'autant plus difficile que les moyens pour les combattre sont rares, les 2 motopompes municipales ayant été emportée par les allemands quelques jours auparavant. L'aide aux blessés est souvent très pénible. Certains d'entre eux sont si profondément ensevelis sous les décombres qu'il est impossible de les en tirer avant la tombée de la nuit. D'après un rapport de Madame Guillou, membre de la croix rouge française, à l'hôpital de la défense passive installé à Saint Joseph, l'horreur atteint sont comble. Les salles, les couloirs sont remplis de gens blessés, hurlant, réclamant leurs proches ; une mère blessée arrive portant son enfant mort qu'on lui cache aussitôt. Les mourant qui impressionnaient trop les autres blessés sont transportés dans une baraque. Le docteur Brisset jugea impossible de continuer à opérer dans cet hôpital maintenant sans fenêtres ni portes,  et accepta la proposition du Bon sauveur d'accepter tous les blessés. Vers 22 h 30, tous les blessés sont couchés sur des matelas, dans des lits disponibles, sur de la paille dans plusieurs salles du Bon Sauveur. Alors qu'ils ont gagné leur abri pour dormir, les Saint-Lois restés dans leur ville sont brutalement réveillés, vers 0 h 30 par un nouveau bombardement. En une dizaine de minutes, une cinquantaine de bombardiers lâchent leur chargement sur le centre de la ville. Selon un témoin, Henri Bernard, les avions se suivent dans un vacarme assourdissant et les bombes se mettent à dégringoler de plus en plus vite. Bientôt, elle tombent avec une telle fréquence qu'il n'est plus possible de distinguer les explosions individuelles, et le tout se fond en un roulement de tonnerre infernal coupé de sifflements et de hurlements épouvantables et, de temps en temps, de coups de pilon formidables qui font gémir et craquer les murs tressaillant. De la mer de feu bouillant devant ma fenêtre, des éclairs aveuglants jaillissent de partout, soufflant vers le ciel d'immenses jets d'étincelles et de flammèches. Éclairs, geysers de flammes et d'étincelles giclent de toutes parts. En peu de temps, le côté ouest de la ville n'est plus qu'un immense brasier houleux, dont la lueur jaune rougeâtre éclaire le ciel entre d'énormes colonnes de fumées. Dans les 2 heures suivantes, à 3 reprises, des avions reviennent parachever leur oeuvre dévastatrice. De tous les côtés, ce ne sont qu'explosions à retardement, écroulement de murs, chaleurs de brasiers, appel au secours, morts épouvantables. Certes, beaucoup de Saint-Lois ont fui la ville après le bombardement de 20 h ; mais ils sont encore nombreux à y demeurer le lendemain matin. Après une accalmie dans la journée, saint-Lô connaît un nouveau bombardement pendant la nuit suivante. L'hôpital du Bon sauveur est alors détruit et 2 sœurs ainsi que 2 démentes sont tuées. D'autres bombardement aériens, moins intense mais encore destructeurs, ont eu lieu les 9, 10, 12, 13 et 22 juin. La plupart des Saint-Lois ayant alors pris les chemins de l'exode, ces bombardements ne sont pas meurtriers.

    Parmi les nombreux drames de cette nuit la plus longue pour les Saint-Lois, il y a celui vécu par les 70 prisonniers. Épargnée par le premier bombardement, la prison est détruite par deux bombes tombées vers 1 h 15. Des prisonniers parviennent à se sauver. D'autres sont secourus dans la matinée. Mais la majorité d'entre-eux sont morts, le plus souvent écrasés. Alphonse lange, prisonnier-résistant, se souvient : dès les premières lueurs, quand j'ai compris qu'on allait être bombardés, j'ai crié aux autres prisonniers de se mettre dans les angles de la pièce. Quand tout s'est effondré, je me sus retrouvé coincé dans l'angle de la porte du couloir. Je hurlais. Le Docteur Philippe a crié : il faut dégager Lange, il va mourir ! À ce moment là, une explosion a tout fracassé de nouveau, des pierres me sont tombées dessus ; j'avais la figure en sang, les lunettes étaient écrasées mais j'étais dégagé. Alors j'ai aperçu dans les gravats Lepeltier, une jambe coincée. J'ai voulu le secourir mais il m'a crié : non va t'en ! Avec la tête que tu as, tu vas mourir. C'était l'enfer. Les rares survivants agonisaient auprès des morts, dans l'enchevêtrement des pierres, des poutres et des lits de fer tordus. Laulier est mort près de moi. Audigier a été tué par une poutrelle métallique, Deffes est mort le ventre ouvert. Des 16 de la cellule n° 5, nous n'avons été que 4 survivants : le Docteur Philippe, Lepeltier, Leboulanger et moi. Les bombes avaient tout défoncé, la porte communiquant avec le palais de justice, avait été soufflée. je me suis engouffré dans le passage et me suis retrouvé sur la place dévastée ".

    Au total, 352 Manchois sont morts à Saint-Lô pendant les bombardements 6 et 7 juin. parmi eux, 326 étaient domiciliés à Saint-Lô.

Extrait du livre " Les victimes civiles de la Manche ".